CHAPITRE VIII
Christ, et l'air effronté, les allures impudentes des matrones! Ce contraste seul était de nature à frapper vivement les habitants des provinces gallo-romaiues, à leur faire pressentir la puissance de la religion nouvelle, l'épuration morale qu'elle devait opérer au sein de l'empire.
Au mojwn des nouvelles que lui apportaient des courriers et des marchands chrétiens venus à Smyrne des bords du Rhône, Polycarpe suivait avec une sollicitude paternelle les progrès de la chiélienté lugdunaise. De leur côté, Pothin et ses auxiliaires tournaient souvent leurs pensées vers les rivages asiatiques, quittés par eux sans retour. Ils entretenaient une correspondance continuelle avec le pontife, autrefois leur pasteur et leur maître. En retour, ils en recevaient par lettres les sages conseils, les encouragements sympathiques, au besoin les consolations. Environ quinze ans s'étaient écoulés depuis que le bienheureux Pothin avait planté la croix de Jésus- Christ sur les bords de la Saône, lorsqu'il écrivit à Polycarpe pour lui demander un secours d'hommes apostoliques.
Polycarpe s'était rendu à Rome vers l'an 158 pour conférer avec le pape Anicet sur la célébration de la Fâque; suivant toute probabilité, il prit la mer, accompagné d'Irénée et de plusieurs autres disciples; il profita de ce voyage dans la capitale du monde catholique pour y conduire ces missionnaires et les présenter, eux et leur œuvre, à la bénédiction du souverain pontife. Voir de ses yeux, entendre de ses oreilles le vicaire de Jésus-Christ, le chef de l'Église universelle; s'agenouiller sur les tombeaux des apôtres Pierre et Paul; visiter la porte Latine, où Jean avait été plongé dans une chaudière d'huile bouillante sans en recevoir aucun mal ; parcourir d'un pas religieux le vaste amphithéâtre arrosé si souvent du sang des martyrs, ce Cotisée qui vit Ignace d'Antioche broyé sous la dent des lions ; descendre dans les catacombes, cimetières augustes, sanctuaires vénérables, où la religion cachait, aux jours d'orages, ses enfants et ses mystères; ces grands spectacles, les scènes touchantes qu'ils évoquaient durent produire sur Irénée une de ces impressions dont l'âme conserve l'ineffaçable empreinte. Sans doute sa pensée revenait aux bords du Tibre, au lieu où s'élève la chaire de Pierre, lorsqu'il retraçait, dans son immortel Traité contre les hérésies, les grandeurs et les prérogatives de l'Église romaine, mère et maîtresse des autres Églises. Les affaires qui l'avaient appelé auprès du siège apostolique étant tBrminées, Polycarpe reprit la route de Smyrne; de leur côté, Irénée et ses compagnons firent voile vers Marseille pour se rendre à Lugdunum.
Pour l'Églie lugdunaise, ce fut un beau jour que celui où elle reçut de Smyrne, par la voie de Rome, ces jeunes et vaillants missionnaires. Nul ne dut se réjouir à l'égal du bienheureux Pothin; il savait quel trésor Polycarpe venait de lui envoyer dans la personne d'Irénée, parvenu à la maturité de l'âge, du talent et de la vertu; suivant les calculs les plus autorisés, Irénée n'avait pas moins de trente-sept ans; quelques auteurs estiment qu'il était encore simple diacre; dans ce cas, l'évêque de Lugdunum ne tarda pas à l'élever au sacerdoce; prêtre de Pothin, Irénée se trouvait, par le fait de son ordination, attaché à la chrétienté lugdunaise, uni à son évêque par des liens de dépendance que ce pontife seul pouvait dénouer.
Sur ces entrefaites, Antonin le Pieux expira l'an 161; avant de mourir, il avait envoyé dans la chambre de Marc-Aurèle une statue d'or de la Fortune, qui, selon l'usage, devait toujours se trouver dans l'appartement de l'empereur; par l'adoption, par le don de la puissance tribunitienne, par ce suprême envoi de la statue de la Fortune, symbole de la fortune de l'empire, Marc-Aurèle était désigné comme seul héritier du trône des Césars. L'avènement de ce prince fut salué avec enthousiasme par les philosophes de toutes les sectes, les rhéteurs de toutes les écoles. Ces manifestations, où se signalèrent les plus chauds partisans des idées païennes, ne fai-
saient rien augurer de bon pour le christianisme. Les fidèles y voyaient un motif de se défier, de craindre pour la tolérance où les avait laissés vivre le règne d'Antonio. Le sang des martyrs, qui coula dès l'année 184, ne justifia que trop ces appréhensions. Félicité et ses enfants, Ptolémée et ses compagnons, Justin, le vigoureux apologiste de la vraie religion , tombèrent sous la hache des bourreaux , en pleine ville de Rome, où un philosophe cynique, nommé Grescent, ameutait le peuple contre les chrétiens.
A'oilà ce que les fidèles de la Gaule se disaient tout bas à l'oreille,. dans le secret de leurs maisons; ce que les Gallo-Romains, sectateurs de Jupiter ou d'Hésus, répétaient avec un air de triomphe sous les portiques du forum, aux abords des temples, sous l'ombrage des chênes sacrés, autour des dolmens et dans tous les lieux de réunion. Toutefois ces édits de condamnation qui n'avaient pas un caractère général, ces mesures sanguinaires qui procédaient par intermittences, par immolations locales, laissaient espérer qu'on épargnerait les communautés chrétiennes d'en deçà des Alpes. Les fidèles de Lugdunum étaient à peine remis de l'émotion causée par les douloureuses nouvelles de Rome, lorsqu'un courrier de Smyrne apportait au bienheureux Pothin la relation par lettres du martyre de saint Polycarpe. L'Église de Smyrne jetait trop d'éclat en Asie pour ne pas soulever contre elle les jalousies judaïques et les haines païennes. Polycarpe jouissait d'une renommée trop retentissante, ce vieillard apostolique se trouvait en trop grande évidence par l'activité de son zèle et l'exercice de son autorité , pour être épargné par les passions hostiles qui fermentaient autour de lui. Comment il soutint les différents assauts que lui livra Statius Quadratus, proconsul d'Asie, complice des aveugles fureurs de la plus vile populace, quelle majesté, mélange de fermeté calme et et de charitable douceur il fit paraître devant ses juges, avec quelle sainte joie il donna sa vie pour Jésus- Christ, et aussi quels prodiges accompagnèrent son martyre, la lettre adressée par l'Église de Smyrne à celle de Philomélie pourrait seule le dire. L'Église de Lugdunum, unie à l'Église de Smyrne par les liens les plus étroits, ne dut pas être la dernière à recevoir cette relation, page glorieuse de l'histoire du n* siècle. Peut-être même est-ce à l'Église de Lugdunum, et en particulier à saint Irénée, qu'on est redevable de ce monument précieux. En effet, les manuscrits les plus anciens se terminent par l'annotation suivante : « .Ceci a été transcrit sur l'exemplaire d'Irénée, disciple de saint Polycarpe, par Caius, convive d'Irénée; et moi, Socrate de Corinthe, je l'ai transcrit sur la copie de Gains. »
Cette lettre admirable, reproduite par la transcription, circula bientôt dans les communautés chrétiennes de la Gaule. C'était un héroïque exemple qu'elles pouvaient être appelées à suivre ; les scènes de Rome et de Smyrne pouvaient se renouveler dans les provinces transalpines. Les rhéteurs et les philosophes qui entouraient l'empereur avaient toute autorité sur son esprit: de son côté, bien qu'il n'aflTectât pas l'acharnement d'un persécuteur, Marc-Aurèle avait les chrétiens en trop souverain mépris pour les disputer à l'influence hostile de son entourage. Enhardis par cette attitude du pouvoir, les païens ménageaient moins leur langage, regardaient les disciples du Christ d'un œil plus malveillant; c'étaient des signes de mauvais augure. Les évoques des Gaules se tinrent pour avertis; de concert avec leurs prêtres et leurs diacres, ils n'oublièrent rien pour fortifier les fidèles dans la foi, les mettre en mesure de ne pas dégénérer de leurs lïères de Rome et d'Asie. Aux réunions quotidiennes du matin et du soir, surtout cà l'assemblée solennelle du dimanche, ils faisaient appel aux sentiments généreux que le Saint-Esprit avait déposés dans leurs âmes au baptême et à la confirmation; ils les animaient du désir du martyre, leur représentaient l'eff'asion du sang comme la giâce suprême, le sceau de l'élection