CHAPITRE IX
valent se défendre d'une pénible impression à la vue du triste état où la barbarie du peuple avait réduit leur auguste chef; d'autre part, ils comprenaient mieux que personne la perte que les Églises de Vienne et de Lugdunum allaient faire dans la personne du bienheureux Pothin. Ces impressions étaient contre-balancées par des sentiments d'un ordre plus élevé. D'abord les aspirations du saint vieillard au martyre n'étaient un mystère pour aucun des prisonniers; or les grandes âmes ne pouvaient être insensibles à la joie que leur chef éprouvait de s'immoler pour Jésus- Christ. Ensuite ils jouissaient du bienfait de sa présence, ils recueillaient ses dernières paroles ; puis, l'heure venue de la lutte suprême, il leur serait donné peut-être de marcher à la mort à la suite de ce généreux guide , de prendre avec lui leur essor vers le ciel.
La haute dignité de Pothin lui valut de la part des persécuteurs une sorte de distinction dans les cachots. Une excavation basse, étroite, où l'on avait peine à se tenir assis ou debout, était pratiquée dans une des parois du lugubre souterrain; c'est dans cette sorte de loculus ou de tombeau que le saint évêque, au lieu d'être confondu avec les autres prisonniers, fut enfermé sous grilles et verrous. C'était le condamner à mort à bref délai. Sa vie , dépensée en détail pendant les longues années de son apostolat, ne tenait plus qu'à un fil; deux jours suffirent pour consommer son sacriûce; il expira dans sa sombre logette, au milieu de ses enfants enchaînés qui formaient à son agonie une assistance incomparable. En cet instant solennel, tout entiers à l'admiration, ces généreux enfants songeaient moins à déplorer le trépas de leur père qu'à célébrer son triomphe; ici les gémissements et les larmes eussent été déplacés; en face de ce corps inanimé, vénérable relique, dépouille longtemps habitée par une âme si vertueuse, ils ne trouvaient dans leurs cœurs que les joies de l'espérance, sur leurs lèvres que les hymnes de la victoire.
Le palais des empereurs s'élevait au-dessus de l'affreux cachot où mourut le bienheureux Pothin, où furent incarcérés les premiers martyrs de Lugdunum; au-dessous du sol, les privations et les souffrances de tout genre; au-dessus, les délices des festins et les excès de la débauche; les victimes sous les pieds de leurs bourreaux : la civilisation romaine se plaisait à ces contrastes; .c'était, pour les hommes blasés de celte époque, un assaisonnement fort recherché. Un réservoir d'eau, un conduit qui le mettait en communication avec les aqueducs, quelques débris exhumés des entrailles de la terre, voilà tout ce qui reste du splendide édifice; tandis que le cachot funèbre, trésor religieux de l'Antiquaille, a résisté aux injures du temps et des hommes; il est toujours là comme le plus précieux monument que Tâge des martyrs ait légué à l'Église de Lyon.
Les apostats avaient assisté, aussi bien que les martyrs, à la mort du bienheureux Pothin; il ne leur avait servi de rien de renoncer à Jésus-Christ; contre leur attente, cette trahison était retombée sur leur tête comme un opprobre , car, par le fait de leur apostasie, ils semblaient prendre à leur charge tout ce que les païens avaient inveoté de calomnies contre les chrétiens ; regardés comme coupables des crimes les plus horribles, ils étaient retenus en prison comme homicides^, incestueux, violateurs des plus saintes lois de la nature. En les retenant dans les fers, le gouverneur se donnait l'air de poursuivre autre chose qu'un nom dans les disciples du Christ; il paraissait s'attaquer à des hommes qui, sous le voile d'une religion mystérieuse, cachaient des infamies révoltantes. Ce calcul ne manquait pas d'habileté : en quelque disposition d'esprit que se trouvât alors Marc-Aurèle à l'égard du christianisme, le président était en mesure de légitimer les supplices prononcés contre eux. Les desseins du Ciel à l'égard des tombés se révélaient avec autant d'évidence que les calculs du gouverneur. L'élargissement des apostats leur eût fermé peut-être la voie
du retour; du moins il les eût mis dans des conditions moins favorables pour revenir à leur devoir. En permettant que le bénéfice de leur désertion leur fût enlevé, le Seigneur leur ménageait une grande cbance de salut; lui aussi les retenait sous sa main ; il les plaçait sous les influences les plus propres à les faire rentrer en euxmêmes. La vue des confesseurs si heureux, si rayonnants , était de nature à produire la plus vive impression sur les tombés; en outre, les reproches que Polhin leur adressait d'une voix mourante, les fraternels encouragements des martyrs, leurs exemples de persévérance et de fîdéhté, l'appel de Dieu appuyant intérieurement l'effet de ces invitations extérieures , c'étaient autant de moyens providentiels pour ramener ces malheureux dans la bonne voie.
a Alors, dit la lettre, nous vîmes éclater un trait de l'économie divine, une marque de la miséricorde infinie de Jésus. Ce fait extraordinaire nous révèle les ressources du Christ, En efîet, ceux qui, dès le principe, avaient renié leur foi, avaient été, comme. les martyrs, jetés en prison, où ils partageaient avec eux les mêmes souffrances; il ne leur avait servi de rien d'apostasier. Quant à ceux qui s'étaient déclarés chrétiens, ils avaient été incarcérés comme tels, sans qu'on lit peser aucune charge sur eux. Les apostats, au contraire, étaient détenus comme coupables d'homicide et de toutes sortes d'abominations ; par suite, ils avaient plus à soufî'r ir que les autres. Lesunsétaient soutenus par la grâce du martyre, l'espérance desbiens promis, l'amour qu'ils avaient pour le Christ et le secours de l'Esprit-Saint; les autres étaient tourmentés de telle sorte par leur conscience, que, lorsqu'ils étaient produits en public , leur air tout seul suffisait à les faire distinguer. Ainsi , les martyrs paraissaient joyeux; leur front respirait un mélange de grâce et de majesté; les chaînes composaient à leurs membres une parure admirable; c'étaient les bracelets de l'épousée, revêtue d'une tunique aux franges d'or, aux dessins variés. Ils répandaient autour d'eux la bonne odeur de Jésus-Christ, et cela de manière à faire croire qu'ils s'étaient oints de parfums; quant aux apostats, ils paraissaient les yeux baissés, la contenance embarrassée, l'air abattu, hideux à voir. Bien plus, les païens eux-mêmes leur reprochaient leur faiblesse et leur lâcheté. Ils étaient regardés comme homicides; ils avaient perdu le titre de chrétiens, ce titre si noble, si glorieux, si salutaire. Un pareil spectacle ne contribuait pas peu à soutenir les martyrs : si quelque chrétien venait à être arrêté, il se hâtait de confesser sa foi, sans avoir aucun égard aux suggestions du démon. Les saints consommèrent leur martyre par divers genres de mort. De la sorte ils offrirent au Père une céleste couronne tressée de fleurs variées, nuancée de difl'érentes couleurs. Il était juste que ces généreux athlètes qui avaient soutenu plusieurs assauts, remporté d'éclatantes victoires, reçussent la belle couronne de l'immortalité. »
Pour leur livrer l'assaut définitif, les lois armaient le gouverneur de la Lugdunaise d'un supplice où le génie romain respire dans toute sa froide cruauté : l'exposition aux bêtes. Le diacre Sanctus, le néophyte Maturus, le citoyen romain Attale et l'esclave Blandine furent condamnés à périr dans l'amphithéâtre sous la dent des animaux féroces. C'était répondre à la brutalité des instincts d'un peuple dégénéré au point de ne goûter plus que des représentations assaisonnées par le sang ou la luxure. Sauf de rares exceptions, le théâtre ne se soutenait, à Rome et dans les provinces, que par de misérables farces et des comédies obscènes. Les nobles jouissances de l'esprit, les chefs-d'œuvre dramatiques avaient perdu le privilège d'intéresser des hommes fermés aux belles pensées, aux sentiments- délicats. Il fallait étaler sous leurs yeux mille fois plus d'atrocités que le poëte ne pouvait en exposer sur la scène, substituer un abattoir au théâtre, remplacer les personnages par les hécatombes humaines. Dans le principe, les prisonniers de guerre, les esclaves fugitifs ou réfrac-