CHAPITRE VIII
affirmait, il ne discutait pas. Interprète du maître par excellence, il citait ses paroles, il en signalait la portée dogmatique ou morale, en faisait l'application à la dir-ection de l'esprit et à la correction des mœurs. Rien de moins personnel que celte instruction dont le but unique était de réunir toutes les intelligences dans la croyance aux mêmes vérités, toutes les volontés dans la soumission aux mêmes pasteurs '.
Un enseignement supérieur était réservé aux jeunes clercs appelés à devenir maîtres à leur tour : enfants de prédilection, ils tenaient une large place dans la sollicitude de leur évêque; ordinairement ce dernier ne se reposait sur aucun autre du soin de cultiver leur esprit et leur cœur; il se chargeait de les préparer lui-môme à prêcher les vérités saintes, à dispenser les mystères de Dieu. Quant aux sciences humaines, il ne voyait pas dans leur caractère profane une raison de les frapper de réprobation; bien mieux, il estimait qu'elles pouvaient contribuer à la défense du christianisme, servir puissamment à confondre les païens, à repousser victorieusement les attaques des hérétiques. L'école de Smyrne, où fut élevé Pothin, n'était pas organisée d'une autre manière; sa méthode revêtait un caractère purement traditionnel.
Depuis longtemps Pothin avait fait ses preuves ; après avoir passé par les degrés inférieurs de la hiérarchie, il fut jugé digne de recevoir le diaconat; cet ordre sacré avait alors une grande importance : assister l'évêque dans la célébration des mystères, dans la distribution de l'Eucharistie, surtout du calice; lire publiquement l'Évangile; maintenir la décence dans l'assemblée des fidèles; porter aux malades le saint viatique ; conférer le baptême ; préparer les catéchumènes à la réception de ce sacrement, prêcher la parole de Dieu; telles étaient les principales fonctions que le nouveau diacre allait exercer. A ces attributions venaient s'en joindre d'autres, qui regardaient la dispensation des aumônes et le gouvernement extérieur de la communauté chrétienne. En vertu de son institution , le diaconat avait élevé le soin des pauvres à la hauteur d'un service religieux; Pothin recueillait les dons des fidèles de Smyrne, pour en faire, sous la direction de Polycarpe, une répartition aussi intelligente que charitable. De concert avec les autres diacres, il prélevait sur ces offrandes volontaires les sommes nécessaires aux besoins du culte et à l'entretien des ministres; il appliquait le surplus aux vieillards, aux veuves, aux orphelins, aux nécessiteux de tout genre. La reconnaissance publique ne tarda pas à se traduire par un acte qui empruntait à l'esprit du temps une haute signification : la voix du peuple, appuyée par celle des prêtres, déclara le diacre Pothin digne du sacerdoce.
D'après la discipline de cette époque, Pothin, promu au sacerdoce, prenait place dans le presbyterium de Smyrne, dans le conseil de Polycarpe; avec les autres membres de ce sénat ecclésiastique, il était appelé à donner son avis, à proposer d'utiles mesures, à discuter celles qui étaient soumises à l'appréciation de tous. La ville de Smyrne, où débuta le jeune prêtre, ne le cédait à aucune autre cité de l'Asie Mineure pour l'opulence, le mouvement commercial, le goût artistique et littéraire, la culture de la philosophie et de l'éloquence; mais, comme toutes les cités importantes de l'empire, Smyrne était un foyer d'idolâtrie : le culte des fausses divinités n'y prospérait pas moins que celui des belles connaissances. Le clergé ne pouvait y demeurer inactif; il se devait à lui-même de déployer un zèle rival, d'opposer aux sophismes de l'erreur et aux séductions du vice l'enseignement des vérités méconnues, les maximes de la morale outragée. L'école de Polycarpe, qui répondait à ces
' Saint Pothin et ses compagnons martyrs; oingines.de l'Église fie Lyon; par le P. André Gouilloud , d? la compagnie de Jésus, chap. i. 18G8.
exigences, jouissait d'une grande célébrité : de nobles intelligences, des âmes ouvertes aux inspirations du christianisme s'y pressaient auprès de son chef; parmi ces disciples, Pothiu vit Irénée, son futur successeur au siège de Lugdunum; il put se rencontrer aussi avec Bénigne, Andoche, Thyrse, Andéol, et beaucoup d'autres, qui tous illuminaient leur esprit de ces clartés salutaires , embrasaient leur âme de ce feu sacré qu'ils devaient propager au loin ; il était supérieur au plus grand nombre par l'âge et par la maturité d'une vertu plus longtemps éprouvée : aussi Polycarpe , dont le regard et le cœur se tournaient souvent vers les régions occidentales, le choisit-il pour porter l'Évangile dans les Gaules, à la cilé de Plancus.
Les préliminaires de la mission de Pothin durent se traiter par lettres ou de vive voix entre les chrétiens asiatiques de Lugdunum et Polycarpe d'une part; et de l'autre, entre le bienheureux évêque de Smyrne et le pape Pie l, qui occupait alors le siège de Rome. La barque qui portait, si l'on peut dire ainsi, la fortime religieuse de la population des bords du Rhône et de la Saône se détacha du rivage d'ionie vers l'année 142 ou 143, toucha le port d'Ostie, remonta le Tibre pour aller demander pouvoirs et bénédictions au successeur de saint Pierre, et vint jeter l'ancre à Marseille. En abordant là , Pothin et ses auxiliaires ne descendaient pas sur une terre complètement étrangère; sans être insensibles au plaisir de retrouver dans cette colonie phocéenne des hommes de même race qu'eux, ils étaient heureux surtout de pouvoir y saluer des frères en Jésus-Christ.
Si modeste qu'on la suppose, l'œuvre des apôtres delà Provence n'avait point péri avec eux; ce qui le prouve évidemment, c'est l'état florissant de l'Église massaliote vers l'an 290. D'après les Actes de saint Victor, Marseille était alors le foyer d'une communauté chrétienne qui rayonnait dans les campagnes d'alentour; cette Église, aussi remarquable par le nombre que par la ferveur de ses membres, impossible de la rattacher à un fondateur autre que le ressuscité de Béthanie; elle remontait à Lazare, qu'elle saluait comme son premier évêque. Vraisemblablement, lorsque le bienheureux Pothin vint y aborder avec la phalange dont il était le chef, les fidèles de Marseille, informés, par la voie de Smyrne ou de Rome, de leur arrivée prochaine, accoururent au rivage pour les recevoir; ils les accueillirent dans leurs demeures, leur prodiguèrent les soins d'une franche et cordiale hospitalité, comme on savait la pratiquer dans la ferveur de ces premiers âges. Ces devoirs remplis, les missionnaires de Smyrne et les chrétiens de Marseille s'unirent dans une commune prière; sous la voûte obscure de la crypte où reposait le corps de Lazare, le bienheureux Pothin célébra les adorables mystères, et, de ses mains bénies, distribua à tous les frères le froment des élus.
Pothin et ses auxiliaires, réconfortés par les saintes joies de cette agape fraternelle et renseignés par d'intimes communications qui pouvaient tourner au profit de leur apostolat, se remirent en route; ils remontèrent la voie militaire qui se développait parallèlement au Rhône. Agrippa, qui l'avait ouverte, avait été, à son insu, l'instrument de la Providence; il ignorait, aussi bien que son maître Auguste, qu'ils travaillaient tous les deux pour un empire autre que l'empire romain : sur cette route, pavée de larges dalles, où avaient passé tant de légions victorieuses, Pothin, conquérant d'un nouvel ordre, marchait à la pacifique conquête des âmes. Chemin faisant, il traversa l'Église d'Arles, qu'avait fondée Trophime; la cité d'Orange, évangélisée par Eutrope; Tarascon, où reposaient les reliques de sainte Marthe; Avignon, qui conservait précieusement le souvenir de cette sœur de Lazare; enfin Vienne, où avait prêché Crescent, disciple de saint Paul; à toutes ces stations, de Marseille à Lugdunum, lui et sa petite cohorte trouvèrent le gîte, la nourriture, et la place d'honneur leur était réservée à la table, au foyer domestique; les frères s'esti-