CHAPITRE VII
point de nécessité corporelle ou spirituelle à laquelle il ne remédiât par le signe salutaire de notre rédemption.
Un jour, les larmes aux yeux et prosterné contre terre, il délivra par la vertu de la croix sept démoniaques ; les idolâtres, témoins de ce prodige, demandèrent aussitôt le baptême. De ce nombre fut Renobert, comte de Nogrundus ou Notogrundus , en français Noron ou Noroy; il profita si bien des leçons de son vénérable maître, qu'élevé bientôt au sacerdoce il devint lui-même un excellent prédicateur de TÉvangile; on raconte qu'un païen aveugle, touché par une de ses exhortations, se fit mener à lui pour recevoir le sacrement de la régénération spirituelle. Renobert se contenta de le catéchiser; il voulut que son catéchumène reçût le baptême des mains d'Exupère; pendant qu'il le conduisait au saint prélat, l'aveugle converti recouvra miraculeusement la vue, et il n'eut plus besoin de guide pour marcher; ce prodige effraya l'humilité de Renobert, mais consola merveilleusement Ëxupère, qui était ravi de voir son double esprit rejaillir sur ses disciples '.
Renobert, successeur d'Exupère sur le siège épiscopal de Bayeux, sacré dans le petit oratoire que son bienheureux maître avait dédié en l'honneur de la sainte Vierge, au Heu même où règne une crypte spacieuse sous le sanctuaire de la cathédrale actuelle. Ce fut vers le milieu du x° siècle qu'on transféra le corps du saint pontife dans l'église de Corbeil, que le comte Haymon, homme d'une grande piété, avait fait bâtir pour l'y déposer avec honneur sous la garde perpétuelle de douze chanoines séculiers. Les habitants de Corbeil n'invoquèrent jamais en vain le secours du saint en vénérant ces reliques insignes, que visitaient en pèlerins les rois, les reines , les princes et les princesses du sang. Aussi la consternation fut-elle générale en 1793, quand les restes précieux de saint Exupère furent livrées sacrilégement aux flammes sur une place publique de la ville. On a pu soustraire à la profanation la mâchoire inférieure et un os de l'avant-bras, la première conservée à Corbeil, l'autre dans l'église de Bayeux.
Les Éburovices, peuplade de la confédération des Aulerques, eurent aussi pour apôtre un disciple de saint Denys l'Aréopagite. Évrèux, leur capitale, portait alors le nom de Mediolanum Aulercorum. Ammien Marcellin la cite comme une des villes les plus remarquables de la seconde Lyonnaise. Taurin y jeta les fondements de la première église épiscopale. Un auteur moderne, Charles Lenormand, a trouvé dans la chapelle de Saint-Éloi, à Fontaine-la-Sorel, département de l'Eure, une inscription qui remonte certainement au v^ siècle, dit-il, où l'on voit Taurin battu de verges au village de Gisacus (Gisay). Cette découverte oblige à reporter très-haut le contenu de la légende du saiat, quels qu'aient été ses remaniements. Les Bollandistes ont pris la désignation de cette localité, ainsi que la flagellation dont elle fut le théâtre, pour l'invention d'un imposteur; ils devaient cependant avoir entre les mains une copie des Actes de saint Taurin en date du ix« siècle; il y est question de la découverte des reliques du saint sous Clotaire, vers 630. Le long interrogatoire de l'apôtre des Éburovices par le préfet Licinius s'y présente avec un caractère si vrai et si antique! Comment n'ont-ils pas été arrêtés par des indices de phrases grecques ou du moins d'un latin fort vieux et d'un style étrange? Que dire de cette abondance de particules conjonctives d'origine grecque ou d'une espèce de latin tout trempé de grec? L'auteur des Actes de saint Taurm se nomme, au reste, sans tergiversation Deodatus, et se donne comme son contemporain; il affirme ne mettre dans son récit que des faits dont il s'est bien informé auprès des témoins oculaires; à un témoignage aussi positif on oppose, il est vrai, des difficultés de détail; mais aucune n'est
» Les Petits Bollandistes, par Tabbé Guérin ; mois d'août, tome VIII.
insoluble : il est certain que ces Actes ont souffert du temps et sont mélangés de bien des incidents; mais le fonds est moins compromis que garanti par ces altérations et ces embellissements qui prouvent son antiquité ' .
Les artifices du démon et la malice des hommes entravèrent la mission apostolique de Taurin chez les Éburovices. Le prince des ténèbres se présenta à lui sous les formes horribles des bêtes les plus cruelles pour l'intimider; mais l'homme de Dieu, plein de confiance au souverain pouvoir des trois personnes de l'adorable Trinité, triompha toujours par le seul signe de la croix. Les prêtres des idoles et le préfet de la ville conspirèrent ensemble pour le faire mourir. Licinius ordonna à ses satellites de le lui amener au village de Gisay; ce fut alors que l'apôtre lui parla avec une sainte hardiesse des mystères de la religion chrétienne et de la vanité des faux dieux. Le préfet, exaspéré, commanda de le fouetter de la manière la plus atroce; mais lorsqu'une grêle de coups tombait sur le vénérable patient, les mains des bourreaux demeurèrent sans mouvement; ce qui les mit hors d'état de continuer leurs infernales fonctions. Ce miracle convertit Leonilla, femme du lyran. Celui-ci entra dans une telle colère qu'il l'emprisonna dans un affreux cachot. Taurin poursuivit de village en village ses courses apostoliques, abattant les idoles, et, sur leurs ruines, construisant de petits édifices pour loger les pauvres et subvenir à leurs besoins. Le martyrologe romain dit qu'il fut illustre par ses miracles pendant sa vie et après sa mort. Licinius, subjugué par la grandeur des prodiges qu'opéra l'intrépide confesseur de la foi , ouvrit les yeux à la lumière de la grâce et se soumit aux lois de l'Évangile, avec son fils Marinus, que Taurin avait ressuscité, et un de ses braves officiers, nommé Pascal. Landulphe ou Lau, évêque d'Évreux, fît bâtir, à l'endroit de l'invention du corps de l'apôtre des Éburovices , une chapelle qui a été changée en une belle église; on y a joint une abbaye de bénédictins.
Au moment où baptisé, dit-on, par le pape saint Clément, qui avait voulu le relever de la piscine sacrée, le jeune Taurin, confié par les pieuses instances de sa mère Euticia à Denys l'Aréopagite, partait pour les Gaules, Nicaise ou Nigaise, formé à l'école d'Athènes et converti par saint Paul, arrivait, par la vallée de la Seine, chez les Véliocasses ou Vellocasses, avec ses deux compagnons, Quirinus et Scubiculus. Rouen, capitale de ce peuple, déjà considérable avant la conquête romaine, était devenue, sous les empereurs, la métropole de la seconde Lyonnaise; elle portait le nom de Rothomagus , qu'elle changea en celui de Rouen, au x« siècle, lors de l'établissement des Normands dans la Neustrie. Les premières stations des missionnaires furent à Gonflans-Sainte-Honorine, à Andrésis, à Triel, où ils opérèrent quelques conversions; au village de Vaux, que désolait un horrible dragon, ils remportèrent une insigne victoire sur ce monstre, qui tomba mort à leurs pieds; ils chassèrent une troupe de démons qui, cantonnés dans une caverne, au village de Monceaux, non loin de Meudan et de Mantes, faisaient des maux incroyables aux passants; les idolâtres, témoins de ces prodiges, renoncèrent à leurs erreurs; ils reçurent le baptême dans une fontaine appelée encore la Fontaine-de-Siint-Nigaise; la chapelle du château de la Roche-Guyon, creusée dans la montagne à la place de la grotte où l'apôtre des Véliocasses offiit, dit-on, le saint sacrifice et convertit la vertueuse Pience, dame considérable du lieu, conserve quelques souvenirs de ce pieux événement. Nigaise avait rencontré dans le palais de cette noble matrone un vieux prêtre des idoles, nommé Clair; ce vieillard avait perdu la vue; l'homme de Dieu le guérit et le catéchisa; puis, l'ayant convaincu de son aveuglement spirituel,
Paiiégurique ik saint Donjs l'Aré'jpagite; Prolégomènes, pai l'abljé Dayin.