CHAPITRE I
prend que cette société restée debout sur les ruines de tout ce qui n'est pas elle , quand, depuis tant de siècles, l'orgueil de la raison proclame insolemment ses funérailles, puisse se soutenir désormais sans que la Providence multiplie en sa faveur ces prodiges si fréquents à l'origine de la prédication évangélique ; ou plutôt cette société qui subsiste toujours la même, ap:ès avoir versé le sang le plus pur de ses veines, après avoir élé mise au creuset des critiques les plus subtiles et des hostilités les plus violentes, après avoir subi les divisions suscitées par l'hérésie, les séparations nées du schisme, les ignominies accumulées par le scandale, cette société, toujours immuable comme le Dieu qui en est l'auteur, n'est -elle pas déjà un miracle permanent capable à lui seul de frapper tout esprit non prévenu? Or celte base de démonstration manquait absolument aux premiers prédicateuis de l'Évangile dans les Gaules : dogme, morale, culte, discipline, tout y était récent, inouï jusqu'alors; voilà pourquoi les miracles accompagnaient fréquemment un apostolat qui ne trouvait ni ressource humaine , ni point d'appui.
D'ailleurs, comment s'étonner que les miracles aient été plus nombreux dans les commencements de l'ère chrétienne? Est-ce une époque ordinaire que celle où Dieu intervient dans l'histoire parle plus surprenant des prodiges, celui de l'incarnation du Verbe? Est-ce une époque comme les autres que celle où s'accomplit ce grand événement, la plus haute manifestation de la puissance, de la sagesse et de l'amour de Dieu, puisqu'il résume toutes les harmonies du monde et de la grâce avec celui de la nature et de la gloire, et qu'il imprime à la création un but final clairement déterminé? Pour quiconque croit à cette suspension insigne des lois physiques, le caractère merveilleux de la prédication évangélique dans les Gaules ne saurait engendrer de sérieuses difficultés. Rien de plus logique que le prolongement de cette intervention miraculeuse dans les faits immédiats qui allaient assurer le triomphe de la bonne nouvelle : le surnaturel devait éclater en quelque sorte à chaque pas dans la vie et dans les œuvres des premiers propagateuis de la toi comme un rayonnement de la puissance infinie du Christ, jusqu'à ce que l'humanité, rentrée en possession de la lumière divine, eût retrouvé la voie que lui tracent ses destinées.
Ainsi le grand nombre de miracles rapportés dans les légendes des premiers apôiies de la Gaule n'est pas une raison suflîsante pour refuser à ces pièces toute valeur historique; mais, s'il est incontestable que des signes surnaturels et multipliés ont marqué d'un cachet surhumain l'introduction du christianisme au milieu de nos ancêtres païens, ce serait faire preuve d'une crédulité extrême que d'admetire toutes ces naïves compositions qui forment autant de drames où l'imagination des hagiogr^T^hes arrange dans un but d'édification et combine entre eux des éléments traditionnels.
Eq général, les légendes les plus respectables par leur antiquité sont les plus sobres en faits miraculeux ; elles s'élèvent quelquefois au rang des pièces d'un procès de canonisation. Au contraire, plus on s'éloigne des premiers siècles, plus on remarque l'absence de ce goût simple et sévère qui s'en tient à la réalité déjà étonnante par elle-même. Les paraphrasistes songeaient moins à rédiger une biographie qu'à composer des lectures pieuses ; ils ne se faisaient aucun scrupule de rehausser l'éclat d'un miracle en l'ornant de scènes émouvantes, de combler les lacunes de l'histoire par des suppositions qui leur paraissaient vraisemblables, de prêter aux diCférents personnages des dialogues que la tradition n'avait assurément pas conservés. Rarement ils observaient la couleur locale, ou le caractère propre aux temps et aux lieux ; ils transportaient les usages et les institutions d'une époque dans une autre ; ils donnaient le nom de basiliques à de modestes oratoires; ils parlaient de ducs et de comtes comme si la féodalité avait été en pleine vigueur sous l'empire de Néron ou de
Dioclétien. Ces altérations de détails , qu'on aurait tort cependant de confondre avec le mensonge ou l'imposture préméditée, quelque choquantes qu'elles soient, ne détruisent pas les qualités de l'ensemble ; sans doute, elles diminuent sensiblement leur valeur historique et leur mérite littéraire ; mais, encore une- fois, les licences que prenaient les hagiographes dans leurs narrations n'empêchent pas ces dernières d'être exactes pour le fond des choses ; en somme, la tâche de l'historien des origines du christianisme dans les Gaules consiste à dégager rélément traditionnel du voile poétique dont les légendaires ont fini par l'envelopper *.
Telle est aussi la judicieuse réserve qui lui incombe dans la démonstration de l'apostoli ité des Églises de France. Eu réalité, l'on ne saurait sans injustice refuser à plusieurs d'entre elles la gloire d'avoir eu pour fondateurs les apôtres eux-mêmes et leurs disciples immédiats. Les documents les plus authentiques de l'antiquité sont trop explicites pour qu'il demeure la plus légère hésitation à ce sujet dans l'esprit qui les a étudiés sans idées préconçues. Avant tout autre témoignage , il convient de citer le Nouveau Testament. L'évangéliste saint Mire n'assure-t-il pas que, partis de Jérusalem, les apôtres prêchèrent partout, et que le Seigneur, agissant avec eux, confirmait leur parole par des prodiges? Saint Paul, dans son épîtreaux Romains, ne déclare-t il pas qu^ la voix des apôtres a retenti dans toute la ferre et que leur parole est parvenue aux limites du monde? Les uns, selon la remarque d'Eusèbe de Césarée, envahirent l'empire romain ; les autres s'élancèrent dans le royaume des Perses; d'autres, chez les Arméniens; d'autres, chez les Scythes; d'autres pénétrèrent jusqu'aux Indes ; d'autres traversèrent l'Océan et abordèrent aux îles Biitanniques.
Ces textes sont un peu vagues, par cela même qu'ils embrassent tous les apôtres en général ; mais voici des expressions plus nettes et plus précises qui concernent personnellement quelques-uns d'entre eux. Sans que l'on s'arrête à ce que dit d'un voyage de saint Pierre dans la Grande-Bretagne à travers la Gaule septentrionale Siméon le Métaphraste, hagiographe grec, dont l'opinion semble admissible à Gilles Boucher ^ et au P. Bonaventure% il y a des preuves plus certaines que saint Philippe, saint Luc et saint Paul furent nos premiers pères dans la foi. Isidore de Séville, qui vivait du v« au vi^ siècle, affirme que saint Philippe a prêché le Christ aux Gaulois et aux nations barbares perdues dans l'Océan agité *. Les Églises d'Angleterre admettent aussi que ce même apôtre est venu leur annoncer l'Évangile '^. Si ce fait est vrai, saint Philippe a dû passer par la seconde Belgique pour se rendre à Gessoriacum (Boulogne), où les voyageurs s'embarquaient d'ordinaire pour les îles Britanniques. Est-il croyable qu'il ait parcouru cette contrée sans y laisser tomber la semence de la parole divine, sans attirer au moins sur elle l'attention de ses zélés collègues?
Le docteur saint Épiphane, qui vivait au lye siècle, rapporte ^ que saint Luc, en se séparant de saint Pàul, son illustre maître, évangélisa, par l'ordre de celui-ci, la Dilmatie, les Gaules, l'Italie, la Macédoine. Des érudits allèguent qu'on ne sait où saint Épiphane a puisé ce renseignement. Ce système de dénégation, poussé jusqu'à ses dernières limites, conduirait à des conséquences désastreuses en matière de tradition. Le fameux Launoy l'employait très-souvent dans son plan d'attaque contre
1 Snint Iré?iée, etc., \<;\r r.-ilibr Fi<'|,jicl ; (juati ièiiic leçon, 18G1. '- lie l g il/m rfimanum , ji. 151.
3 Apostolat de salut Martial, tome 1.
4 De Vita et morte sanctomm , \\. 74.
■' Df> Marca, Ejnstola ad Vdlesium a Buluziu oilita, 16G9. '• //( Pfinniio, éilit. Pétau, )(iC2.