CHAPITRE VIII
QUATRIÈME GROUPE DE MISSIONNAIRES DE LA FOI DANS LES GAULES OU COLONIE CHRÉTIENNE PARTIE DE l'aSIE MINEURE SOUS LA CONDUITE DE SAINT POTHIN
Pothin, disciple de saint Polycarpc. — ]Méthode d'enseignemout religieux. — Son caractère purement traditionnel. — Pothin, diacre, promu à la prêtrise. — Pothin et ses compagnons abordent à Marseille. — Lugdunum , une des plus importantes villes de la Gaule , par sa position géographique, par ses souvenirs gallo-romains, par sa prospérité commerciale, par ses progrès littérjires. —
— Raison pour laquelle Lugdunum , malgré son importance , demeura jusqu'au w siècle en dehors de la sphère où s'exerçait le plus activement l'action évangélique. — Politique d'apaisement et de modération d'Antonin le Pieux. — Pothin et ses compagnons s'établissent dans un quartier peu fréquenté de Lugdunimi, à portée cependant des trois groupes de population qui composaient la cité de Plancus. — Commencements obscurs et laborieux de la prédication évangélique à Lugdunum. — Tableau de la vie intime des premières commimautés chrétiennes delà Gaule; leurs rites, leurs sacrements, leurs institutions, leur organisme. — Polycarpe suit avec une sollicitude toute paternelle les progrès de la chrétienté lugdunaise. — 11 envoie Irénée et quelques compagnons apostoliques dans la Gaule. — Relation du martyre de saint Polycarpc adressée aux fidèles de Lugdunum.
— Lettre collective dos Églises de Vienne et de Lyon.
Déjà, dans la pléiade de citoyens grecs ou romains qui se répandirent parmi les populations gauloises au i'"' siècle, et qui, presque tous, fécondèrent de leur sang la terre où ils étaient allés prêcber l'Évangile, les monuments ecclésiastiques les plus recommandables ont distingué trois groupes primitifs qu'accompagnaient des prêtres et des diacres : les apôtres de la Provence, qui implantèrent la foi principalement dans le Sud; les envoyés de saint Pierre et leurs disciples, dans le Centre; saint Denys l'Aréopagite et ses collaborateurs, dans le Nord. Les chrétientés qu'ils avaient fondées sur les points les plus importants du territoire élargissaient progressivement autour d'elles le cercle de leurs conquêtes, lorsque. Fan 158, un quatrième groupe de missionnaires, parti des rivages de l'Asie Mineure, vint s'établir dans TEst, au confluent du Rbôue et de la Saône, pour donner à l'Église encore obscure de Lyon un évêqueet des prêtres avec une organisation définitive.
A la tête de cette colonie asiatique était le bienheureux Pothin, disciple de saint Polycarpe. Gomme beaucoup d'autres saints, il portait un nom symbolique : appelé Pothin par Eusèbe de Césarée, saint Jérôme, Photius et Nicéphore, il est nommé Photin par Grégoire de Tours , Anlonin de Florence, plusieurs martyrologes et les anciennes litanies de l'Église de Lyon. La première forme de son nom, Pothin, veut dire l'aimable, ou bien encore le désiré; cette dénomination correspondait sans doute aux désirs de quelques Grecs fixés par le commerce sur les bords du Rhône et de la Saône, s'il est vrai que ces chrétiens, sans pasteur au milieu d'une ville païenne, en eussent demandé un à l'évêque de Smyrne. L'autre forme, c'est-à-dire Photin, signifie brillant , lumineux : tout en admirant la beauté de ce dernier sens, la justesse de son application à celui qui apporta la véritable lumière aux habitants de Lugdunum, l'autre, confirmé par l'usage lyonnais, paraît préférable.
Potbin, né en 86, ou au commencement de l'année 87, vraisembl<<blement à Smyrne ou dans les environs , appartenait par conséquent à la race grecque ; sans le mettre à l'école de Jean l'Évangéliste, en compagnie de Papias, d'Ignace d'Antioche
el de Polycarpe, on tient qu'il a pu voir le disciple bien-aimé de Jésus et entendre ses sublimes enseignements. Jean, c'était l'ami de prédilection du Fils de Dieu, le témoin de ses paroles, de ses prodiges et de ses souffrances; admis aux splendeurs du Thabor comme aux tristesses de Gethsémani, il avait eu le privilège de reposer sa tête, pendant la dernière cène, sur la poitrine du Sauveur; seul entre les disciples, il avait eu le courage d'accompagner son maître au Calvaire, et, pour prix de son généreux amour, il avait été cbargé par Jésus mourant d'être l'exécuteur testamentaire de ses supiêmes volontés; représentant de l'humanité tout entière, il avait été donné pour ûls à la sainte Vierge et il avait reçu la sainte Vierge pour mère. Contempler la face auguste, écouter la voix bénie de ce dernier demeurant du collège apostolique, c'était un bonheur que les fidèles ne craignaient pas d'acheter au prix de longs voyages et de grandes fatigues. Rien n'empêche de supposer que , entraîné par celte curiosité naturelle à tous, le jeune Pothin rencontra l'apôtre chéri, au bord d'un chemin, sur une place publique ou dans le lieu de la prière. De son œil d'aigle, Jean aura lu sur le front de l'adolescent ses futilres destinées; dans ce cas, il aura versé sur lui les effusions de sa tendresse. Polhin, de son côté, aura recueilli précieusement les paroles de l'apostolique vieillard , il les aura conservées dans le trésor de sa mémoire; et, plus tard, écho fidèle, il les aura répétées souvent aux habitants des bords du Rhône et de la Saône.
Dans sa jeunesse, Pothin dut suivre le mouvement qui précipitait les fidèles sur les pas de saint Ignace, se trouver sur son passage, lorsque ce courageux pontife allait s'embarquer pour être livré aux bêtes féroces dans l'amphithéâtre de Rome ; attaché à l'école de saint Polycarpe, il aura eu toute facilité d'approcher l'évêque d'Antioche, de contempler ses traits illuminés par le désir du martyre, de coller sur ses chaînes des lèvres tremblantes d'émotion, d'entendre quelques-unes de ces paroles brûlantes par lesquelles l'évêque d'Antioche exhalait son impatiente ardeur de souffrir pour Jésus-Christ. S'il a été dans l'impossibilité d'assister à ces émouvantes scènes, Pothin en aura reçu plus tard l'impression de la bouche de ceux qui en avaient été les acteurs ou les heureux témoins. Avec cette fidélité de souvenir, cette chaleur de récit que l'on met à raconter des événements auxquels on a été mêlé, Polycarpe n'aura pas manqué de retracer à son cher disciple des faits si propres à élever son âme, à lui communiquer le véritable esprit du christianisme.
L'Église de Lyon s'est toujours considérée comme d'origine grecque; elle s'est toujours rattachée à l'école de saint Jean l'Évangéliste ; elle s'est toujours proclamée redevable du bienfait de la foi au bienheureux Polycarpe, parle moyen de saint Pothin, qui avait puisé dans le cœur de ce doux maître des trésors de sagesse et d'amour. Cette tradition locale a toujours eu pour expression un culte spécial rendu à l'évêque de Smyrne, l'inscription de son nom sur les tablettes diptycales de Lyon, des autels érigés, des églises bâties en son honneur; d'ailleurs ces données traditionnelles concordent avec le vif intérêt que saint Polycarpe portait aux communautés chrétiennes des bords du Rhône et de la Saône. Rien de plus naturel que ces sentiments, si l'on admet que Pothin, disciple de l'évêque de Smyrne , fut envoyé par lui dans les Gaules.
A celte époque primitive, tout sanctuaire où s'assemblaient les fidèles, catacombe, crypte, cénacle, maison privée convertie en oratoire, devenait un centre d'enseignement. L'évêque, représentant de Jésus-Christ, y tenait école; pour établir les mystères de la religion il n'avait pas recours aux principes de la métaphysique, aux longs détours du raisonnement; mais, procédant par voie d'autorité, il appuyait ses explications doctrinales sur les textes de l'Écriture et les témoignages de la tradition ; il