CHAPITRE IX
taires faisaient seuls les frais de ces jeux barbares. Plus tard, des citoyens romains, des chevaliers, des sénateurs même s'enrôlèrent dans les rangs des gladiateurs. Les martyrs ne pouvaient descendre comme champions actifs dans Tamphithéâtre; résolus à ne disputer pas une vie qu'ils sacrifiaient volontairement à leur foi, tout se fût borné à un égorgement dépourvu des incidents auxquels donnait lieu l'habileté de deux athlètes acharnés l'un contre l'autre. Les martyrs étaient donc réservés à un autre genre de combat : on les exposait aux bêtes.
Ces jeux, où des hommes figuraient en face d'animaux féroces, étaient appelés chasses (venationes); or, par un raffioement de cruauté, les conditions ordinaires de la chasse étaient interverties au profit des bêtes sauvages : l'homme servait de gibier aux hoDs, aux tigres, aux panthères. Pour procurer au peuple ce spectacle barbare, il fallait mettre à contribution les différentes forêts de l'empire; leurs farouches habitants étaient, sur la réquisition de l'empereur ou des magistrats, expédiés à Rome et dans les cités provinciales; faute de mieux, les taureaux sauvages, les chevaux indomptés amusaient la multitude; aussi pleins d'incidents et non moins sanglants que les combats de gladiateurs, ces jeux de l'amphithéâtre assouvissaient à la fois les instincts sanguinaires et la haine religieuse qui animaient les masses contre les chrétiens. Dans les principales villes gallo-romaines, les habitants s'habituèrent, puis se complurent à voir couler le sang sous le fer des gladiateurs ou sous la dent des bêtes féroces; comme à Rome, les chasses et les combats de l'arène y étaient l'objet d'un vif intérêt, d'une ardente curiosité '.
Le président de la Lugdunaise annonça donc une chasse exceptionnelle, dont les martyrs de Vienne et de Lyon devaient faire les frais, dans l'amphithéâtre situé aux alentours d'Ainay ; par là il répondait à merveille aux désirs de la multitude ; en même temps il usait de son dernier moyen pour ébranler la fermeté des confesseurs. Les hauts fonctionnaires de l'empire, le collège des prêtres augastaux, les sévirs, les membres de la curie occupaient les places d'honneur sur le pourtour de la première précinction. Derrière ces grands personnages s'échelonnaient, en retraite sur les autres précinclions, d'abord les chevaliers, ensuite les citoyens romains, puis le simple peuple, enfin les matrones et les femmes, reléguées à la partie supérieure de l'édifice. Le gouverneur présidait du haut d'un siège élevé sur le podium. « Maturus et Sanctus, dit la lettre, subirent de nouveau, dans l'amphithéâtre, toute la série des tourments, comme s'ils n'eussent rien souffert, ou plutôt semblables à des athlètes vainqueurs de plusieurs antagonistes désignés par le sort, et qui combattraient le combat auquel est attachée la couronne. »
Ce passage fait allusion à un usage suivi par les anciens pour accoupler les gladiateurs et décerner le prix de la lutte. Terrasser un adversaire ne donnait pas toujours droit à la couronne ; souvent les athlètes qui avaient eu l'avantage dans un premier combat étaient mis aux prises les uns avec les autres ; la lutte recommençait entre ces champions ; ainsi de suite, jusqu'à ce que tous , à l'exception d'un seul, ayant été vaincus, il ne restât plus debout et en armes , sur l'aiène jonchée de cadavres, que le vainqueur suprême, celui qui avait triomphé de tous ses antagonistes; c'est à ce combattant, demeuré seul maître du terrain, que les magistrats décernaient la récompense pr( posée.
Les condamnés aux bêtes faisaient le tour de l'amphithéâtre ; c'était une manière d'exhiber au public les chrétiens qui allaient être donnés en spectacle, ou bien les malfaiteurs qui allaient subir la peine due à leurs crimes. Conformément à cette coutume, Sanctus, Maturus et Dandine furent promenés autour du mur d'enceinte;
■i Ainay, sion temple et son autel, par M. de Boissieu.
un héraut proclamait leur nom et le motif de leur condamnation ; à Rome, les gladiateurs, en passant devant la chaise curule de l'empereur, le saluaient en disant : Ave, imperator, morituri te sa/w^an^/ Sanctus, Matunis et Blandine, en exécutant cette marche circulaire, élevaient leurs regards et leurs pensées bien plus haut que le siège du gouverneur; les yeux au ciel, ils disaient, non des lèvres, mais avec la langue du cœur : Seigneur, ceux qui vont mourir pour vous vous saluent et vous invoquent !
Ces préliminaires terminés, les portes des loges souterraines furent ouvertes, et les bêtes lancées contre les martyrs. « Ils furent fouettés suivant l'usage, livrés à la dent des bêtes et à tous les supplices que réclamait par ses cris la multitude en fureur. Enfin on vit asseoir les martyrs sur une chaise de fer rougie au feu. De leur chair brûlée s'exhalait une odeur qui saisissait fortement l'odorat des spectateurs. Toutefois les bourreaux ne furent point satisfaits ; leur ardeur s'enflammait du désir qu'ils avaient de vaincre la constance des martyrs; mais ils ne purent obtenir de Sanctus d'autres paroles que celles qu'il n'avait cessé de répéter dans son premier interrogatoire. Comme Sanctus et Maturus respiraient encore après une lutte si acharnée, ils furent égorgés au milieu de l'amphithéâtre. Ce jour-là ils furent exposés aux yeux du monde ; ils fournirent un spectacle ordinairement donné par un grand nombre de bestiaires. Pour Blandine, elle fat attachée à un gibet; elle fut exposée en cet état aux assauts des bêtes féroces. Suspendue sur la croix, plongée dans une prière ininterrompue, sa vue remplissait d'ardeur les autres combattants. Dans la personne de leur sœur, ils envisageaient GeM qui , crucifié pour eux, a laissé dans sa croix à ses disciples le gage que ceux qui souffrent pour sa gloire jouiront un jour du Dieu vivant. Les bêtes ayant respecté Blandine , elle fut détachée du gibet , puis reconduite en prison. Elle était réservée à d'autres luttes. Victorieuse dans plusieurs combats, elle devait enflammer aussi le courage de ses frères. Elle était faible, délicate, méprisée; mais elle avait revêtu la force du Christ, l'invincible athlète; elle triompha plusieurs fois de l'ennemi, et conquit dans une glorieuse lutte la couronne de l'immortalité. »
Attale, de Pergame, faisait le tour de l'arène, lorsque le président appiit qu'il était citoyen romain ; il n'en fallait pas davantage pour arrêter le supplice. D'abord l'exposition aux bêtes ne pouvait être prononcée contre un personnage jouissant du droit de cité : le noble sang d'un Romain ne devait pas couler sous la dent des bêtes. Par un autre privilège, la tête du citoyen romain était sacrée; régulièrement, quiconque en portait le titre n'était mis à mort que sur un ordre de l'empereur ou sur sentence ratifiée par lui. Ce n'est pas que ces prérogatives fussent toujours respectées par les proconsuls et les gouverneurs de province ; de nombreux exemples montrent que, dans le feu des persécutions, les magistrats ne tenaient guère compte du droit de bourgeoisie ; mais dans le cas présent, le président de la Lugdunaise, soit par égard pour la naissance d'Attale, soit plutôt par crainte des conséquences que le mépris du titre de citoyen romain pourrait entraîner, n'osa rien entreprendre qui dépassât les limites de la stricte légalité.
(( Attale, dont le nom était fort connu, dit la lettre, fut réclamé à grands cris par le peuple. Il s'avança comme un athlète préparé à la lutte. Il était fort de sa conscience ; il s'était solidement exercé dans la disciphne chrétienne, montré toujours témoin fidèle de la vérité; d'abord il fat promené autour de l'amphithéâire, précédé d'une inscription latine portant ces mots : « Celui-ci est le chréien Attale! » Le peuple frémissait de rage contre lui; mais le président, informé qu'il était citoyen romain, le fit reconduire en prison ; ensuite il écrivit à l'tmpereur et attendit la réponse. » Cette démarche du président auprès de Marc-Aurèle ajournait forcément