CHAPITRE IX
le dernier combat. Les confesseurs, impatients qu'ils étaient de s'offrir en holocauste, surent mettre à profit ce délai ; ils en tirèrent un excellent parti pour initier la postérité au secret de leur héroïsme.
« Les martyrs, suivant la lettre, avaient mis toute leur étude à imiter Celui qui, possédant la divinité, n'a pas cru commettre un larcin en se disant égal à Dieu. Aussi, bien qu'ils se fussent couverts de gloire, qu'ils eussent à plusieurs reprises confessé le Christ, passé de l'ampbitbéâlre aux horreurs de la prison ; bien que leur corps portât la trace du feu, qu'il fût déchiré, couvert de blessures, malgré tout cela, ils ne prenaient point pour eux-mêmes le titre de martyrs, et ne souffraient pas qu'on leur déférât ce nom glorieux ; cette appellation , ils la réservaient avec amour au Christ, lui, le témoin fidèle et véridique, le premier-né d'entre les morts, le principe de la vie en Dieu. En nous parlant de ceux qui étaient déjà sortis de ce monde, ils nous disaient : a Ils sont vraiment martyrs ceux que le Christ a daigné appeler à lui dans l'acte même du témoignage , mettant par leur mort le sceau à leur confession. Quant à nous, nous ne sommes que de pauvres et misérables conftsseurs. » Et ils conjuraient les frères avec larmes de prier pour eux, afin de leur obtenir une heureuse fin. Les vertus propres aux martyrs, ils les faisaient briller par la confiance avec laquelle ils paraissaient devant les païens; leur grandeur d'âme éclatait par leur patience, par un courage étranger à toute crainte, à tout tremblement. Ces hommes , craignant Dieu , refusaient le nom de martyrs ; ils s'abaissaient sous la main du Tout-Puissant, et cette main a pris plaisir à les exalter. Ils prenaient la défense de tous et n'accusaient personne ; toujours prêts à absoudre, ils ne savaient pas condamner. Bien plus, ils priaient pour leurs plus cruels persécuteurs. A l'exemple d'Etienne, ce martyr accompli, ils disaient : Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. Que s'ils priaient pour leurs ennemis, combien plus le faisaient-ils pour leurs frères ! Ce fut la charité parfaite dont ils étaient animés qui leur fit engager un grand combat ; ils étreignirent le dragon si fortement à la gorge, qu'ils le forcèrent de rendre vivants ceux qu'il croyait avoir dévorés. On ne les voyait pas s'enfler, se prévaloir de leur constance contre les tombés. Tout au contraire, ils usaient de la surabondance de leurs biens pour soulager la pauvreté de ces malheureux ; prenant des entrailles de mère, ils répandaient jpour eux des torrents de larmes aux pieds du Père céleste. Ils demandèrent la vie pour eux-mêmes; Dieu la leur accorda, et ils la communiquèrent à leurs fières; ils allèrent à Dieu après avoir triomphé de tous leurs ennemis. Ils avaient aimé la paix, ils nous avaient recommandé la paix, ils méritèrent d'aller à Dieu dans la paix. Leur mort ne fut point un objet de deuil pour l'Église, leur mère , ni pour les frères une cause de trouble et de dissension ; mais ils laissèrent à tous le bonheur, la concorde et l'amour. »
Ces cœurs si fermes au pied du tribunal et sous la main des bourreaux s'attendrissaient au triste sort des déserteurs de la foi , enfermés avec eux sous les mêmes verrous. Par le seul fait de leur apostasie, les tombés s'étaient séparés eux-mêmes de l'Église; ils en étaient exclus avant le prononcé juridique de la sentence d'excommunication. Pour se réhabiliter devant Dieu et devant les hommes, ils étaient tenus, avant tout, de faire l'aveu pénitent et sacramentel de leur faute; à cette condition seulement ils pouvaient recouvrer la vie qu'ils avaient perdue. Ensuite ils devaient soUiciter leur léadmission dans la société chrétienne, leur réintégration dans les biens communs à tous ses membres, sauf à se soumettre aux peines canoniques encourues par leur défection. Les martyrs, qui avaient intercédé auprès du Père céleste, intervinrent comme médiateurs auprès du conseil des piètres de Lugdunum , représentant l'Église veuve de son pontife. L'tflet de leur intercession ce devait pas être moins efficace d'un côté que de l'autre : à leur prière. Dieu avait ouvert les trésors de sa
miséricorde ; sur la requête des mêmes intercesseurs, l'Église ouvrit son sein pour y recevoir les tombés dans tous les droits qu'ils avaient perdus : devant le tribunal de Dieu, les apostats avaient obtenu grâce pour la peine éternelle due à leur crime; devant le tribunal de l'Église , il leur fut accordé remise des peines temporelles et des pénitences disciplinaires auxquelles étaient condamnés les déserteurs de la foi. Cette réconciliation n'est -elle pas un des actes les plus anciens où l'on voit l'Église faire l'application de son pouvoir en matière d'indulgences?
C'est aussi un des premiers exemples de la charitable intervention des martyrs en faveur des grands coupables. Dans ces temps orageux, où la hache des persécuteurs menaçait la tête des fidèles, l'Église, par honneur pour les témoins du Christ, leur déférait un privilège d'intercession. En conséquence, les grands pécheurs, comme les apostats, tous ceux qui avaient été condamnés à des pénitences publiques, s'adressaient à eux, afin d'obtenir par leur intermédiaire remise totale ou partielle des peines canoniques. Les martyrs délivraient aux pénitents des lettres de recommandation {libelli), non sans avoir préalablement examiné si la prudence était en cela d'accord avec la charité. L'évèque était prié d'user d'indulgence envers les porteurs de ces billets ; ordinairement les libelli ne sertissaient pas leur effet avant que ceux dont ils émanaient eussent consommé leur sacrifice. Ce rôle, attribué aux martyrs par la discipline des premiers siècles, se fondait en général sur la communion des saints, sur le grand principe de la solidarité chrétienne; il avait pour motif spécial la réversibilité de l'excédant des mérites des justes sur la tête des pécheurs.
« Les martyrs, dit la lettre, firent éclater par leur charité la bonté infinie du Christ; en effet, les membres morts furent ranimés par ceux qui étaient vivants. Ces derniers obtinrent miséricorde pour ceux qui avaient renié leur foi; l'Église, cette vierge-mère, fut comblée de joie en recevant, pleins de vie, ceux qu'elle avait rejetés de son sein comme autant d'avortons. Grâce aux martyrs, les apostats rentrèrent dans le sein maternel; ils y furent conçus de nouveau, réformés ; et, ayant recouvré la chaleur vitale, ils apprirent à rendre témoignage à la vérité. Étant donc rappelés à la vie, fortifiés par la bonté de Celui qui ne veut pas la mort du pécheur, mais l'invite au repentir, ils parurent devant le tribunal, afin d'être interrogés parle président. »
Au nombre des confesseurs enfermés dans les prisons de Lugdunum, se trouvait un chrétien nommé Alcibiade; à en juger par son nom, Alcibiade était d'origine grecque. L'austérité de ses mœurs, loin de démentir cette origine, servirait, au contraire, à le confirmer; effectivement, dès les commencements du chriîtianisme , l'Église orientale réagit contre le sensualisme païen par les saintes rigueurs de la pénitence; au fait, Alcibiade vivait en parfaite communauté de prières et de souffrances avec les autres prisonniers ; seulement il se séparait d'eux par un régime d'abstinence qui n'était pas sans inconvénients. Les fidèles de Lugdunum s'étaient constitués les pourvoyeurs des martyrs ; c'était adoucir dans la mesure du possible les rigueurs de la captivité, et donner en même temps des marques d'une religieuse sympathie à ceux qui soufflaient pour Jésus -Christ; ne pas agréer ces offrandes, c'eût été contrister le cœur des généreux fidèles. Les prisonniers usaient donc en toute liberté des aliments variés, peut-être même délicats, qui leur étaient apporlés en abondance. Alcibiade, pour toute nourriture, se contentait de prendre du pain et de l'eau. Une pareille conduite était de nature à faire concevoir des soupçons sur son orthodoxie ; ses compagnons l'engagèrent à sacrifier quelque chose de son genre de vie aux intérêts majeurs de la concorde et de la charité ; ces représentations n'obtinrent pas l'effet désiré, a Mais Attale, api es son premier combat dans l'amphithéâtre, nous apprend la lettre, connut par révélation divine qu'Alcibiade ne faisait pas bien de s'abstenir des créatures de Dieu , qu'il devenait ainsi un objet de scandale pour les autres. Alci-