CHAPITRE VIII
à la gloire. Toutefois, aGn de les prémunir conire une aveugle confiance, ils leur disaient souvent de ne pas compter sur eux-mêmes; ils les invitaient à retremper leur faiblesse aux sources divines, à réclamer le secours du Gitl parle jeûne, la prière et ks bonnes œuvres; l'esprit de sacrifice, il fallait le demander à la grande victime du Calvaire; il fallait s'armer pour la lutte en s'abreuvant du sang adorable et en se nourrissant de la cliair sacrée du Sauveur.
Nulk part la lettre de l'Église de Smyrne ne produisit une impression plus profonde qu'à Lugdunum; nul n'applaudit plus cbaleureusement au triomphe de saint Polycarpe que le bienheureux Pothin et son prêtre Irénée : sensibles tous les deux à la. perte de leur commun maître, ils l'étaient plus encore à la gloire de sa mort, dont réclat rejaillissait de Smyrne sur la Lugdunaise ; ils brûlaient de le suivre dans la voie royale du martyre. Cependant neuf années s'écoulèrent jusqu'à la crise de Lugdunum eu 177. Dieu le permettait ainsi, afin de donner à cette Église naissante le temps de pousser de plus nombreuses racines, de faire face à l'orage, de n'être pas déracinée par sa fureur. Aussi, les jours de la persécution venus, ses membres eurent- ils courage de confesser Jésus-Christ par la généreuse effusion de leur sang. Après la lutte, l'Église de Lugdunum prit la plume à son tour; et, dans une lettre adressée à l'Église de Smyrne, elle lui raconta les souffrances et la mort de ses quarante-huit martyrs '.
Cette lettre, dont l'authenticifé n'a été mise en doute par personne, présente un cachet de sincérité que la main d'un faussaire ne saurait imiter ; ce caractère d'incontestable originalité, indice manifeste de sa provenance, est l'effet des circonstances qui présidèrent à la rédaction de cette pièce; impossible de la lire avec attention sans y connaître la vive empreinte des faits qu'elle retrace, sans conclure qu'elle a été écrite en pleine persécution , sous le coup des événements racontés par des témbins à la fois spectateurs et acteurs. En effet, les chrétiens de Lugdunum incarcérés pour Jésus-Christ n'étaient point délaissés par leurs frères demeurés libres. Ceux-ci, non contents de les assister de leurs prières solitaires, les visitaient dans les prisons, les suivaient au pied du tribunal, les soutenaient de leur présence, les encourageaieiit de leurs regards; ils prenaient, sous l'inspiration d'un généreux dévouement, le lôle dont quelques-uns étaient chargés d'office, comme les notaires ecclésiastiques. Ils étaient là tout yeux, tout oreilles, gravant dans leur mémoire, quelquefois même sur des tablettes cachées sous les plis de la toge, tout ce qu'ils pouvaient voir et entendre. Mieux que personne, les notaires ecclésiastiques ne laissaient rien échapper : grâce à un système d'écriture expéditive, sorte de sténographie qui composait leur art, il était facile de relever rapidement les interrogations et les réponses, de noter avec la plus grande exactitude les péripéties du martyre. Le soir, les principaux témoins, les notaires surtout, allaient faire leur rapport au bioDheureux Pothin, avant son arrestation, et depuis au sénat presbytéral chargé de veiller aux intérêts de l'Église persécutée. Pour compléter ces premières données, les martyrs eux-mêmes étaient mis à contribution; les diacres s'entretenaient avec eux dans les cachots, recueillaient de leur bouche les incidents de la torture et consignaient sur leurs cahiers les détails les plus circonstanciés; restait à emprunter la plume d'un prêtre ou d'un diacre pour rédiger, d'après ces témoignages, les actes des martyrs de Lugdunum.
A qui fut déféré l'honneur d'écrire la lettre collective des Églises de Vienne et de Lyon aux Églises d'Asie et de Phrygie? Les érudits l'attribuent à saint Irénée; la
' Histoire ecclésiastique d'Eusèlu:', évèque do Césaréo, loino V. — Les Sai?tts de Lyon, par Colloinl'Ot, édit. à Lyou, 1833.
beartité de son génie et l'éminence de ses vertus le rendaient très-propre à retracer les combats de Pothin et de ses compagnons. Quoi qu'il en soit, les événements relatés dans cette lettre se déroulent dans un milieu surnaturel, dans une région supérieure, où il ne saurait y avoir grande place pour les efl'orts de l'étude et les combinaisons de l'art. Cette réserve faite, rien n'empêche de considérer dans cette production si différente des œuvres ordinaires de l'esprit humain un morceau de littérature chrétienne : à ce point de vue, elle ressemble à ces monuments cyclopéens dont les assises puissantes et les lignes sévères repoussent des ornements faits pour des styles plus humbles, pour des édifices d'un ordre inférieur.
Étranger à toute préoccupation littéraire, l'auteur de ce monument primitif s'est bien gardé d'en faire un travail d'une personnalité trop accusée; aussi n'a-t-il point usé du privilège, ailleurs pleinement acceptable, d'y apposer sa signature. Recueillir les paroles des martyrs avec celles du gouverneur; saisir sur le vif, rendre, dans leur touchante réalité, les principales scènes du drame sanglant de la persécution; en transmettre à la postérité l'édifiant spectacle sans altération aucune, sans aucun agrément emprunté à l'imagination : tel était le but du rédacteur; pour l'atteindre, il n'avait qu'à mettre en œuvre les riches matériaux déposés entre ses mains, et leur donner une forme d'une austère simplicité.
Pourtant, si attentif qu'il ait été à s'effacer, le rédacteur de la-lettre des Églises de Vienne et de Lyon n'a pu empêcher d'y laisser quelque chose de sa manière , une empreinte de son talent; l'ensemble et les détails de cette pièce trahissent une main habile, un esprit cultivé, un écrivain d'un goût exquis, familier avec tous les genres de beauté. Ainsi, lorsque le bienheureux Pothin paraît au pied du tribunal, l'auteur exprime par cette parole admirable la soif du martyre qui dévorait le pontife : « Épuisé par l'âge et les infirmités, dit la lettre, il retenait son âme dans son corps, afin de ménager par sa mort un glorieux triomphe au Christ. » Le passage suivant fait ressortir avec un rare bonheur la sérénité des héros chrétiens : <( Leur front respirait, avec la joie, un mélange de grâce et de majesté; les chaînes composaient à leurs membres une parure admirable : c'étaient les bracelets de l'épousée, vêtue d'une tunique aux franges d'or, aux dessins variés. » Voici maintenant une gracieuse image pour retracer dans leur ensemble les supplices qui terminèrent leur vie : " Ils accomplirent leur martyre par divers genres de mort; de la sorte ils offrirent au Père céleste une couronne tressée avec des fleurs nuancées de différentes couleurs. « En résumé, de la sublimité du fond, comme de la sévère beauté de la forme, résulte une œuvre que les critiques compétents ont classée parmi les plus beaux actes des martyrs '.
1 Saint Pothin et ses compagnons martyrs, par le P. André Gouilloud, livre II, chap. i.