‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 76 sur 180 · LES MARTYRS DE LYON ET DE VIENNE SOUS LE REGNE DE MARC-AURELE · texte numérisé non relu

LES MARTYRS DE LYON ET DE VIENNE SOUS LE REGNE DE MARC-AURELE

Causes de la persécution qui éclata au couflueut du Rhône et de la Saône. — Violence de cette persécution entretenue par les duumvirs. — Quel était le président de la Lugdunaise? — Sa conduite à l'égard des chrétiens de Vienne et de Lyon. — Vettius Epagathus se déclare leur défenseur. — Quelques chrétiens, effrayés par les tourments, trahissent leur foi. — Accusations calomnieuses contre les fidèles. — Mission d'Attale de Pergame à Rome. — Il revient porteur d'une lettre à JustuSjévêque de Vienne. — Interrogatoire. — Visite de saint Pothin aux fidèles retenus dans les cachots. — Il est arrêté et jeté dans une sorte de tombeau. — Son martyre. — Jeux gallo-romains appelés chasses. — Martyre du diacre Sanctus et du néophyte Maturus. — Martyre du médecin Alexandre et d'Attale de Pergame. — Martyre du jeune Ponticus et de l'esclaye Blandine. — Le confesseur Alcibiatle. — Insulte aux corps des martyrs. — Leurs reliques recueillies sur, le bord du fleuve et déposées sous l'autel de Saint -Nizier.

La lettre collective des Églises de Vienne et de Lyon, telle qu'elle a été reproduite par Eusèbe de Césarée, ne renferme aucune mention des collèges sacerdotaux qui desservaient le temple de Rome et d'Auguste; nul doute cependant qu'ils ne se fussent concertés ensemble et avec ceux qui étaient attachés au culte des autres di- ■vinités, pour combattre l'ennemi commun, pour arrêter ces envahissements progressifs. Or, pour parvenir à leur fin, les prêtres de l'autel augustal pouvaient dissimuler leurs sourdes menées derrière les masses; ils avaient sur elles une influence considérable; dans les prolétaires elles désœuvrés, ils trouvaient des instruments tout prêts à seconder leurs desseins hosliles, à servir leurs passions haineuses et intéressées; au moyen d'agents habiles à remuer la multitude, il n'était pas difficile d'organiser une émeute, de déchaîner la populace contre les adorateurs du Christ. L'an 177, éclata contre les chrétiens de Lugdunum une violente démonstration de ce genre. Marc-Aurèle prit-il, par un édit, l'initiative de cette persécution? La demande adressée à l'empereur par le président de la Lugdunaise, à propos d'Attale, citoyen romain, semble prouver le contraire; elle suppose que Marc-Aurèle, depuis le miracle de la légion Fulminante, ne s'était pas prononcé d'une manière formelle contre les chrétiens. Le signal des mesures persécutrices sera parti vraisemblablement de ce groupe de devins, d'enchanteurs, de philosophes, de sophistes qui avaient l'oreille et la confiance de l'empereur. Peut-être aussi un soulèvement religieux à Lugdunum ou dans une autre ville de l'empire aura produit une conflagration générale; ce qu'il y a de certain, c'est que nulle part la persécution ne sévit avec plus de violence qu'au confluent du Rhône et de la Saône, comme le prouve la lettre des deux Églises , lettre qu'on ne peut lire sans frissonner d'horreur.

En voici la traduction par fragments successifs, encadrés d'éclaircissements propres à les mettre en pleine lumière :

'< Les serviteurs de Jésus-Christ qui habitent 'Vienne et Lyon de la Gaule, aux frères d'Asie et de Phrygie qui ont même foi et même espérance que nous en la rédemption , paix, grâce et gloire de la part de Dieu le Père et de Jésus- Christ Notre- Seigoeur. » D'après cette adresse, l'Église de Vienne occupe le premier rang; cette

particularité, si minime qu'elle paraisse, a pourtant sa signification historique; elle s'explique autrement que par une humble déférence des frères de Lugdunum, ou par une primauté hiérarchique qui n'a jamais existé. L'Église de Vienne était de fondation apostolique; elle avait vu naître et grandir celle de Lugdunum; elle avait applaudi aux succès obtenus par le zèle du bienheureux Pothin; peut-être même y aida-t-elle par le concours de ses ministres. Il était donc convenable que, née la première, elle inscrivît son nom en tête de la lettre aux frères d'Asie et de Phrygie.

Cette lettre commence par donner une idée générale de la persécution et de ses rigueurs : « La fureur des païens déchaînée contre nous, la variété des tourments endurés par les bienheureux martyrs, il nous serait impossible d'exprimer cela de vive voix, ou de le retracer par écrit. En effet, l'ennemi se jeta sur nous avec une violence extrême, préludant ainsi aux maux qui marqueront son futur avènement. En attendant, il n'oublia rien pour dresser d'avance, pour former ses ministres à la guerre contre les serviteurs de Dieu; ainsi, on nous interdit l'entrée des maisons, des bains et du forum; on alla jusqu'à nous défendre de paraître en public, quelque part que ce fût. Or la grâce de Dieu combattit pour nous. D'abord le Seigneur tira les faibles à l'écart; ensuite au démon il opposa des chrétiens d'élite, colonnes inébranlables, capables par leur fermeté d'attirer à eux tout l'eiTort de l'ennemi. »

Malheureusement quelques-uns comptèrent trop sur leurs propres forces; au lieu de fuir, comme les y invitait le sentiment de leur faiblesse, ils s'exposèrent aux coups de l'ennemi; ils tombèrent victimes de leur aveugle confiance. Bien différent fut le sort des confesseurs qui, se défiant humblement d'eux-mêmes , s'appuyèrent uniquement sur le secours du Ciel. « Les martyrs, dit la lettre, souffrirent toutes sortes de tourments et d'opprobres; à la faveur de ces souffrances, à leurs yeux bien légères, ils se bâtaient de se réunir au Christ, nous apprenant par leur exemple que les afflictions de cette vie n'ont aucune proportion avec la gloire qui doit éclater en nous. D'abord ils supportèrent vaillamment tous les excès d'une foule ameutée contre eux : les vociférations, les coups, les mauvais traitements, les grêles de pierres, le pillage, la réclusion, tout ce qu'une populace égarée par la fureur a coutume d'exercer contre les ennemis publics ou privés. »

Cette liberté laissée aux masses de se ruer impunément sur les chrétiens, de les réduire au domicile forcé, de livrer leurs biens au pillage, de s'abandonner contre eux aux mille inspirations de la haine, donne une triste idée de l'ordre qui régnait dans les Gaules sous la domination romaine. Dans les soulèvements religieux de cette période apparaissent des symptômes de défaillance pohtique qu'on n'a pas assez remarqués. Des scènes pareilles à celles-là, se produisant dans une grande cité, sans répression aucune, accusent une insigne faiblesse dans le pouvoir vis-à-vis des classes inférieures de la société. A Rome, l'empereur lui-même, avec son omnipotence, avec ses prétoriens, se voyait réduit à caresser leipeuple; il avait à sa disposition pour cela les jeux, les distributions de blé, les gratifications extraordinaires, tout un système organisé pour flatter les masses, pour les adoucir au besoin. Avec une autorité moindre et des forces inférieures pour la faire respecter, les gouverneurs dans les provinces, les magistrats municipaux dans les cités, devaient à plus forte raison compter avec la multitude, ménager son caractère et ses passions; aussi ces exigences entraînaient-elles souvent la volonté des proconsuls et des duumvirs.

Les légions romaines campaient sur les bords du Rhin et sur les autres frontières de l'empire, afin de tenir en respect les barbares. Des cohortes détachées des légions vivaient en garnison dans les grandes villes de l'intérieur, pour maintenir les habitants dans le devoir. En deux endroits de ses écrits, Tacite parle d'une cohorte can-

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