CHAPITRE X
AUTRES VICTIMES DE LA PERSECUTION LUGDUNO-VIENNOrBE
Amitié d'Épipode et d'Alexandre. — Ils sont découverts dans leur retraite et incarcérés. — Leur interrogatoire. — Le tombeau réunit les deux amis, que le martyre seul avait pu séparer. — Marcel et Valérion, prêtres, prêchent l'Évangile, l'un sur la rive droite de la vallée de la Saône, l'autre sur la rive gauche de cette rivière. — Leur martyre.
Le gouverneur de la Lugdunaise se flattait d'avoir anéanti le nom chrétien par l'horrible boucherie qui marqua les fêtes augustales. Il ne fat pas moins surpris qu'irrité lorsqu'une dénonciation, faite par des esclaves, vint le tirer d'une erreur chère à sa vanité. Deux adolescents d'illustre famille, Épipode et Alexandre, persistaient à pratiquer le culte proscrit, et cela dans une ville témoin naguère de sanglantes exécutions. Alexandre était Grec de nation; un peu plus jeune, Épipode avait vu le jour à Lugdunum : nobles esprits, cœurs ardents, âmes viriles, leur physionomie, attrayante pour tous, a un charme spécial pour la jeunesse studieuse qui se prépare à l'avenir par la culture de l'intelligence et la discipline de la volonté. Comme les deux amis d'Athènes , Basile et Grégoire, ceux de Lugdunum, Épipode et Alexandre, ne connaissaient guère que deux chemins, l'un qui conduisait à l'oratoire du bienheureux Pothin, l'autre aux écoles chrétiennes ; ils rivalisaient d'ardeur à profiter du double enseignement, religieux et littéraire, qu'ils puisaient aux mêmes sources : cultiver leur esprit par les belles connaissances, leur cœur par la pratique de la vertu et des bonnes œuvres ; élever leur vie à la hauteur où les provoquait la perfection évangélique ; se prêter un mutuel appui de conseils et d'exemples , d'encouragements et de prières, tel était le but de leur commerce intime, le nœud de leur amitié.
Eq l'année 177, la tempête passa sur leur tête sans les atteindre ; mais leurs esclaves les dénoncèrent au président de Lugdunum. Les deux amis purent, à la faveur des ténèbres, se glisser hors des murs et se réfugier à Pierre -Scise. Dans ce faubourg ■vivait une veuve chrétienne , nommée Lucie, échappée au dernier massacre. Épipode et Alexandre la connaissaient pour l'avoir rencontrée souvent aux réunions présidées par le bienheureux Pothin ; ils lui demandèrent un asile. La courageuse femme n'hésita pas à leur donner une hospitalité qu'elle pouvait payer elle-même de sa vie. Mais ils ne purent échapper aux recherches des satellites du gouverneur; ils furent découverts et arrêtés , comme ils essayaient de s'évader par une porte étroite de la chambre où ils étaient cachés. Dans le trouble et la précipitation, Épipode perdit une de ses chaussures, que son hôtesse garda comme un trésor. On les emmena en prison avant même de les interroger, ce qui était contre les règles de la jurisprudence romaine ; mais on se faisait une loi de n'en observer aucune à l'égard des chrétiens; ce nom seul impliquait aux yeux des magistrats la preuve des plus grands crimes. Trois jours après, on les fît comparaître, les mains liées derrière le dos , devant le tribunal du président. Ce juge cruel leur demanda leur nom , leur profession, en présence d'une
multitude frémissante de fureur. Épipode et Alexandre déclinèrent leur nom, et confessèrent hautement qu'ils étaient chrétiens, a Quoi 1 s'écria le président courroucé, on ose encore insulter aux immortels, fouler aux pieds les édits des princes, et, par un même crime, braver à la fois l'empereur et les dieux I A quoi donc ont servi les croix, le glaive, les bêtes , les lames ardentes et les autres supplices prolongés même au delà du trépas? Ces hommes ne sont plus ; une tombe leur a été refusée, et la mémoire du Christ n'est pas éteinte ! Que vous êtes punissables de persister opiniâtrement dans une religion proscrite ! Vous allez porter la peine due à votre audacieuse témérité. »
Aussitôt, de crainte qu^ils ne s'encourageassent l'un l'autre par paroles ou par gestes, on renvoya en prison Alexandre, plus robuste et plus âgé que son ami. « Je suis touché de ta jeunesse, dit d'un ton flatteur le rusé président à Épipode ; non, tu ne peux te livrer à la mort en persévérant dans l'obstination de tes coupables pensées. Nous adorons les dieux immortels, reconnus par tous les peuples, vénérés par nos augustes princes; nous les honorons, ces dieux, parla joie, les festins, la musique, les jeux, les plaisirs. Vous, chrétiens, vous adorez un homme crucifié, qui condamne toutes les voluptés, recommande les jeûnes, chérit une chasteté triste et inféconde. Quel bienfait attendre d'un homme qui n'a pu se défendre contre les êtres les plus vils? Je t'engage à fuir cette religion austère et à jouir gaiement des douceurs de ton âge. — L'amour que je professe pour le Christ, répondit Épipode, ne me laissera pas surprendre à la douceur étudiée de tes paroles. Dans cette compassion je ne vois que cruauté ; vivre avec vous c'est mourir de la mort éternelle, périr de votre main est une source de gloire. Ce Jésus-Christ, Seigneur immortel, que tu nommes le crucifié, tu ne sais pas qu'il est ressuscité; que, Dieu et homme tout ensemble par un mystère ineffable, il a ouvert à ses serviteurs l'entrée du royaume céleste. Mais, pour parler de choses plus accessibles à ton esprit, qui ne peut s'élever à la sublimité de ces mystères, ton aveuglement va- t-il jusqu'à ignorer que l'homme est composé d'une double substance, d'un corps et d'une âme? Chez nous, l'âme commande et le corps obéit; les infamies dont vous honorez vos dieux, flattent les sens, mais elles tuent l'âme. Pour nous, nous prenons le parti de l'àme contre le corps; nous la défendons, cette âme, contre les atteintes du vice. Vous autres, vous n'avez d'autre dieu que votre ventre; et, semblables à des animaux, après vous être saturés de plaisirs, vous pensez que la fin de la vie présente est l'anéantissement de votre être. Pour nous, lorsque nous périssons par votre ordre, vos tourments que font-ils autre chose que de nous enlever aux maux du temps pour les félicités de la vie éternelle? »
A cette réponse, le président demeura partagé entre le dépit et l'admiration ; enfin, l'aiguillon de la colère se faisant vivement sentir, il ordonna de frapper à coups de poing la bouche du martyr. Épipode, malgré le sang qu'il rendait avec ses dents brisées, ne laissa pas que de parler : « Je confesse que le Christ est un seul Dieu avec le Père et le Samt-Esprit; il est juste que je rende mon âme à Celui qui est mon Créateur et mon Rédempteur. De la sorte, la vie ne m'est pas ôtée, elle est changée en une vie meilleure; il importe peu de quelle manière ce misérable corps cesse de vivre, pourvu que mon âme, s'élevant dans les cieux, fasse retour à Celui qui lui a donné l'être. « Dès qu'Épipode eut achevé ces courageuses paroles, le juge irrité le fît élever sur le chevalet ; deux licteurs placés, l'un à droite, l'autre à gauihe, lui déchirèrent les côtes avec des ongles de fer. Soudain on entendit des clameurs effroyables ; le peuple demandait qu'on lui abandonnât le martyr pour assouvir sa rage; il voulait l'accabler sous une grêle de pierres, ou bien le mettre en pièces. La cruauté du juge semblait trop lente au gré de la fureur populaire. Le président crai-