CHAPITRE IX
rent la série des tourments inventés par la fertile inaaginalion des bourreaux. Enfin ils furent égorgés. Alexandre ne poussa pas un gémissement, ne fit pas entendre une parole; mais, recueilli dans son cœur, il s'entretenait familièrement avec Dieu. Pour Attale, il était assis sur une chaise de fer rougie au feu; alors que de ses membres s'exhalait une forte odeur de chair biùlée, il s'écria : « Ce que vous faites, vous, voilà ce que l'on peut appeler manger de la chair humaine; pour nous, chrétiens, nous ne mangeons pas de chair humaine, et nous ne sommes coupables d'aucun autre crime. » Puis , comme on lui demandait quel était le Dieu des chrétiens, il répondit : a Dieu n'a pas de nom comme un homme ! »
Le jeune Ponticus et l'esclave Blandine avaient été placés dans un coin de l'amphithéâtre, non comme bestiaires, mais comme spectateurs. Le président espérait les effrayer par l'immolation d'Alexandre et d'Attale. « C'était le dernier jour des jeux continue la lettre; api es tous les autres, Blandine fut amenée dans l'arène avec un adolescent nommé Ponlicus, lequel pouvait avoir environ quinze ans. On les pressa de jurer par les idoles des nations ; mais comme ils demeuraient fermes dans la foi et ne témoiguaient que du mépris pour les faux dieux , le peuple entra dans une telle fureur que, sans égard pour la jeunesse de l'un et le sexe de l'autre, il les fit condamner aux tourments les plus atroces et les plus variés. Après chaque torture, on insistait pour les faire jurer par les dieux, mais toujours sans succès. Or Ponlicus était encouragé par sa sœur, qui le soutenait et le fortifiait sous les yeux des païens. Il rendit son âme à Dieu après avoir enduré courageusement tous les supplices. Restait la bienheureuse Blandine : semblable à une mère généreuse qui, après avoir fortifié ses enfants pour le combat, et les avoir envoyés victorieux au Roi suprême, parcourt après eux la même carrière pour aller les rejoindre, Blandine se hâtait de parvenir au terme avec une joie, une allégresse si grande, qu'elle paraissait plutôt invitée à un festin de noces que condamnée aux bêtes. Après avoir subi les fouets, la chaise de fer, les morsures des bêtes, elle fut enveloppée dans un filet, puis exposée à un taureau furieux; l'animal la lança plusieurs fois dans les airs; mais Blandine demeurait insensible à tout, préoccupée des biens dont elle prenait possession par l'espérance, absorbée dans un entretien familier avec le Christ. Enfin elle fut immolée par le glaive. Les païens avouèrent que jamais femme n'avait souffert des tourments si longs et si affreux. » Le nom de cette héroïue chrétienne est demeuré attaché à un oratoire bâti près du lieu qui fut le théâ're de son immolation. La crypte de l'église d'Ainay est dite crypte de sainte Blandine.
a La mort des martyrs ne put assouvir la cruauté, la rage des païens. Déchaînéespar le dragon infernal, ces multitudes barbares ne pouvaient être facilement apaisées. Pour se venger, les païens s'en prirent aux corps des saints. La raison ne trouvant plus de place dans leur esprit, ils ne rougissaient pas de la défaite qu'ils venaient d'essuyer ; mais le triomphe des martyrs allumait leur fureur. Semblables à des bêtes féroces, le président et le peup'e déchargèrent contre nous l'injustice de leur haine, afin que cette parole de 1 Écriture fût accomplie : a Que la malice du méchant croisse encore ; que la justice du juste augmente toujours. » Ils jetèrent aux chiens les corps de ceux qui périrent dans les prisons, veillant exactement, la nuit comme le jour, de peur qu'on ne leur rendît les honneurs de la sépulture. Eosuite ils réunirent en un monceau des membres moitié dévorés, moitié brûlés, restes des bêtes et des flammes; ils y ajou'èrent les têtes et les troncs de ceux qui avaient été décapités, et ils tinrent ces débris exposés plusieurs jours sous la garde des soldats. A cette vue, les uns frémissaient de rage, grinçaient les dents, cherchaient à exercer contre les martyrs les plus atrocts vengeances. D'autres leur insultaient avec dérision, exaltant la gloire de leurs dieux, leur faisant honneur de la mort des confesseurs. Les plus mo-
dérés, ceux qui semblaient n'être pas insensibles à notre sort, se répandaient en invectives. «Où est leur Dieu? disaient-ils; que leur a servi cette religion à laquelle ils ont sacrifié leur vie? » C'est ainsi que les païens firent éclater leur fureur. Pour nous nous éprouvions un vif regret de ne pouvoir inhumer les corps des saints. Les ombres de la nuit nous furent inutiles ; l'argent et les prières échouèrent également; les païens faisaient une garde vigilante ; ils attachaient le plus grand prix à priver ces os de sépulture; enfin ils les brûlèrent et en jetèrent les cendres dans le Rhône. « Nous voulons, disaient-ils, leur enlever cette résurrection qui fait leur espérance, qui les porte à introduire une religion étrangère et nouvelle, et, plutôt que d'y renoncer, à braver les tourments, à marcher gaiement à la mort. Voyons maintenant s'ils ressusciteront, si leur Dieu pourra leur venir en aide, les arracher de nos mains. »
C'est une loi de la nature, que la vengeance doit s'arrêter à la mort : poursuivre un ennemi jusque dans son cadavre , c'est sortir de l'humanité, c'est descendre au niveau des animaux carnassiers. Ivres de fureur, les païens de Lugdunum ne se contentèrent pas d'envier un tombeau à leurs victimes ; ils s'acharnèrent sur ce qui restait d'elles au delà du trépas , se livrèrent à d'horribles représailles sur des corps inanimés. Scènes sauvages, dignes d'une bande de cannibales, propres à faire rougir quiconque est sensible à l'honneur de l'espèce humaine ; et cependant ce hideux spectacle, six jours durant, était donné à la foule en délire, dans la métropole de la Lugdunaise, sous le règne de Marc-Aurèle, empereur philosophe; en face de pareilles atrocités , il est facile de mesurer la distance qui séparait la religion des victimes de celle des bourreaux.
Eurent la tête tranchée , comme ayant droit de cité : Zacharie , Vettius , Épagathus, Macarius, Alcibiade, Silvius, Primus, Ulpius, Vitalis, Comminus, October, Philominus, Geminus, Julia, Albina, Grata, Rogata, ^milia, Posthumiana, Pompeia, Rhodana, Bibliade, Quinta, Materna, Helpis, appelée aussi Amnas.
Furent exposés aux bêtes : Sanctus, Maturus, Attale, Alexandre, Ponticus et Blandine.
Moururent dans les prisons : Pothin, Arescius, Cornélius, Zosimus, Titus, Zoticus, Julius, Apollonius, Geminiacus, Gamnite, Julia, ^milia, Pompeia, Antonia, Alumna, Jasta, Trophima, Antonia.
Sensibles aux outrages prodigués à la dépouille mortelle de cette glorieuse phalange , les fidèles de Lugdunum ne l'étaient pas moins à l'impossibilité où ils étaient de leur rendre les derniers devoirs. Or, par un prodige qui ne doit pas trop étonner après ceux que le Seigneur avait opérés déjà en faveur de ses martyrs, les cendres de ces héros chiéliens furent restituées par le Rhône; les martyrs eux-mêmes apparurent dans la suite aux fidèles et leur révélèrent l't niroit où leurs reliques étaient rassemblées ; elles furent recueillies avec respect sur les bords du fleuve , et déposées sous l'autel d'une église nommée aujourd'hui Saint-Nizier.