CHAPITRE VII
encore plus déplorable que le corporel , il eut la consolation de lui faire embrasser le christianisme avec plusieurs autres païens.
Le zélé pontife et ses compagnons prêchaient avec beaucoup d'efficacité au bourg d&Scamnis, aujourd'hui Écos, entre la Roche-Guyon et les Andelys, près delà rivière d'Epte, lorsque Sisinnius Fescenninus, préfet de Lutèce, les fit saisir par ses séides et paraître devant lui les mains liées; il les traita de visionnaires, de séditieux, de rebelles aux lois delà religion et de l'État. Nigaise et ses compagnons montrèrent une résolution inébranlable, non-seulement de persévérer jusqu'à la mort dans le service de Jésus-Christ, mais d'annoncer partout son Évangile. Fescenninus donna ordre de leur trancher la tête, le il août 107. Les pieux néophytes Pience et Clair leur rendirent les devoirs de la sépulture et bâtirent un oratoire sur leur tombeau; ils y furent surpris, décapités et ainsi réunis sans délai aux saints dont ils invoquaient la protection *.
A l'orient des Véliocasses, dans la seconde Belgique, les Bellovaques, dont ^mtuspantium, plus tard Cœsaromagus, aujourd'hui Beauvais, était le chef-lieu, ont toujours proclamé que le fondateur de leur Église, Lucien, disciple de saint Pierre, avait été ordonné par saint Clément et envoyé dans les Gaules avec saint Denys l'Aréopagite. Cette tradition, qui remonte aux temps les plus reculés, a été inscrite en 760 par Florus, moine de Saint-Trond, dans ses additions au martyrologe de Bède; elle a été accueillie ensuite par Notker le Bègue, par Vincent de Beauvais, par Pierre de Natalibus, par saint Antonin, et consacrée par le martyrologe romain. Lucien, fils du consul Lucius, suivit partout saint Pierre; il lui servit d'interprète pour converser plus aisément avec les Latins, dont il savait parfaitement la langue ; il donna de si grandes preuves de science et de vertu que le pape saint Clément le choisit pour l'évangélisation de la Gaule septentrionale. Il partit de Rome, parcourut l'Italie, gagnant à Jésus-Christ une infinité d'âmes égarées, passa les Alpes, arriva dans Lutèce avec saint Denys l'Aréopagite, et alla établir son siège chez les Bellovaques, où les Romains tenaient une forte garnison.
La manière de vivre de ce pontife, fort éloignée de celle des sacrificateurs des idoles, ne servit pas peu à convaincre les païens de la sainteté de la doctrine qu'il leur prêchait avec un zèle intrépide : ils le voyaient toujours enflammé du feu de l'amour de Dieu et de l'amour des hommes , s'épuisant dans les extases de la prière ou dans les pleurs de la pénitence , s'immolant sans cesse par la loi du sacrifice au soulagement de toutes les misères, sans autre motif que celui de la miséricorde et de la charité. En présence de cette vie toute spirituelle, toute d'abnégation et de dévouement, les infidèles, frappés d'admiration, embrassèrent une religion qui seule engendrait tant de merveilles. Maxianus et Julianus, originaires de Beauvais, changés miraculeusement en d'autres hommes, devinrent les auxiliaires les plus ardents de la mission de Lucien, qui menaçait d'une entière destruction le culte gallo-romain. Sisinnius Fescenninus envoya trois de ses agents les plus zélés, Latinus, Jarius et Antor, afin de les lui amener morts ou vifs; l'apôtre des Bellovaques s'était retiré avec ses deux disciples au bord du Thérain , sur la montagne de Mille , non pour fuir la persécution, mais pour se mieux disposer au combat qui devait couronner leurs travaux. Les émissaires du préfet de Lutèce crurent épouvanter le vieux pontife en massacrant sous ses yeux Maxianus, son prêtre, et Julianus, son diacre. Mais Lucien , plus prêt à endurer des tortures que les bourreaux ne l'étaient à lui en faire souffrir, s'écria : « Je me réjouis en Dieu mon Sauveur de ce qu'il a fait à mes deux enfants la grâce de me devancer en la voie de l'éternité, où j'espère les suivre
' Lcf Petits BoUandistes , par l'abbé Guérin, .
bientôt et chanter à jamais ses louanges. » Pressé de déclarer son nom : a De mes ancêtres, dit-il, j'ai reçu le nom de Lucius; dans le sacrement de la régénération, j'ai pris le nom de Lucianus; je confesse que Rome m'a vu naître et que ma famille est très-connue dans l'univers; ce qui est plus noble pour moi, c'est que je suis serviteur de Jésus-Christ; je ne vis qu'en lui; mourir pour lui, voilà le bonheur où j'aspire... » Il parlait encore, quand les bourreaux lui tranchèrent la tête, le 8 janvier 108 '.
Dans le voisinage des Bellovaques habitaient les Silvanectes, peuplade de la seconde Belgique; ils avaient pour capitale Augustomagus (Serilis); Regulusou Rieul y fixa le centre de ses travaux apostoliques. Cet évêque missionnaire, originaire de l'Argolide, avait été disciple de Jean l'Évangéliste avant de s'attacher à Denys l'Aréopagite, avec qui le pape saint Clément l'envoya dans les Gaules. Les Bollandistes ont publié deux vies de ce saint pontife : la première, empruntée par eux à un très-vieux manuscrit; la seconde reproduite dans divers manuscrits moins anciens. Les détails qu'elles renfermaient sur l'apostolat de Rieul au commencement de l'ère chrétienne étaient confirmés par la tradition constante de l'Église d'Arles et par le martyrologe romain; les Bollandistes cependant ne furent point convaincus; toujours les textes de Grégoire de Tours et de Sulpice Sévère flamboyaient devant eux et les forçaient à détourner leurs regards de la vérité; aujourd'hui que ces textes sont vides de sens, l'Église de Senlis se glorifie, à juste titre, de son origine apostolique.
Lorsque Denys de l'Aréopage eut fondé l'Église d'Arles et qu'il voulut s'avancer vers le Parisis, il choisit Regulus ou Rieul pour successeur. Le nouvel évêque continua avec un courage infatigable à défricher le champ qui lui avait été désigné ; il célébrait un jour la messe, lorsqu'il eut une vision; il connut alors le martyre de saint Denys et de ses compagnons; il plaça Félicissime sur le siège d'Arles et vint à Lutèce recueillir les restes de ces héroïques confesseurs de la foi ; il consacra une chapelle que la pieuse Catulla érigea sur leur tombeau. De là il se rendit chez les Silvanectes; en passant à Louvres, il trouva des paysans qui adoraient l'idole de Mercure; leur aveuglement le toucha de compassion; il leur démontra que le culte souverain n'était dû qu'au seiil Dieu créateur du ciel et de la terre; sa parole fut si puissante qu'elle convertit ces pauvres gens. A Senlis, les portes de la prison s'ouvrirent lors de son entrée dans la ville, les chaînes des prisonniers se rompirent à son commandement; à cette vue, plusieurs, entre autres Quintilianus , gouverneur de la cité , prièrent le saint pontife de les baptiser. Rieul purifia le temple somptueux où les Silvanectes avaient rassemblé toutes sortes d'idoles; il le dédia en l'honneur de la sainte Vierge; c'est encore aujourd'hui la cathédrale où l'on vénère la célèbre image de Notre-Dame-des-Miracles. Un savant doyen de Senlis, l'abbé Deslyons, a révoqué en doute ces récits des hagiographes. Usuard, ne sachant ce qu'il devait en extraire, se contenta d'inscrire au 30 mars, dans son martyrologe, la date de la mort de Regulus, évêque et confesseur. Il est néanmoins facile de voir que, dans tout ce qu'on a publié sur ce saint, ses travaux apostoliques ne sont jamais séparés de la grande mission de Denys l'Aréopagite -.
Au nord des Silvanectes, dans la vallée de la Somme, s'étendaient les Ambiant, une des plus anciennes et des plus importantes peuplades de la Belgique seconde. Leur chef-lieu, au i^' siècle du christianisme, offrait la réunion de deux villes : la ville gauloise de Samarobrive avec sa fabrique de boucliers occupait cette partie d'Amiens actuel désignée vulgairement sous le nom de Bas-Quartier; la ville ro-
1 Annales hagiographiques de la Franco , par Barthélémy. Première aimée, 1859-1860. i Lea Petits Bollandistes , par l'abbé Guérin.