CHAPITRE IX
verneurs de provinces jugeaient les criminels dans les basiliques; mais, ce cas excepté, ils siégeaient au milieu du forum, sur un tribunal en forme d'hémicycle. Au jour et à l'heure fixés pour les débats, le président de Lugdunum vint prendre place sur la chaise curule qu'on avait dressée au milieu du forum de Trajan ; il était précédé de six licteurs portant les haches et les faisceaux, symbole de sa haute puissance. Dans l'espace réservé entre l'estrade du juge et le peuple, les confesseurs, fortement garrottés, apparaissaient tranquilles et résignés sur le banc des accusés; les bourreaux se tenaient à quelques pas du tribunal ; près d'eux étaient installés les instruments ordinaires : les chevalets, les fouets garnis de plomb, les tenailles, les brasiers ardents. Une ceinture de soldats retenait à distance une foule curieuse, frémissante, où s'étaient glissés bon nombre de chrétiens. Le crieur public indiqua la cause; l'interrogatoire commença au milieu de l'attention générale, et se poursuivit, non sans être troublé par les interruplions réitérées de la populace. Les paroles, les actes, et jusqu'aux moindres incidents, étaient recueillis précieusement par des notaires ecclésiastiques comme par les greffiers du président. Celui-ci répondit pleinement à l'attente des païens; il procéda contre les confesseurs de la foi avec une rigueur inouïe.
« Les confesseurs ayant été traduits à son tribunal, dit la lettre, le président ne leur épargna aucun genre de cruauté. » Dans son énergique brièveté, celte phrase laisse suffisamment entendre les horreurs de la première scène : ce gouverneur en qui la passion avait détruit l'impartialité du juge, ces païens faisant pleuvoir l'insulte et l'outrage sur la tête des accusés, ces prévenus abandonnés aux haines conjurées d'un pouvoir infidèle et d'une populace avide de sang, un tel spectacle était de nature à soulever l'indignation de quiconque avait conservé quelque sentiment de justice et d'humanité. Un témoin en fut révolté de telle sorte, qu'il ne craignit pas de découvrir ses sentiments religieux, et de se poser en défenseur des accusés : c'était Vettius Epagathus, personnage bien connu dans la ville, mais dont peut-être on ignorait les croyances chrétiennes; par la noblesse de sa naissance, il marchait l'égal de ce qu'il y avait de plus distingué dans la Lugdunaise; dans la personne de plusieurs de ses membres, sa famille était arrivée aux plus grands honneurs : le nom de Vettius avait é!é plusieurs fois inscrit aux fastes consulaires; il avait aussi brillé sur l'Album du sénat romain. A cet éclat profane Vettius Epagathus joignait le lustre qui vient de la foi : enfant de l'Église de Lugdunum, par sa position, sa fortune et son zèle, il fut, entre les mains du bienheureux Pothin, un des instruments les plus actifs de la propagande chrétienne sur les bords du Rhône et de la Saône.
« C'était, suivant la lettre, un de nos frères dont le cœur débordait d'amour pour Dieu et le prochain; il était d'une vie si parfaite que, jeune encore, il méritait déjà l'éloge décerné au vieillard Zacharie, qui marchait sans reproche dans les commandements et les justices du Seigneur. Il était toujours prêt à servir le prochain, plein de zèle pour la gloire de Dieu . animé de son esprit. Avec un tel caractère, Vettius ne put se contenir devant l'injustice de cette procédure; dans son indignation, il demanda qu'il lui fût permis de parler en notre faveur, de prouver que rien ne se passait parmi nous qui sentît l'athéisme ou l'irréligion. » Parmi les devoirs d'un gouverneur, Ulpien signale celui de procurer des défenseurs aux accusés qui n'en ont pas; la demande de Vettius Epagathus était donc fondée en droit; elle s'appuyait sur le texte de la loi et la pratique ordinaire des tribunaux. Si l'arbitraire n'eût présidé à la procédure contre les chrétiens de Vienne et de Lyon, le gouverneur, loin de rejeter la demande du courageux avocat, lui aurait volontiers déféré le ministère de défendre les martyrs; mais il se garda bien de lui donner la parole : d'abord, le
peuple, dont la volonté devait être prise en considération, ne l'eût pas permis; ensuite, avec le prestige d'un grand nom, le charme qui s'attache à la jeunesse, Vettius Epagathus pouvait faire impression sur plusieurs, provoquer quelque intérêt €n faveur des victimes; qui sait même s'il ne parviendrait pas à justifier les croyances chrétiennes, à repousser les accusations portées contre elles, à faire retomber ces accusations sur les adorateurs des faux dieux de tout le poids d'une écrasante vérité? Pour parer à ces éventualités, il suffisait au président d'user de son pouvoir discrétionnaire, de se débarrasser, par la détention ou la mort, des avocats prêts à plaider la cause de la religion ou celle de l'humanité; ce programme à l'usage de la tyrannie, le gouverneur de la Lugdunaise s'en inspira dans toute la suite du procès.
« La multitude qui entourait le tribunal, dit la lettre, se mit à vociférer contre Vettiu=. De son côté, le président, irrité de sa requête, toute légitime qu'elle fût, lui demanda pour toute réponse s'il était chrétien. Vettius déclara très-haut qu'il l'était; il fut mis au nombre des martyrs avec la désignation d'avocat des chrétiens. Or il portait en lui-même, bien plus que Zacharie, le Saint-Esprit, l'avocat par excellence. Ce qui le prouve, c'est l'amour immense qui le lit s'offrir à la mort pour la défense de ses frères. Il fut,, il n'a jamais cessé d'être un véritable disciple du Christ, suivant l'Agneau partout où il va. »
Vettius Epagathus avait été magnifique de caractère et d'élan; malheureusement tous n'eurent pas la même intrépidité devant le juge et les bourreaux. Pourquoi s'en étonner? Un martyr de Jésus-Christ ne s'improvise pas plus qu'un soldat accompli. Comment un chrétien pourrait-il affronter la mort sous ses formes les plus terribles, si d'avance il n'avait oint son âme des onctions de la grâce, s'il ne l'avait fréquemment retrempée aux sources vives de la religion? Les austérités de la pénitence étaient un apprentissage du martyre; la milice sainte où le baptême les avait enrôlés soumettait les fidèles de Vienne et de Lyon à une discipline proportionnée aux dangers à courir, aux combats à livrer; les victoires de détail remportées sur eux-mêmes étaient autant d'échelons pour s'élever graduellement jusqu'à la victoire définitive qui se consommait par l'efl^usion du sang; ils devaient s'adonner aux exercices de cette gymnastique spirituelle, faute de quoi ils s'exposaient à faiblir à la première épreuve.
« Nos premiers martyrs, nous apprend la lettre, se montrèrent disposés à tout souffrir; animés d'une générosité sans égale, ils rendirent à leur foi un témoignage parfait. D'autres, au contraire, sans préparation, sans exercice suffisant, se trouvèrent trop faibles pour soutenir le choc de la lutte. Dix environ furent mis hors de combat. Leur chute nous causa un grand chagrin, une indicible tristesse; elle affecta le zèle de ceux qui, n'ayant pas été arrêtés, bravaient tous les inconvénients pour assister les martyrs et les suivre en tous lieux. »
Par une délicatesse toute chrétienne , le rédacteur de la lettre des deux Églises s'est bien gardé de révéler les noms des tombés qui eurent la lâcheté de trahir leur foi; il a jeté sur eux le voile du secret, afin de leur épargner devant la postérité'la honte de leur apostasie, objet d'une douleur amère pour les communautés chrétiennes de Vienne et de Lyon. Au contre-coup des défections présentes venaient encore s'ajouter des craintes pour l'avenir: si, dès l'ouverture de la lutte, plusieurs avaient rendu les armes, demandé grâce de la vie, à quoi ne devait-on pas s'attendre, lorsque les bourreaux déploieraient toutes les inventions de la cruauté la pljs raffinée! a Alors, ajoute la lettre, nous étions tous en proie aux plus vives alarmes sur l'issue de la lutte; non que les tourments fussent capables de nous effrayer; mais nous appréhendions que quelqu'un des frères ne viat encore à tom-