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CHAPITRE X

goit qu'on n'en vînt à se révolter, à méconnaître la dignité de son caractère. Pour étouffer dès sa naissance ce commencement de sédition, il donna ordre de décapiter Épipode hors de Tenceiote du tribunal. ,

Cependant le tyran brûlait d'impatience de tremper dans le sang d'Alexandre ses mains encore teintes de celui d'Épipode ; il l'avait laissé un jour en prison, remettant son interrogatoire au surlendemain; il le traduisit à ses pieds, afin de rassasier, par le supplice du martyr, son propre dépit et la fureur du peuple irrité. « Il ne tient qu'à toi, lui dit-il, d'échapper au sort de ceux qui l'ont précédé; tu es encore maître de ta destinée, apprécie ta situation. Nous avons fait si bonne guerre aux sectateurs du Christ , que tu restes à peu près seul de ces misérables. Car, sans parler des autres qui ont été mis à mort, ton compagnon a succombé , victime de son fol entêtement ; si donc tu as quelque souci de la vie, offre de l'encens aux dieux immortels. — Grâce à Dieu, répondit Alexandre, les triomphes de nos martyrs, leurs tourments que tu rappelles, ces glorieux exemples ne font qu'affermir ma foi. Penses-tu donc avoir fait périr les âmes que tu as chassées de leurs corps ! Elles sont en possession du ciel* contrairement à tes idées, ce sont les bourreaux qui ont succombé dans le combat. Tu l'abuses, le nom chrétien ne peut être détruit; il se conserve par la vie des fidèles et se multiplie par leur mort; notre Dieu, qui le protège, est le maître du ciel, son ouvrage; il possède la terre, il règne par sa justice dans les enfers. Ces âmes , que tu crois anéanties, sont reçues dans le royaume céleste, au lieu que vous, avec vos dieux, vous n'aurez d'autre partage que l'abîme infernal. Je le sais, mon frère bien-aimé repose dans la félicité suprême; c'est une raison pour moi d'entrer avec plus de confiance dans la voie du martyre. Je suis chrétien", je l'ai toujours été, et ne cesserai de l'être pour la gloire de Dieu. Tu peux tourmenter mon corps, formé de terre, sa faiblesse donne prise aux puissances de ce monde; quant à mon âme. Celui qui l'a créée daignera la protéger et la recevoir dans son sein. »

Ces paroles ne firent qu'augmenter la honte et la colère du président; par son ordre, on étendit Alexandre sur le chevalet, les jambes écartées; trois bourreaux le frappèrent sans relâche. Le confesseur ne perdit rien de sa fermeté au milieu de ces tourments; comme il commençait à lasser les bourreaux, qui s'étaient déjà relayés plusieurs fois, le président lui demanda s'il persévérait dans sa confession. « Oui, répondit-il avec une constance inébranlable, car vos dieux ne sont que des démons; mais le Dieu que j'adore, invisible, tout-puissant, éternel, sera le gardien de ma foi. — Telle est la folie des chrétiens, répliqua le juge ; ils mettent leur gloire dans la durée de leurs souffrances, ils croient par là triompher de leurs persécuteurs ; il faut donc les frapper d'une mort prompte. Ce serait un crime que de supporter plus longtemps leur opiniâtreté; qu'on attache Alexandre à une croix, et qu'il finisse sa vie comme il le mérite. » En exécution de cette sentence, les bourreaux se saisirent d'Alexandre et l'attachèrent, bras et mains étendus, sur le signe salutaire de notre rédemption. Le corps du martyr avait été tellement déchiré dans cette cruelle flagellation, que ses côtes enfoncées et sa chair mise en lambeaux laissaient voir ses entrailles à découvert. Il rendit l'âme en invoquant Jésus-Christ.

Le tombeau réunit les deux amis que le martyre seul avait pu séparer durant quelques jours. Les chrétiens enlevèrent secrètement leurs corps et les enterrèrent dans un endroit caché. II y avait sur le penchant d'une éminence qui domine la cité un enfoncement couvert d'arbres touffus; là, parmi des broussailles, on trouvait une espèce de grotte ; la chute des eaux l'avait insensiblement creusée; des ronces et des épines en dérobaient la vue à ceux que le hasard conduisait en ces lieux écartés. Cette caverne, dépositaire des saintes dépouilles d'Épipode et d'Alexandre, devint célèbre par de nombreux miracles. Elles demeurèrent en ce lieu probablement jusqu'au triomphe

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définitif du christianisme. A celte époque, elles durent être Iransportées solennellementdansla crypte de Saint- Jean l'Évangéliste; ce modeste oratoire, placé plus tard sous le vocable de saint Irénée, avait été consacré par le bienheureux Pothin. Ce qui n'est pas douteux, c'est que, au vi° siècle, les reliques de saint Épipode et de saint Alexandre y reposaient à droite et à gauche de celles du second évêque de Lyon. En 1562, à la prise de Lyon par les calvinistes, les tombeaux de ces deux martyrs furent violés et leurs précieux restes jetés au feu. Les catholiques sauvèrent quelques ossements de saint Épipode et la main gauche de saint Alexandre; malheureusement les reliques de saint Épipode, arrachées aux flammes qu'allumèrent les huguenots, ont disparu pendant la Terreur. Quant à la main d'Alexandre, elle se voit aujourd'hui dans un reliquaire en vermeil à l'église paroissiale de Saint-.Just.

La violence de la persécution semblait devoir étouffer le christianisme dans la cité de Plancus; par un effet providentiellement contraire, elle contribua tout à la fois à l'enraciner dans cette ville et à le propager dans les environs; conformément à l'esprit de l'Évangile, les fidèles conservèrent à leur courage le caractère d'une résistance exempte de provocation ; voilà pourquoi plusieurs abandonnèrent des lieux où ils étaient traqués comme des bêtes fauves. Leur foi, qu'ils emportaient tout entière, ne perdait rien de sa force d'expansion. En retour de l'hospitalité reçue, ces bienheureux fugitifs communiquaient aux familles qui les accueillaient avec cordialité les lumières du salut; ainsi, en s'abattant sur l'Église de Lyon, la persécution faisait comme l'ouragan qui détache d'un arbre et emporte sur ses ailes des graines destinées à germer sous d'antres cieux; c'est ce qui arriva pour Marcel et Valérien, premiers rameaux détachés de la souche lugdunaise. Grâce à ces deux saints, l'illustre fille de l'Église de Smyrne, devenue mère à son tour, préludait de bonne heure à cette heureuse fécondité qui devait constituer une des plus belles parts de sa gloire.

Les actes de saint Marcel et de saint Valérien sont loin d'avoir une valeur historique et littéraire aussi grande que ceux des saints Épipode et Alexandre; toutefois, comme ces passions s'accordent sur tous les faits principaux avec les martyrologes les plus anciens, on est autorisé à les suivre sur les points concordants, sauf quelques réserves sur les détails. Marcel et Valérien, disciples de Pothin, auxiliaires de son zèle, n'appartenaient pas à la colonie grecque établie sur les bords du Rhône et de la Saône; ils étaient de race gallo-romaine et revêtus du sacerdoce. Jetés en prison avec les martyrs de la persécution lugduno-viennoise, ils avaient été miraculeusement rendus à la liberté. Afin d'échapper aux soldats lancés sur leurs traces, ils remontèrent la vallée de la Saône, Valérien sur la rive droite, Marcel sur la rive gauche de cette rivière.

Marcel prit sa route vers le Nord , à travers les forêts qui couvraient le territoire des Séquanes. Un jour, il logeait chez un habitant nommé Latinus; or les statues de Mars et de Minerve s'élevaient dans l'atrium delà maison où il était accueilli; c'était de quoi le toucher d'une vive compassion. Sans tarder, il exhorta son hôte à répudier un culte impie, à ne point adresser ses hommages à des idoles incapables de l'exaucer. Latinus crut en Jésus-Christ, lui et toute sa famille. A la nouvelle que la persécution sévissait aussi chez les Séquanes, Marcel franchit la Saône à quelque distance de Ghâlon et tourna ses pas vers Argentomagus , bourg du pays des Édues; mais il rencontra Priscus, gouverneur de Ghâlon pour les Romains. Ce magistrat, qui venait de sacrifier aux dieux, était assis à un festin donné en leur honneur; il invita l'étranger à prendre part au repas, à manger des viandes immolées. Marcel repoussa avec horreur une pareille invitalion; puis, avec l'accent d'un homme indigné, il reprocha aux convives ce festin souillé par la superstition; c'était se dé-

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