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CHAPITRE IX

pecter comme sa maîtresse. Alors qu'elle était sous la main des bourreaux , elle reçut de cette tendresse une marque des plus touchantes.

« Nous tremblions tous pour Blandine, dit la lettre. Sa maîtresse selon la chair, qui combattait dans les rangs des martyrs, appréhendait que, vu la faiblesse de sa complexiou, elle n'eût pas la force de confesser sa foi; mais Blandine se montra remplie d'un si grand courage , qu'elle lassa les bourreaux qui , se relayant les uns les autres, la soumirent depuis le matin jusqu'au soir à toutes sortes de supplices. A bout d'iaventions, ils finirent par s'avouer vaincus, s'étonnant que ce corps brisé, déchiré, conservât encore un souffle de vie. Or la bienheureuse, semblable à un vaillant athlète, retrempait ses forces dans la confession de la foi. « Je suis chrétienne, disait -elle; il ne se passe rien de criminel parmi nous. » Ces paroles lui étaient un rafraîchissement, un repos, un remède qui la rendait insensible à ses souffrances. »

Par la générosité de sa confession, Blandine avait calmé les appréhensions de sa charitable maîtresse; elle avait donné un énergique démenti aux calomnies proférées par les esclaves contre les chrétiens, infligé la honte d'une défaite au président et aux bourreaux. Le diacre Sanctus ménageait au gouverneur autre chose qu'une revanche. « Il supportait avec un courage surhumain tous les tourments inventés par les persécuteurs dans l'espérance que la continuité et l'horreur des supplices lui arracheraient quelque aveu compromettant pour notre religion; à tout il opposa une si grande fermeté, qu'il refusa de décliner son nom, d'indiquer sa ville natale, de dire s'il était de condition noble ou servile; il se contentait de répondre à toutes les questions : « Je suis chrétien! » Son nom, sa ville natale, sa condition, il comprenait tout cela dans sa qualité de chrétien. Les païens ne purent en tirer une autre parole; ce qui portait au comble l'irritation du président et des bourreaux. »

Le diacre viennois se retranchait donc dans une formule unique, vive expression de sa foi aussi bien que de son courage. C'était de quoi réjouir les fidèles, qui saisissaient le sens multiple de ces paroles réitérées : « Je suis chrétien. » Mais le président n'ayant pas la clef de cette réponse, en prenait la répétition obstinée pour une insulte et un défi; il fit donc un appel à ses satellites pour venger et vaincre cette persistance outrageante *.

« Ne sachant plus quel tourment employer, dit la lettre, le président et les bourreaux s'avisèrent de faire rougir au feu des lames d'airain et de les appliquer à Sanctus sur les parties les plus sensibles du corps. Les membres du mar'yr étaient brûlés; mais lui demeurait ferme, immobile, inébranlable dans sa confession, rafraîchi, fortifié qu'il était par les eaux vives qui jaillissent des sources (élestes, du sein du Christ. Son corps montrait assez tout ce qu'il venait d'endurer: meurtri, contracté, couvert de plaies, ce corps ne conservait plus forme humaine; mais le Christ, qui souffrait dans son martyr, faisait éclater par lui sa gloire; et, par un si bel exemple, il montrait aux autres qu'jl n'y a rien à craindre où règne l'amour du Père, rien à souffrir quand il s'agit de la gloire du Christ. En effet, quelques jours après, les impies soumirent Sanctus à de nouvelles tortures; ils espéraient qu'en appliquant le fer et le feu sur des plaies encore ouvertes et enflammées ils vit-nJraient à bout du patient, puisque le plus léger attouchement lui était insupportable, ou du moins qu'expirant dans les supplices il épouvanterait les autres par sa mort. Tout au contraire, par un prodige extraordinaire, au milieu de ces nouvelles épreuves, le corps du martyr se releva, se redressa; il reprit sa forme naturelle et l'usage de ses

1 Saint Pothin et ses compagnons martyrs, par le P. André Gouilloud , liv. II.

membres, si bien que, par la grâce du Christ, cette seconde torture lui devint un remède et non un tourment. »

Qael spectacle! et aussi quelle admirable peinture! Les fidèles témoins de celte scène durent le soir, dans le secret de leur demeure, en redire tous les détails à ceux que la prudence avait tenus éloignés du forum. Ce récit, mis en circulation parmi les chrétiens, donnait courage aux faibles, exaltait l'ardeur des forts; tous s'unissaient dans un commun enthousiasme pour applaudir au triomphe de Sanctus. Les raffinements de cruauté contre ce diacre intrépide avaient été calculés pour réduire la constance de Sanctus, ensuite pour agir par la crainte sur les autres confesseurs; le résultat ne fut pas plus heureux d'un côté que de l'autre .

Parmi les dix qui avaient renié leur foi, se trouvait Biblis ou Bibliade. Comme tous les autres tombés, cette femme demeurait sous la main de l'autorité , non plus à titre de chrétienne, mais comme prévenue des crimes imputés aux fidèles par les esclaves; or le démon résolut de compléter la ruine de Bibliade, en la poussant de faiblesse en faiblesse; mais le Seigneur, qui jamais ne délaisse ceux qui ne s'abandonnent pas eux-mêmes, vint au secours de cette malheureuse; il se servit de l'appareil des supplices, surtout des charbons allumés devant elle, pour lui donner une image de l'enfer, pour la ramener, par une crainte salutaire, dans les rangs des confesseurs, c Bibliade revint à elle au milieu des tourments; elle s'éveilla comme d'un profond sommeil. La vue des supplices retraçant à son esprit les tourments éternels, elle répondit aux blasphémateurs : « Comment les chrétiens pourraient-ils manger des enfants, eux qui ne peuvent pas même goûter du sang des animaux? » Ensuite elle confessa qu'elle était chrétienne, ce qui la fit replacer dans les rangs des martyrs. » A cette époque, les chrétiens se conformaient encore au concile de Jérusalem , qui défendait de goûter du sang des animaux ou de manger des viandes étouffées.

Sanctus, Maturus, Attale, Blandine et Bibliade furent renvoyés en prison. Le président espérait que la prison, venant à produire son effet naturel, ne manquerait pas d'user la patience des martyrs, de faire tomber l'exaltation de la première heure, d'éteindre, entre d'obscures murailles, une ardeur entretenue sur le forum par la publicité de l'interrogatoire et des tourments. D'ailleurs, pour agir avec une certaine lenteur, les prisons n'en décimaient pas moins ceux qui s'y trouvaient entassés; elles n'étaient guère moins meurtrières que la dent des bêtes féroces ou les instruments de supplice : c'étaient des caveaux sombres, infecis, creusés profondément comme des tombeaux sous le palais des empereurs, à quelques pas du forum. De plus, cet emprisonnement des chrétiens, conforme à la coutume romaine, avait pour but de produire sur le peuple l'effet d'une exposition permanente, de contenir par cet aspect menaçant les excès de la multitude. Là, pour les prisonniers, pas de salle spacieuse, encore moins de cour où respirer à pleins poumons, où prendre un exercice salutaire; privés d'air et de lumière, ils étaient plongés dans une atmosphère viciée, quelquefois humide, souvent étoufl'ante; resserrés entre quatre murailles fort rapprochées les unes d(s autres, ils n'avaient pas même la liberté de se mouvoir dans cet étroit espace comme la bête fauve dans sa cage. Ce régime cellulaire ne démentait pas le caractère du peuple romain , dur comme le rocher de son Capitole.

« Grâce au Christ, dit la lettre, la constance des bienheureux ayant rendu inutiles les supplices du tyran, le démon dressa contre eux de nouveaux moyens d'attaque; ainsi, les martyrs furent jetés dans des prisons ténébreuses et incommodes; ils furent mis au cep, les pieds écartés jusqu'au cinquième trou; sans parler de tous les autres tourments que des bourreaux furieux et stimulés par le démon peuvent faire en-

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