CHAPITRE I
l'exactitude des documents hagiographiques : ou bien il prétendait que les instruments qu'on lui faisait valoir étaient trop modernes; ou bien, s'ils avaient une antiquité suffisante, il les disait interpolés parles moines; ou bien il assurait qu'on ne savait à quelles sources les auteurs avaient puisé.
L'Apôtre des Gentils, dans sa deuxième épître à Timothée, raconte qu'il a envoyé Crescent prêcher l'Évangile dans les Gaules. Il est vrai que les commentateurs, partagés sur la signification géographique de ce texte, veulent qu'il y soit question, les uns de la Galatie orientale, les autres, au contraire, de la Gaule transalpine. Cette dernière interprétation, la plus ancienne et la plus probable, a pour elle l'assentiment de saint Épiphanede Salamine, d'Eusèbe de Césarée, de Théodoret de Cyr, de Sophrone de Jérusalem, des martyrologes de Bède et d'Usuard; or qui empêche qu'à Luc et à Crescent, ces compagnons assidus de saint Paulj on adjoigoe saint Paul lui-même, qui se rendit en Espagne après son arrivée à Rome? « Jd vous verrai eri passant, écrit-il aux Romains, lorsque je me rendrai en Espagne... Je passerai parmi vous en me rendant en Espagne. » Mais, pour l'accomplisseniQnt de ce voyage, saint Paul a dû suivre cette grande voie qui allait d'Italie dans la Bétique, à travers les Gaules, par Nice, Arles, Narbonne, Barcelone. On admettra difficilement que ce grand Apôtre des nations , si ardent à convertir les infidèles, ait parcouru la province romaine, latine par les mœurs et le langage, sans laisser derrière lui des ouvriers évangéhques.
De ses coopérât eurs le plus actif fut Crescent de Vienne, chargé de diriger les missionnaires qui devaient évangéliser l'est de la France et les provinces rhénanes jusqu'à Mayence; on comprend qu'il ne pouvait être question, à cette époque, d'envoyer des prédicateurs aux embouchures du Rhin et dans la Batavie, pays occupés par des peuplades nomades et presque sauvages. Ne pourrait-on soutenir, sans choquer la vraisemblance, que Crescent, disciple de saint Paul, après avoir échelonné ses collègues sur les rives du Rhône, de la Siône et du Doubs, jusque dans la région des Moguntiens, est revenu s'établir à Vienne, métropole des Allobroges?
L'autorité des Pères de l'Église du ii^ au iii« siècle confirme cette tradition et démontre, d'une manière générale, que la religion du Christ a été annoncée dans les Gaules dès la dispersion des apôtres. En l'année 439, saint Justin, philosophe et martyr, alléguait au juif Tryphon que la nation d'Israël avait exercé dans le monde une influence assez limitée, tandis qu'il ne restait aucune classe sociale, ni chez les Grecs, ni chez les barbares, où l'on n'invoquât Dieu par Jésus crucifié. Peut-être taxerait-on ces paroles d'exagération, si Bardesanes, hérésiarque contemporain de saint Justin, n'avait écrit ce qui suit : « Que dire de la secte des chrétiens que l'on rencontre dans toutes les parties de l'univers; et, bien plus, dans toutes les cités? Les chrétiens de la Médie n'abandonnent pas leurs morts aux chiens; ceux de la Perse n'épousent pas leurs filles; ceux de la Gaule ne rompent pas leurs mariages; ceux de l'Egypte n'adorent ni le bœuf Apis, ni le chien , ni le bouc, ni le chat. » Ce passage avait inspiré à l'éminent annaliste Baronius les réflexions les plus favorables à l'apostolicité des Églises de Gaule. « Non -seulement, dit-il, il y avait, à cette époque, des chrétiens dans toutes les provinces, dans toutes les villes, mais encore la prédication de l'Évangile avait été tellement puissante que toutes les nations barbares abjuraient leurs mœurs bestiales et renonçaient à leurs coutumes criminelles. »
Saint Irénée, en 170, invoquait contre les hérétiques l'union des fidèles dans la profession d'un même symbole, et il ajoutait : « Quoique situés dans des pays où l'on parle des langues diverses, toutes les Églises ont partout la même foi : dans les Germanies, on ne croit pas autrement que dans les Espagnes , que parmi les Celtes,
qu'en Egypte, qu'en Lybie, qu'en Orient, ou dans Tes régions méditerranéennes du
globe. » , ^ . . :, ,.
TeituUien à la fin du ii'' siècle, reproduit la même opinion dans son ]i\re contre les Juifs. « Les rameaux de la race des Gétules, dit-il, les nombreux pays habités par les Maures, toutes les contrées des Espagnes, les diverses nations des Gaules, la Bretac'Qe i'nacce?sible aux armées romaines, mais soumise au Christ, la multitude des Sarraafes, des Daces, des Germains, des Scythes, les provinces les plus reculées les îles dont le nom même nous est inconnu, adorent le Crucifié. »
Lactance, au commencement du iv° siècle, s'exprime d'une manière non moins énergique que Tertullien : « Après la mort de Domitien, l'Église, exempte des persécutions de ses ennemis, devint plus florissante; elle étendit ses bras à l'Orient et à l'Occident; en sorte qu'il n'y avait aucun coin de la terre, si reculé qu'il fût, où la reli^-ion du vrai Dieu n'eût point pénétré, aucune nation si barbare dont elle n'eût adouci les mœurs. » Ainsi, longtemps avant le règne de Dèce, c'est-à-dire avant le milieu du iii° siècle, le christianisme, répandu dans toutes les parties du monde, avait jeté des racines déjà profoncles parmi les populations gallo-romaines.
En effet, comment admettre que l^s apôtres soieut allés en personne dans les contrées les plus reculées de l'Asie et de l'Afrique, et qu'ils aient oublié les Gaules, bien moins éloignées de Rome que les Indes ne le sont de Jérusalem? Comment admettre qu'en Orient tout ce qui souffre, les esclaves, les pauvres, les femmes surtout, se convertissent à la religion de l'amour, et qu'en Occident cette religion, si tendre, si compatissante, soit restée stationnaire durant bien des générations? Comment admettre que l'Église de Rome ne rayonne pas au delà des Alpes, quand tout le monde reconnaît que les populations gauloises, frémissant sous le joug romain, réduites à la misère, fidèles aux traditions druidiques, presque hébraïques, étaient préparées plus que tout autre peuple à recevoir la bonne nouvelle? Comment admettre que la province la plus importante de l'empire, la Gaule, si voisine de l'Italie, et que son intelligeoce non moins que sa valeur rendait célèbre dans le monde entier, surtout depuis sa lutte héroïque avec les légions de César, ait seule échappé à l'attemion des apôtres et de leurs disciples? Comment admettre que les erreurs du gnosticisme aient pu, vers le milieu du ii'' siècle, infecter les vallées du Rhône et de la Gcironne, d'après le témoignage de saint Irénée et de saint Jérôme, qui réfutèrent éloquemment ces aberrations primitives du libre examen, si l'Évangile n'y avait été implanté précédemment et n'y avait recruté de nombreux prosélytes? Comment admettre que, au milieu des controverses doctrinales de cette époque, l'évêque de Lyon, invincible défenseur de l'orthodoxie, ait tenu plusieurs conciles dans les Gaules, et qu'il ait envoyé au pape Victor une lettre synodale au nom de ses frères dans l'épiscopat, si plusieurs sièges n'y avaient été fondés depuis longtemps? Donc, des inductions légitimes, appuyées sur une tradition immémoriale et sur des documents d'une antiquité incontestable, portent à conclure que les différentes parties de la Giule ont été évangélisées dès le i" siècle.
A cette origine apostolique des principales Églises de France, on oppose l'autorité, respectable sans doute, mais non infaillible, de Grégoire de Tours, qui recule de deux cents ans, jusqu'à Dèce, l'arrivée des premiers missionnaires de la Gaule. Mais le fameux texte que Launoy et son école ont regardé comme un argument décisif est bien loin d'avoir cette valeur; pour établir notre proposition, il suffirait de mon'rer combien il tst invraisemblable qu'une troupe si nombreuse de prédicateurs évangrliqnes ait été envoyée de Rome, en 250, au plus fort de la persécution de Dèce, alors que le clergé romain n'osait même pas élire un pape et laissait le saintsiége vacant pendant plus de seize mois; aussi Tillemont et Longueval, d'ailleurs