CHAPITRE IX
durer à des prisonniers. Un grand nombre d'entre eux moururent suffoqués dans les cachots : le Seigneur, qui fait éclater sa gloire dans les siens, voulait les faire sortir de ce monde par cette voie. Les uns avaient été tourmentés si cruellement, qu'ils ne semblaient pas devoir survivre à des maux contre lesquels tout remède humain paraissait impuissant; néanmoins ils purent prolonger leur existence dans les prisons. Tout secours humain leur faisait défaut, mais le Seigneur soutenait leur courage; il augmentait en eux la vigueur de l'âme et du corps, en sorte qu'ils pouvaient exhorter leurs compagnons et animer leur ardeur. D'autres, récemment arrêtés, et qui n'étaient point encore endurcis aux souflTrances, ne purent supporter la prison et succombèrent à ses incommodités. »
Les fidèles de Lugdunum ne pouvaient être moins ingénieux pour venir en aide aux martyrs que les bourreaux pour les tourmenter; ils savaient se ménager les moyens de pénétrer dans les cachots du palais des empereurs. Cette prison , école d'héroïsme, sanctuaire consacré par les témoins du Christ, ils en franchissaient le seuil avec un religieux respect, avec une émotion profonde : parvenir jusqu'à ces bienheureux, leur faire agréer des offrandes, baiser leurs fers , panser leurs plaies encore saignantes, leur demander une part dans leurs prières, les voir, les entendre à l'aise, c'était un bonheur envié de tous, un avantage que tous achetaient au prix de l'or, de l'argent, même des plus affreux dangers, pour se fortifier au contact de ces grandes âmes. Les chrétiens lugdunais n'étaient pas seuls à payer aux athlètes du Christ ce tribut d honneur et de charité. Des fidèles, venus des villes voisines, apportaient avec leurs généreuses officindes l'expression des plus vives sympathies; l'Église de Vienne surtout, représentée dans la lutte par plusieurs de ses enfants, députait à Lugdunum des messagers chargés d'offrir des présents aux martyrs, d'applaudir à leurs premiers triomphes, de les encourager à résister jusqu'au sang pour la défense delà foi. Eu dehors de ces visites consolatrices, les prisonniers trouvaient les uns dans les autres un soutien réciproque; enfermés ensemble dans un étroit réduit, ils formaient une société d'élite qui ne devait être dissoute que par la mort; si les membres de cette sublime réunion avaient pieds et poings liés, ils conservaient toute liberté de la bouche, du cœur et de l'âme; au milieu des chaînes, il y avait place pour les épanchements d'une douce amitié, pour la prière en commun , même pour le chant des cantiques. On conçoit quel redoublement d'énergie devait résulter pour tous du spectacle, donné et reçu, de souffrances patiemment endurées pour le Christ. En dépit des entraves, le cachot se transformait en un bain spirituel où les athlètes de la foi retrempaient leurs forces, après l'épreuve de la question et des tourments '.
Une viSite à laquelle les martyrs de Vienne et de Lyon attachaient un prix inestimable était celle du bienheureux Pothin; l'allégresse était grande dans les cachots, lorsque, à la faveur de la nuit, à force d'or et d'argent, le vénérable vieillard pouvait y pénétrer; malheureusement l'épuisement de ses forces d'une part, de l'autre le danger d'être reconnu, une difficulté et un péril ne lui permettaient pas de multiplier ses visites; il ne laissait pas pour cela d'être en rappoit habituel avec les enchaînés du Christ; il communiquait avec eux au moyen des diacres, ministres de sa compassion, échos vivants de ses pensées et de ses sentiments. Il vivait retranché, ce semble, dans la région du delta où il avait fixé le centre de son Église. Cette zone lui offrait plus de lacilité que les autres pour se dérober aux poursuites des soldats ou à la délation des traîtres. Entre les deux rivières, il se trouvait placé loin des regards de l'autorité, dont les agents demeuraient concentrés sur la
Histoire de r.4«//g«a27/e, par Achard-James. — Lijon ancien et moderne, par D. Moynis.
colline du concbant; d'autre part, la population riveraine du Rhône et de la Saône se composait en majeure partie d'ouvriers, de marchands, de gens plus mêlés aux affaires du commerce qu'aux choses de la religion; mais, enveloppé dans un cercle dont le rayon se rétrécissait tous les jours, il fut découvert dans sa retraite par les limiers du gouverneur.
La nouvelle s'en répandit bientôt dans tous les quartiers de Lugdunum; fidèle à son lô'e ordinaire, la multitude impatiente accourut avec une joie féroce; elle se précipita en tumulte vers l'endroit où le pontife avait été saisi. Le président devait à sa dignité de ne pas sortir de son palais, mais d'attendre le chef des chrétiens, de le recevoir au pied de son tribunal. Quant aux duumvirs, chargés de la police de la cité, il entrait dans leurs fonctions de se transporter sur les lieux pour présider à l'arrestation, pour modérer l'tffervesrence des masses; puis, en pareille circonstance, ils n'étaient peut-être pas fâchés de faire preuve de zèle, de se ménager ainsi les bonnes grâcf s du gouverneur et la faveur du peuple. A l'arrivée de ces magistrats, le bienheureux Pothin eut à subir un interrogatoire sommaire, à l'effet de constater son identité. Cette formalité remplie, il fut acheminé avec une certaine pompe vers le forum de Trajan; par un trait de touchante ressemblance avec le divin Crucifié, l'évêque de Lugdunum, courbé sous le poids des fatigues et des années, gravissait, comme un autre Calvaire, la colline couronnée par le forum. Tel était l'épuisement de ses forces que, parvenu au sommet de la hauteur, les soldats, qui l'avaient péniblement traîné jusque-là, durent le porter aux pieds du président; celui-ci, du haut de son tribunal , laissa tomber un regard insultant sur le saint évêque et lui posa les questions accoutumées. Le bienheureux Pothin , par la fermeté de son attitude et la fierté de son langage, se montra supérieur à la majesté des faisceaux romains, à toute la puissance du gouverneur de la Lugdunaise.
« Vieillard plus que nonagénaire , dit la lettre, il était d'une faiblesse, d'une débilité telle, qu'il respirait à peine; mais la vigueur de son âme et son désir du martyre soutenaient sa frêle existence; épuisé par l'âge et les infirmités, il retenait son âme dans son corps, afin de ménager par sa mort un glorieux triomphe au Christ. Il fut porté par les soldats au pied du tribunal, où il rendit un illustre témoignage à notre foi. Dans le trajet, il était accompagné des magistrats de la cité et d'une foule immense hurlant toutes sortes d'outrages contre lui, comme s'il eût été le Christ en personne. Le président lui ayant demandé quel était le Dieu des chrétiens, Pothin répondit : « Si vous en êtes digne, vous le connaîtrez. » Cette réponse provoqua un tumulte indescriptible dans le forum ; insensible à tout ce qu'il y avait de sublime dans les paroles et les traits du majestueux vieillard, la population se jeta furieuse sur lui, comme si elle eût été chargée d'office de venger les dieux outragés, le président uffeosé. « Alors, continue la lettre, Pothin, brutalement arraché du tribunal, fut en butte à toutes sortes de mauvais traitements. Ceux qui l'environnaient, sans égard pour son âge, le frappaient à coups de pieds, à coups de poings, tandis que les plus éloignés lançaient contre lui tout ce qui leur tombait sous la main. Au regard de tous, c'eût été un crime, une impiété, de lui épargner des outrages qu'ils estimaient propres à venger les dieux. Enfin, respirant à peine, il fut jeté dans un cachot. »
A l'entrée du vénérable prisonnier dans le noir caveau, un frémissement d'émotion et de respect saisit les enchaîcés du Christ; pour la première fois ils regrettèrent de n'avoir pas la liberté de leurs mouvements; ils auraient voulu briser leurs liens, afin de pouvoir se prosterner aux pieds de leur père, baiser ses mains et ses fers; ils arrêtaient sur lui des regards où l'attendrissement se mêlait à une vive admiration; jamais leur pontife ne leur était apparu si grand ni si beau. Sans doute ils ne pou-