‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 70 sur 180 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

maienl très-heureux de recevoir, en échange de l'hospitalité donnée, la bénédiction de révêque Fothin.

Environ deux siècles avant l'arrivée de Pothin à Lugdunum, cinq mille familles de Vienne, brutalement chassées par une faction triomphante, étaient venues chercher un asile sur le territoire des Ségusiaves. Minutius Plancus , ce lieutenant de César, si connu par sa correspondance avec Cicéron , employa les bras de ses légions à bâtir une ville à ces exilés sur la hauteur qui domine le confluent du Rhône et de la Saône, où trois éléments se fondirent pour former la population lugdunaise : les indigènes ou tribu des Ségusiaves, les Viennois frappés d'ostracisme et les colons romains; l'élément celtique, représenté par les Ségusiaves, était numériquement et politiquement effacé par les colons de Rome et les exilés de Vienne. Aussi la ville de Plancus ne nourrissait pas contre la domination romaine celte haine profonde qui fermentait parmi les cités gauloises du Nord; elle n'éprouvait pas comme elles cette impatience du joug, toujours prête à éclater en sanglantes révoltes. En habile organisateur, Auguste vit tout le parti qu'il pouvait tirer d'une ville aussi dévouée à la politique de Rome qu'elle était indifférente à l'indépendance de la Gaule, d'une ville très-forte par son assiette, reliée à l'Italie par deux routes qui traversaient les Alpes , maîtresse par le Rhône et la Saône de toutes les voies fluviales d'un vaste pays ; il en fit la capitale de la Celtique, et la combla de ses faveurs.

Avec ses éléments de grandeur littéraire et de prospérité commerciale, Lugdunum prit bientôt place parmi les cités les plus brillantes de l'empire; d'après Sénèque, elle était embellie de monuments dont un seul eût pu faire l'orgueil d'une cité. Cette phrase élogieuse, il est vrai, se rapporte à un état antérieur à l'incendie qui la détruisit sous Néron; mais Lugdunum ne tarda pas à se relever de ses ruines; au milieu du ii'' siècle, elle avait reconquis sa splendeur première : des monuments épigraphiques, des tronçons de statues et de colonnes, des mosaïques, tous les échantillons des arts exhumés du sol lyonnais, témoignent encore de cette splendeur aujourd'hui éteinte.

Quatre lignes d'aqueducs annonçaient de loin la métropole de la Celtique; ils amenaient à Lugdunum, sur des arcs de triomphe ininterrompus, les eaux du mont Pilât, du Mont-Dore, des montagnes du Forez et des collines de la Bresse. Ces eaux, détournées de leur cours , se déversaient dans d'immenses réservoirs pour alimenter les nymphées, les thermes, les fontaines jaillissantes, et servir à tous les usages de la vie romaine. Autour du forum, rendez-vous de tous les intérêts, se développaient des basiliques avec leurs superbes rotondes, des temples aux élégants péristyles, des gymnases bruyants, des écoles impériales et municipales. Les rues partaient du forum, comme les artères du cœur; elles se ramifiaient dans toss les sens, bordées de maisons splendides avec atrium sur la façade; à quelques pas au-dessous du forum, sur le revers oriental de la colline, s'élevait le palais des Césars, ce palais qui, suivant quelques auteurs, vit naître Germanicus, Claude et Caracalla. Le théâtre, qu'on a confondu avec l'amphithéâtre, se trouvait tout près de ce palais; il développait son hémicycle sur le terre-plein occupé plus tard parle couvent des Minimes. Sur la pente de la colline, parmi des jardins riches d'ombrages, s'étalaient de brillantes habitations, de somptueuses villas, où les Lucullus de Lugdunum s'entouraient d'une magnificence inouïe. Au pied de la côte Saint-Sébastien s'étendait une naumachie, vaste arène que les eaux amenées par une ligne d'aqueducs transformaient en une petite mer propre à donner à des milliers de spectateurs l'image d'un combat naval. A l'extrémité de la presqu'île tracée par le Rhône et la Saône était le siège du commerce de transit, son entrepôt principal : exportateurs des tributs en nature, négociants appelés à Lugdunum pour leurs affaires, ouvriers des

industries qui ne pouvaient se passer d'eau , nautes , avaient sur les bords des deux rivières des hangars, des ateliers, de riches demeures ou d'humbles cabanes.

Sous le rapport religieux, Lugdunum ne différait pas sensiblement des ciîés de la Narbonnaise. Les monuments épigraphiques attestent que ses dieux, avec tout le cérémonial de leur culte, étaient, comme sa littérature et ses arts, d'importation romîine. Mercure recevait, comme de raison, des adorations spéciales dans une ville adonnée au commerce, renommée par les brillants assauts d'éloquence qui se livraient au confluent. Outre l'Olympe romain, on ne vénérait guère, à Lugdunum, que les déesses-mères, génies locaux, divinités topiques, qui rappelaient peut-être aux Ségusiaves des divinités nationales. Le trait le plus saillant de la religion lugdunaise était, sans contredit, le culte augustal célébré par soixante prêtres, nombre égal à celui des soixante peuplades qui, en concourant à l'érection d'un temple en l'honneur de Rome et d'Auguste, avaient élevé de leurs propres mains le tombeau de leur nationalité.

Cette cité , devenue une des plus considérables de l'empire , et, en quelque sorte, la métropole de toute la Gaule, demeura cependant jusqu'au milieu du ii"' siècle en dehors de la sphère où s'exerçait l'action évangélique; aucun évêque, aucun missionnaire ne lui était venu de cette Rome qui lui envoyait des présidents, des procurateurs, et tous les autres représentants de la puissance impériale. Ce retard s'explique en partie par l'incendie qui détruisit Lugdunum sous Néron, par les guerres où les compétiteurs à l'empire engagèrent les Gaules après la mort de ce monstre , surtout par les persécutions générales ou locales qui agitèrent les Églises naissantes d'au delà des Alpes, sous Dûmitien, Trajan, Adrien; peut-être aussi la position déjà prise à Vienne par le christianisme fit-elle ajourner l'envoi d'une troupe apostolique dans la cité de Plancus; distante de quinze milles seulement de cette dernière ville, Vienne semblait un poste avancé , d'où la doctrine évangélique pouvait s'insinuer peu à peu à Lugdunum; en attendant des temps meilleurs, les prêtres et les diacres de Vienne remontaient jusqu'au confluent du Rhône et de la Saône, étudiaient le terrain, puis faisaient parvenir à Rome le résultat de leurs explorations '.

Les troubles politiques et les persécutions religieuses qui bouleversèrent l'empire et l'Église à la fia du i" siècle et au commencement du ii^ disparurent sous le règne d'Antoninle Pieux. Seul peut-être entre tous les princes de Rome, dit Capitolin, il ne répandit pas une goutte du sang d'un citoyen ou du sang d'un ennemi que Ton puisse faire retomber sur sa tête. Cette politique, toQte d'apaisement et de modération , lui devenait d'une application d'autant plus facile à l'égard des chrétiens, qu'elle pouvait s'appuyer sur la lettre d'Adrien à Minutius Fundanus, proconsul d'Asie, contre les calomniateurs de la religion du Christ. Les martyrologes, il est vrai, mentiounent quelques chrétiens immolés sous son règne; mais rien ne prouve que leur mort doive lui être attribuée plutôt qu'à l'arbitraire des heutenants impériaux ou à l'aveugle fureur des multitudes.

L'affection qu'un tel prince professait pour les Gaules semblait inviter les missionnaires de la cité de Plancus à fortifier les positions déjà prises par les chrétientés delà Narbonnaise, de l'Aquitaine et de la Lugdunaise, et à étendre avec confiance le cjrcle de leur apostolat. Antonia ne pouvait l'oublier, lui qui avait à un si haut point le culte des aïeux : sa famille était originaire de Nîmes; la découverte d'un monument taurobolique, ou autel commémoratif d'un sacrifice expiatoire et régénérateur offert pour la prospérité de la colonie lugdunaise et la santé du fils adoptif

1 Sai/it Pothiti et ses compagnons martyrs, par le P. Audré Gouilloud, loco citato.

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