‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 77 sur 180 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

lonnée à Lugdumim. Le chiliarque, tribun militaire qui commandait, comme son nom l'indique, une cohorte de mille hommes, devait avec ses soldats prêter mainforte au gouverneur et à la curie. Outre ce service de police, les légionnaires étaient requis pour appliquer les supplices aux condamnés; ils étaient les exécuteurs des hautes œuvres. Les tortures qu'endurèrent les martyrs des deux Églises voisines furent donc préparées et appliquées par les hommes de la cohorte qui se trouvait alors en garnison à Lugdunura. « Les fidèles, dit la lettre, furent conduits au forum par le chiliarque et les magistrats de la ville; aux questions qui leur furent posées en présence du peuple, ils répondirent en confessant leur foi; après quoi ils furent mis en prison, en attendant l'arrivée du président. »

Pour comprendre le rôle rempli par les duumvirs, il importe d'indiquer le cercle tracé par la loi autour de leur autorité judiciaire. En matière civile, ces magistrats exerçaient une juridiction limitée, qui ne dépassait pas une certaine somme d'argent. De plus, il est vraisemblable qu'ils pouvaient imposer des amendes modérées; mais ils avaient les mains liées dans toutes les causes qui dépendaient de Vimperium, c'est-à-dire en matière criminelle, par conséquent ils ne pouvaient prononcer aucune peine afllictive; aussi n'avaient-ils point de tribunal, signe caractéristique de Vimperium; ils jugeaient sur des sièges moins élevés, ce qui les plaçait dans la catégorie des juges nommés judices pedanei. En vertu de leur charge , les duumvirs de Lugdunum veillaient au bon ordre de la cité; ainsi, au point de vue de la stricte légalité^ ces magistrats n'excédaient pas leur pouvoir en traduisant devant eux des hommes qu'ils estimaient être la cause ou du moins l'occasion d'un soulèvement populaire. Ici la conduite à tenir par les duumvirs était toute tracée par la législation municipale : interroger les chrétiens accusés par le peuple, commencer à instruire leur cause, rédiger un rapport qu'ils présenteraient au président, à son retour dans la ville; et, en attendant, mettre les prévenus sous bonne garde : ces mesures préliminaires épuisaient leur compétence. Comme on le voit par le texte de la lettre, ils ne sortirent pas de ces bornes légales; ils ne prirent d'autre rôle que celui de juges d'instruction; ils réservaient au président le jugement à intervenir, la peine à décerner.

Quel était ce président de la Lugdunaise? Les Bollandistes et d'autres critiques estiment que ce pouvait être Septime Sévère, habile capitaine, mais prince dur et cruel , qui , après avoir vaincu son rival Albinus près de Lugdunum , remplit de proscription l'Italie et les Gaules. Sans parler des voyages qu'il fit à Rome, mandé par l'empereur, ou bien dans l'intérêt de son ambition personnelle, l'administration compliquée dont il était le chef réclamait assez souvent sa présence sur divers points de sa vaste province. L'inspection des fonctionnaires, la jusùce à rendre dans les villes piincipales, des questions relatives aux impôts, aux subsistances, aux travaux publics, questions qui voulaient être tranchées sur place; des ferments de discorde à étouffer, des abus criants à réprimer, des services en souffrance à surveiller de près, tous ces motifs, et beaucoup d'autres, appelaient en divers lieux l'intervention de son autorité judiciaire, administrative ou militaire. En l'année 177, rentré à Lugdunum après une de ces tournées, le président se trouva, comme de coutume, en face d'un de ces procès restés en litige par l'insuffisance des pouvoirs laissés aux juges municipaux.

Quelle conduite allait tenir le président à l'égard des fidèles de Vienne et de Lyon arrêtés pendant sou absence? La sentence de ce haut fonctionnaire serait favorable ou non, suivant qu'il invoquerait les anciens édits de persécution, ou bien qu'il s'inspirerait de la lettre de :Marc-Aurèle au sénat, lettre qui portait défense d'accuser les adorateurs du Christ. Encore la liberté de choisir entre ces deux partis n'était-

elle pas complète. La position du président le soumettait forcément à une pression peu compatible avec l'impartialité du juge, avec le consciencieux exercice de son autorité. Voici comment : tandis que dans les provinces du sénat les gouverneurs étaient renouvelés tous les ans, les lieutenants de l'empereur n'étaient pas assujettis à ces mutations annuelles dans les provinces césariennes; évidemment le chef de l'État avait tout intérêt à maintenir à la tête d'une province telle un personnage assez ferme pour imposer aux ennemis du dehors, assez habile pour faire fleurir la paix dans les villes de l'intérieur. Ainsi, le moyen, pour un président de province impériale, de se maintenir longtemps en charge, était sans doute de repousser les barbares qui menaçaient les frontières, mais aussi de ménager l'esprit des provinciaux et de passer sur bien des désordres pour éviter de graves perturbations. Non pas que ce magistrat eût à redouter le moindre contrôle de la part de ses subordonnés, mais le peuple avait une grande voix; plus d'un écho pouvait en porter le retentissement jusqu'à Rome; puis les grandes cités, comme Lugdunum, entretenaient dans la capitale de l'empire des défenseurs ardents à soutenir leurs intérêts, à faire parvenir leurs plaintes jusqu'aux oreilles de César '.

Qu'un gouverneur refusât de satisfaire les désirs de la multitude, qu'il se mît en lutte ouverte avec elle, qu'il fit appel à la force brutale, l'exaspération de la plèbe se traduisait en émeutes, en mouvements insurrectionnels difficiles à apaiser; or ces agitations tumultueuses servaient à souhait les ambitions qui manœuvraient autour des hauts emplois; à Rome, en effet, et dans les métropoles secondaires, il ne manquait pas d'intrigants à l'affût des places; ils s'empressaient de faire sonner avec éclat les troubles survenus dans la province, de les exagérer, de les exploiter dans le sens de leurs visées personnelles. Il n'en fallait pas davantage pour que l'empereur, obsédé, fatigué de ces dénonciations, rejetât tout le mal sur l'incapacité de son lieutenant et lui donnât promptement un successeur. C'est ainsi que le gouverneur de la Lugdunaise, province césarienne , quelle que fût la fermeté de son caractère, était réduit à craindre la populace, à caresser ses caprices, à lui accorder des concessions plus qu'il ne convenait aux devoirs de sa charge.

Durant les jours qui s'écoulèrent entre l'instruction ouverte par les duumvirs et le retour du président, les esprits, loin de se calmer, s'échauffèrent dans des conciliabules , se répandirent en toutes sortes de déclamations furibondes au forum et sous les portiques des édifices publics. Le peuple, qui avait le sentiment de sa force, était bien décidé à s'en prévaloir auprès du gouverneur; du reste, la cupidité toute seule suffisait à l'exciter contreJes chrétiens qu'il pouvait dépouiller impunément. Dès son arrivée à Lugdunum, le président fut informé de ce déchaînement du fanatisme populaire; c'était de quoi lui donner à réfléchir; question religieuse à part, il lui eût fallu, avec une indomptable énergie, un désintéressement rare pour résister aux corporations sacerdotales, aux masses irritées, à un courant impétueux qui avait entraîné la cité tout entière. Il était à peine installé au palais impérial, que la multitude, inondant les abords de sa demeure, lit entendre des cris de mort contre les adorateurs du Christ. Ces clameurs, qui renfermaient un ordre, pouvaient blesser la délicatesse du haut fonctionnaire; mais il avait de bonnes raisons de ne pas s'en montrer offensé : après tout, ces cris trouvaient un écho dans ses sentiments personnels.

Sans tarder, les chrétiens mis en prison par les duumvirs furent appelés à comparaître devant le gouverneur. A l'instar des préteurs romains, lorsque le mauvais temps ou la rigueur de la saison rendait impossible les assises en plein air, les gou-

1 Saint Pothin et ses compagnons martyrs, par le P. André Gouillond , liv. II.

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