‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 80 sur 180 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

de cet amour qui , s'attachant à lui , se montre par la puissance des œuvres , et non par l'ostentation de vaines apparences. »

Le président s'adressait, et pour cause, à ce qu'il y avait déplus distingué, comme à ce qui paraissait de plus infime, dans les rangs des accusés. En premier lieu, c'était un diacre, un ministre delà religion abhorrée; ensuite, un citoyen romain, un homme qui faisait l'ornement et l'appui de la société chrétienne. Dans le cas où les supplices ne pourraient ébranler le courage de ces deux athlètes, le gouverneur espérait avoir facilement raison d'un néophyte d'hier et d'une misérable esclave. Ce magistrat s'en prenait, à son insu, à l'élite des prisonniers. En outre, par le fait même de son choix, il venait de composer un groupe de martyrs où tout avait sa représentation : l'Église de Vienne aussi bien que celle de Lyon, le clergé et les simples fidèles, l'un et l'autre sexe, l'ingénu et l'esclave, le citoyen romain et le sujet provincial, la race grecque comme la race latine. Ces différentes conditions se trouvaient personnifiées dans Sanctus, Maturus, Attale et Blandine.

A propos de Sanctus et des autres martyrs viennois, on se demande en vertu de quel droit le président de la Lugdunaise traduisait à son tribunal des accusés qui appaitenaient à la Narbonnaise, et par conséquent ressortissaient à l'autorité judiciaire de cette dernière province. Voici la réponse : on sait quels liens unissaient les deux Églises de Vienne et de Lyon, même avant la persécution de l'an 177; grâce à la proximité des lieux et à la facilité des communications, les fidèles de Vienne se portèrent au secours de leurs frères menacés. Celte démarche, dont leur charité avait pris la généreuse initiative, n'était pas chose extraordinaire dans ces âges héroïques du christianisme: une Église était-elle persécutée pour la foi, des frères étrangers accouraient des villes voisines, quelquefois même de lieux éloignés, pour secourir et animer les confesseurs. D'après cela, toute difiîculté disparaît quant à la compétence du président de la Lugdunaise; les habitants de Vienne, il est vrai, n'étaient point, comme tels, justiciables de ce magistrat; mais les chrétiens viennois, ayant été arrêtés à Lugdunum, tombaient par là sous la juridiction du gouverneur de la Lugdunaise; car son autorité judiciaire s'étendait à tous les crimes commis et à tous les délinquants saisis sur le territoire de sa province : or les chrétiens étaient regardés par les païens comme des criminels.

Attale, Grec asiatique, dont le nom rappelle celui des anciens rois de Pergame, jouissait d'une grande considération parmi les fidèles; il paraît avoir été chargé d'une mission par Justus, évêque de Vienne, auprès du pape Pie I; voici dans quelles circonstances. Sous Antonin, le sang avait coulé à Vienne pour la cause de Jésus -Christ. Verus, évêque de cette ville, avait été victime avec plusieurs de ses ouailles. L'orage durait encore, lorsque Justus fat élu pour succéder au pontife martyr; à peine intronisé, il envoya par un courrier à Rome les Actes de son prédécesseur Verus et de ses compagnons. Le courrier devait compléter de vive voix le récit du combat soutenu par ces athlètes de la foi. Justus ne vit personne qui fût plus apte à remplir cette mission qu' Attale de Pergame. Ce dernier, probablement, avait suivi de près les phases de la lutte, il en connaissait tous les détails, il y avait pris assez de part pour mériter le titre de témoin fi Jèle de la vérité. Si mission achevée, il revint dans les Gaules, porteur de deux lettres pour son évêque; voici la traduction de la plus importante :

« A Justus , évêque de Vienne ,

f Attale est venu vers nous, porteur des lettres des martyrs; il nous a comblé de joie en nous faisant le récit de leur triomphe; il nous a dit que notre bienheureux

collègue Verus avait remporté la victoire sur le prince de ce moode. Pour vous, constitué en sa place par le choix des frères en la ville sénatoriale de Vienne et revêtu du colobium des évêques, sougez à remplir dans le Seigneur le ministère dont vous avez été investi. Traitez les corps des martyrs comme les membres de Dieu, prenez-en soin comme firent les apôtres pour saint Éiienne. Visitez les prisons des saints afin qu'aucun d'eux ne vienne à s'attiédir dans la foi; éprouvez dans l'Esprit- Saint l'énergie de leur témoignage; exhortez-les à demeurer termes dans la foi. Que les prêtres et les diacres voient en vous moins un supérieur qu'un ministre du Christ. Que votre sainteté soit une protection pour tout le peuple. Plusieurs de nos frères, dont Attale vous dira les noms, reposent dans le Seigneur, délivrés de la cruauté du tyran. Le prêtre Pastor, qui a fondé un titulus, s'est endormi dignement dans le Seigneur. Bienheureux collègue , je ne veux point vous laisser ignorer la révélation qui m'a été faite, que la fin de ma vie est proche. Je n'ai qu'une chose à vous demander, c'est de persévérer dans l'unité de communion et de vous souvenir de moi. Le pauvre sénat du Christ établi à Ronie vous salue; saluez le collège des frères qui sont avec vous dans le Seigneur. »

L'authenticité de cette pièce a soulevé plus d'une objection : quelques auteurs l'attribuent à la fabrique pseudo-isidorienne; mais Baronius, Labbe, du Gange, Henschenius et d'autres érudits non moins graves s'accordent à la considérer comme un précieux monument de l'antiquité chrétienne; aussi le cardinal Bona a-t-il pu dire en toute vérité : Les orthodoxes reçoivent les deux lettres de Pie I à Justus, évêque de Vienne, et les sectaires n'osent guère les rejeter *.

En associant l'esclave Blandine à Attale, à Maturus, au diacre Sanctus, le persécuteur entrait à son iusu dans l'esprit de la religion qu'il voulait anéantir. Effectivement, la grâce divine avait corrigé en cette humble fille l'ioégalité de la condition. Le Seigneur l'avait prise aux derniers rangs de la société pour en faire un type de grandeur chrétienne, une touchaùte réalisation de ces paroles de l'Évangile : « Les derniers seront les premiers. » En même temps il l'opposait comme une protestation vivante aux injustices de l'opinion et des lois à l'égard des CFclaves, montrant par elle à tous ces déshérités du monde païen qu'eux aussi étaient appelés à la liberté de l'âme et à la sublimité du martyre. A en juger par son nom, Blandine, née, selon toute apparence, dans la servitude, avait su plaire à sa maîtresse par la douceur de son caractère; elle était devenue une de ces favorites qui avaient l'art de conquérir l'afleclion, souvent capricieuse, quelquefois sincère, des matrones galloromaines. On ne sait quelle marche avait suivie la grâce de la conversion, si elle était descendue de la maîtresse à l'esclave, ou bien montée de l'esclave à la maîtresse, ce que l'on peut affirmer, c'est qu'à partir de cette époqu^i Blandine et tous les esclaves de la famille bénéficièrent largement de la révoluiion religieuse qui venait de s'accomplir au-dessus de leurs têtes. L'affection que Blandine avait su d'abord inspirer ne reposait guère que sur un caprice aussi mobile que fiivole. Depuis que sa maîtresse avait abjuré le culte des faux dieux, ce sentiment s'éiait otfermi, transformé; il avait revêtu le caractère d'une vertu, de la charité chrétienne. Du moment que ces deux néophytes, réunies dans la croyance au Dieu véritable, mêlaient leurs vœux et leurs prières devant le même autel, leurs âmes se rencootraient sur le pied d'une égalité sainte; grâce à ces nouveaux rapports, Blandine trouvait une mère compatissante, une amie dévouée, dans celle qu'elle ne cessait pourtant d« res-

^ Pairologie yrecque, tom. V, édit. Migue.

Page 1