CHAPITRE VIII
La vasque qui servait aux immersions figurait un tombeau : tombeau de mort où le nouveau baptisé s'ensevelissait avec le vieil homme , et aussi tombeau de résurrection d'où il sortait pour vivre de la vie du Christ. Après le bain sacré, les nouveaux chrétiens recevaient la confirmation; l'évêque les oignait de l'huile de la force pour les confirmer dans la grâce du baptême , pour apposer le sceau du Saint-Esprit à des engagements qui devaient durer autant que la \ie. Par un symbolisme d'une touchante simplicité, on présentait aux nouveaux baptisés du lait et du miel, comme à des enfants nouveau-nés; puis, au lieu de leurs habits ordinaires, on les revêtait d'une robe blanche qu'ils devaient porter pendant huit jours : c'était l'image de l'innocence reconquise; pendant ce même espace de temps, ils s'abstenaient de tout bain ordinaire par respect pour l'eau sacramentelle qui avait touché leurs membres.
Au début de leur mission, avant la complète organisation de leurs Églises, les premiers évêques des Gaules ne pouvaient déployer aux regards des fidèles le rite imposant du baptême solennel; mais, lorsqu'ils eurent gagné bon nombre de païens à Jésus-Christ, lorsque leurs Églises furent bien assises, ils entourèrent de formes solennelles le sacrement de la régénération. Malgré l'exiguïté de la crypte de Saint- Jean et de l'oratoire des bords de la Saône, ces deux sanctuaires pouvaient se prêter aux cérémonies du baptême solennel, si l'on admet, avec plusieurs auteurs, que le baptême par infusion n'était pas inconnu aux premiers siècles. Le rite même de l'immersion ne réclamait pas une cuve immense. Lorsque la vasque n'avait pas la profondeur suffisante pour que le catéchumène y plongeât tout enlier, on se contentait de verser de l'eau sur sa tête assez abondamment pour que le corps entier fut lavé par cette eau salutaire. Quant au baptême privé, il était conféré sans distinction de jour et sans solennité, toutes les fois qu'il y avait cas de nécessité '.
Le jour du baptême étant pour les nouveaux chrétiens un jour de naissance spirituelle, marquait leur entrée dans l'Église du Christ, et en parliculier leur admission dans la communauté, leur incorporation au corps mystique du Sauveur, leur association à tous les biens, à tous les honneurs, à tous les droits de la famille chrétienne. Ainsi, première conséquence, il leur était donné d'assister, immédiatement après leur régénération sacramentelle, au sacrifice eucharistique, de voir se dérouler jusqu'à la fin la liturgie par excellence, de s'unir à Toblation de l'évêque, de communiquer au corps et au sang de Jésus-Christ. Suivant un usage généralement observé, la chaire pontificale était adossée à la muraille qui regardait l'Odent. De leur siège, bien modeste sans doute, les premiers évêques des Gaules présidaient l'assemblée des fidèles entourés de leurs prêtres et de leurs diacres. Des psaumes, des hymnes et des cantiques, expressions des joies et des croyances chrétiennes, préludaient à l'auguste liturgie; après ces chants, le lecteur lisait dans les écrits des prophètes où les épîtres des apôtres, le diacre dans les saints Évangiles, des passages adaptés au propre du temps. C-tte double lecture terminée, le président de l'assemblée, évêque ou prêtre, se levait; il prenait occasion des textes que les fidèles venaient d'entendre; et, dans un langage dont la simplicité se prêtait à. l'explication de la doctrine comme aux épanchements du cœur, il rompait aux assistants le pain de la parole divine; il en faisait une sorte de multiplication spirituelle au moyen de commentaires empruntés aux homélies des apôtres et de leurs successeurs immédiats.
Autant que possible, c'était auprès du tombeau d'un martyr, place déjà marquée par un humble monument, que se réunissaient les fidèles; parfois aussi c'était dans
1 Constitntio7is apostoliques , éàit. Cotclieret Lcclerc, Paris, 167-2, et Amsterdam, 17-24.
la demeure de quelque néophyte, au cénacle, l'étage des esclaves; parfois chez un riche Gallo-Romain qui ouvrait à la prière ses vastes appartements jadis consacrés à la volupté. Là, dès avant le jour, à la clarté des lampes, les fidèles arrivaient et de la ville et des campagnes voisines; tout y était paisible,, tout y était ordonné; nous le répétons, l'évoque assis présidait l'assemblée; les prêtres se tenaient à ses côtés; les diacres, debout pour maintenir l'ordre, occupaient aussi une place d'honneur. Le riche n'était pas séparé du pauvre; la toge blanche et l'anneau d'or de l'un ne lui val dent pas un siège plus élevé; les haillons de l'autre ne le reléguaient pas sur un escabeau; il n'y avait de privilège que pour l'âge, et la jeunesse des deux sexes cédait, en cas de besoin, sa place et restait debout. D'un côté, reçues par les diaconesses à une porte différente de celle des hommes , étaient les femmes , voilées, et silencieuses; les vierges seules, dans la plupart des Églises, ne portaient pas de voile; toutes avaient une mise décente, ornée, mais modeste; nulle ne portait de perles, ni d'étoffes précieuses, ni de coiffure artistement tressée. D'un autre côté, sous la surveillance des diacres, étaient les homnaes, avec leur tête découverte, leur chevelure peu abondante; ils eussent cru rougir de leur foi s'ils eussent caché leurs visages faits à l'image et à la gloire de Dieu. Tous priaient le plus souvent debout, tournés vers l'Orient, les bras étendus et les mains ouvertes comme Jésus sur la croix; mais souvent aussi, lorsque leur prière rappelait la tristesse, l'humiliation, la pénitence, agenouillés et prosternés.
Dès que l'évèque avait fini son homélie, le diacre signifiait aux catéchumènes de se retirer. Les portes du sanctuaire étaient soigneusement fermées; un clerc se tenait en observation sur le seuil; il veillait à ce que les profanes ne pussent s'y introduire. Dès que le calme était rétabli, sur un avertissement du diacre, toute l'assemblée se levait, et les prières recommençaient par la collecte, oraison où le pontife résumait les vœux de son peuple. Après la collecte, les ministres de l'évèque apportaient sur l'autel le pain et le vin mêlé d'eau, qai devaient être changés au corps et au sang de Jésus-Christ; le célébrant offrait ces dons à Dieu; il accompagnait cette oblation d'encensements qui remontaient au temps des apôtres. Bientôt s'établissait entre l'évèque et les fidèles un dialogue solennel appelé Préface ou Contestation; le but était d'associer les assistants à l'action par excellence qui allait s'accomplir. La Préface avait pour conclusion le Sanctus; entonné par le pontife, ce Trisagion trouvait un écho sur toutes les lèvres; il était répété par les fidèles avec l'accent d'un pieux enthousiasme. Avec cette triple explosion de la foi qui adore et qui chante, s'ouvrait le Gmon, partie fondamentale et constitutive du saci-ifice. Après la consécration, les fidèles s'écriaient en manière d'applaudissement : Amen! Ils faisaient appel à toute la vivacité de leur foi, à toute l'ardeur de leur amour; car le moment approchait où la vertu du sacrifice allait leur être personnellement appliquée, où ils allaient participer au corps et au sang de Jésus-Christ; avant la communion, tous, suivant l'invitation de saint Paul, se saluaient dans le saint baiser. L'officiant le donnait aux prêtres, un des prêtres au diacre, un diacre à un des fidèles, les hommes aux hommes, les femmes aux femmes. Cette touchante cérémonie terminée, le pontife distribuait la divine eucharistie à tous les assistants, d'abord aux prêtres et aux clercs, ensuite aux hommes, puis aux femmes et aux enfants. Corpus Christi, disait-il, en présentant l'hostie. Amen, répondait le communiant. Les hommes rece.vaient le corps du Sauveur sur la main droite nue, croisée sur la gauche; les femmes, sur un linge blanc appelé dominical. Immédiatement après, le diacre approchait avec le calice, il disait : Sanguis Christi calix vitœ. Le communiant réponr dait encore : Amen; et il buvait le sang de la nouvelle alliance.
Pour doaner une expression aux sentiments de gratitude qui pénétraient tous les