‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 79 sur 180 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ber. ï Ces fraternelles appréhensions peignent au vif la tendre charité des martyrs de Vienne et de Lyon ; leur amour mutuel n'avait d'égal que l'acharnement avec lequel ils étaient poursuivis par les païens.

Borner l'action judiciaire aux seuls chrétiens emprisonnés par les duumvirs eût pu suffire à leur donner une leçon terrible; les prêtres des faux dieux et les classes plébéiennes exigeaient plus encore; ils avaient juré leur extermination. Le président n'était que trop disposé à satisfaire ce fanatisme religieux ; oflénsé de la résistance que lui avait opposée le plus grand nombre des confesseurs, il enjoignit de poursuivre les arrestations avec une activité incessante. Les soldats, exécuteurs de ces ordres, se mirent en campagne dans la ville et ses alentours; ils y firent une sorte de battue contre les sectateurs du culte proscrit. De leur côté, les gens du peuple, poussés par leur infernale haine, ou bien par des agents secrets, s'empressèrent de prêter aux soldats un concours ardent et passionné. La délation éclairait ces recherches : réduite en art sous les Césars, elle avait été répudiée par les Antonins comme indigne de leur politique; ce qui n'empêchait pasde la pratiquer sans ombre de scrupule contre tous les chrétiens de l'empire : aussi les perquisitions enveloppaient-elles les enfants du bienheureux Pothin dans un réseau auquel il leur était difficile d'échapper.

u Chaque jour amenait de nouvelles arrestations. On saisissait des chrétiens dignes de remplacer ceux qui étaient tombés. Bientôt les prisons recueillirent les principaux membres des deux Églises, ceux qui avaient le plus contribué à leur développement. » Peu content de ces nombreuses arrestations, le président prescrivit de s'emparer des esclaves qui appartenaient aux chrétiens, afin de leur arracher contre leurs maîtres les accusations les plus horribles; il avait lieu de le craindre, la persécution qu'il venait d'ouvrir contre les adorateurs du Christ pouvait ne paraître pas suflisamment légitimée par les emportements de la multitude, ou par des lois que Marc-Aurèle laissait dormir. Toutefois la législation romaine, suspectant la sincérité de l'esclave, l'écartait de tout jugement où son maître était imphqué; les respoma des jurisconsultes, les rescrits des empereurs, les habitudes des tribunaux avaient fondé sur ce point une jurisprudence invariable. Le président de Lugdunum ne pouvait ignorer cette «disposition de la loi; pour arriver à son but, il était donc obligé de faire intervenir aux débats des témoins repoussés par les principes du droit.

D'après ses ordres iniques, plusieurs esclaves furent amenés, pieds et poings liés, au forum de Trajan. Les faisceaux, les haches, les instruments de supplice étalés devant eux, tout ce terrible appareil produisit son effet naturel. Pour ajouter encore à l'impression, leurs maîtres furent mis à la torture sous leurs yeux. Cependant les soldats pressaient les esclaves de parler; ils leur soufflaient à l'oreille les crimes à dénoncer; c'était l'unique moyen, ajoutaient-ils, d'échapper aux tourments qu'ils voyaient endurer à leurs maîtres. Les esclaves terrifiés de la sorte reproduisirent les accusations révoltantes qui leur avaient été dictées; ils chargèrent leurs dépositions d'incestes, d'égorgements d'enfants, de repas de chair humaine, de monstruosités sans nom dans une langue honnête. « Le président, dit la lettre, les interrogea tous publiquement avec nous. Inspirés par le démon, poussés par les soldats, redoutant surtout les supplices qu'ils voyaient endurer aux saiats, ils nous accusèrent de nous adonner à des repas de Tbyeste, à des amours d UEiipe, à des infamies telles, que nous n'oserions les nommer, y penser même, ni croire qu'énormités semblables aient jamais été commises par des hommes. » Ce n'était pas la première fois que de pareilles armes étaient employées contre les disciples du Christ; le président ne pouvait se tlilter d'avoir les honneurs de la découverte; seulement il en usa, persécu-

leur habile, contre les chrétiens de Vienne et de Lyon, à peu près comme il employa, pour les faire souffrir, des instruments de supplice qai n'étaient pas de son invention.

Les mœurs des fidèles, d'une pureté irréprochable, ne donnaient aucune prise à la malignité de leurs ennemis; d'où pouvaient provenir les imputations grossières dirigées contre elles? Les apologistes sont unanimes à rattacher ces bruits calomnieux, semés par le mensonge, propagés par la haine, dans les Gaules , aux doctrines perverses, surtout aux pratiques immondes et cruelles de certains hérétiques. Un fait local propre à en favoriser la diffusion dans la Narbonnaise et la Lugdunaise, c'est que les disciples du gnostique Marc venaient de porter dans la vallée du Rhône la licence de leur doctrine et le débordement de leurs mœurs. Dans son Traité contre les hérésies, saint Irénée, après avoir signalé les moyens de séduction employés par les marcosiens, ajoute : « Avec de tels discours et de semblables œuvres, ils sont arrivés près de nous, dans la région arrosée par le Rhône. » Ainsi les accusations d'inceste et d'anthropophagie dérivaient des atrocités et des infamies auxquelles s'abandonnaient les gnostiques et les montanistes. Le nom de frères que se donnaient les fidèles, l'usage d'échanger le baiser de paix dans leurs assemblées, les idées fausses que les adversaires du christianisme se formaient de l'Eucharistie, tout cela prêtait un certain air de vraisemblance à ces rumeurs.

Jusque-là les païens des bords du Rhône et de la Saôoe ne s'étaient pas tous également prononcés contre les disciples du Cbrist; mais maintenant ceux-ci, chassés des rues, des places publiques, ne savaient où s'abriter, même en dehors de la société des frères; de plus, leurs parents, leurs amis, séparés d'eux en matière de religion, n'avaient pas tous épousé d'abord les haines de la multitude; mais, à la nouvelle des forfaits dont les fidèles de Vienne et de Lyon étaient accusés, l'opinion fit soudain le vide autour de leurs personnes : parents , amis , voisins , ne crurent plus pouvoir rester avec eux en des termes de modération, encore moins de sympathie. On fuyait comme des monstres, ou bien on abordait avec stupeur des hommes accusés de se livrer aux crimes les plus affreux, d'outrager les lois mêmes de la nature. Ce coup atteignait les chrétiens à la partît sensible du cœur : affections de famille, relations amicales, estime de ses semblables, tout ce qui rend la vie douce, agréable, tout ce qui en fait la dignité extérieure, disparaissait à la fois; il ne restait plus que le mépris, l'isolement, l'opprobre qui les accablaient aux yeux de tous. Au milieu de leurs épreuves, celle-ci ne fut pas la moindre; car, pour être chrétiens, ils n'en étaient pas moins hommes; loin d'étouffer en eux les sentiments de la nature, la religion donnait à ces sentiments, qu'elle épurait, un caractère de délicatesse inconnue aux païens.

« Ces accusations, répandues de toutes parts, dit la Lettre, soulevèrent tout le monde contre nous. Ceux mêmes que les liens du sang et de l'amitié avaient maintenus à notre égard dans une certaine mesure, donnèrent un libre cours à leur indignation et à leur fureur. Alors se vérifia cette parole du Sauveur : « Un jour viendra où l'on croira servir Dieu en vous mettant à mort. » Ensuite les saints endurèrent des supplices que le langage humain est impuissant à retracer. Satan faisait tous ses efforts pour leur arracher quelque aveu contre notre sainte religion. La fureur du peuple, celle du président et des soldats s'atlachèrent surtout à Sanctus, diacre de Vienne; à Maturus, encore néophyte, mais athlète généreux; à Attale, de Pergame, qui fut toujours la colonne et le soutien de nos affaires; à Blandine, en qui le Christ voulut montrer que ce qui paraît vil, petit, méprisable aux yeux des hommes, est estimé par Dieu lui-même digne d'une grande gloire, en récompense

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