‹ Les premiers ap^otres des GaulesChapitre 92 sur 180 · CHAPITRE XI 2iS · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI 2iS

il se déclarait prêt à reconnaître comme sincères tous ceux en faveur desquels on lui fournirait de solides preuve'?.

Deux ou trois faits pris dans la vie même de l'apôtre de la Bourgogne suffiront pour établir qu'on ne composait pa& toujours les vies des saiûts avec cette hardiesse et cette légèreté dont parlent si sévèrement certains historiographes. Au vi° siècle, vainement une tradition populaire, immémoriale, attestait l'authenticité du tombeau de saint Bénigne; vainement des miracles fréquents confirmaient avec éclat cette tradition; saint Grégoire de Langres demeurait toujours inc[éJule; il fallut une apparition du bienheureux Bénigne pour le faire céder; encore même ne permit-il pas de composer une vie de ce martyr illustre; il attendit qu'on lui en eût rapporté de Rome une histoire fidèle tirée des précieuses archives, instituées dès le ii° siècle pir le pape saint Clément, où toutes les Églises du monde prirent peu à peu l'habitude d'envoyer une copie des actes de leurs saints, et où beaucoup d'entre elles furent heureuses de retrouver les passions perdues de leurs premiers apôtres. Sous le règne de Charles le Chauve , en plein x° siècle , on signale autour du tombeau de saint Bénigne et sur le même siège épiscopal de Langres une prudence et une discrétion non moins admirables. On avait apporté à Dijon des reliques d'un saint inconnu; il s'agissait de recevoir le dépôt et d'approuver les miracles que l'on disait avoir été obtenus par l'intercession de ce saint. Théobalde, évêque de Langres, regarda la décision comme assez importante pour consulter son métropulitain. Amolon, archevêque de Lyon, répondit que, l'authenticité des reliques n'étant pas constatée, il convenait de les enterrer secrètement hors de l'église. C'est entre ces deux époques, à égale distance l'une de l'autre, .vers le viP siècle, qu'on paraphrasa les actes primitifs de Bénigne et de ses compagnons. Le paraphraste possédait au plus haut degré l'amour de la vérité, la délicatesse de consciente et le respect le plus sincère pour la tradition; il n'ajoute ni ne retranche un seul événement au texte original; il le suit pas à pas, le reproduit mot à mot.

Toutefois , avec ce soin scrupuleux , l'auteur se croit permis d'embellir un peu le récit. On recherchait alors beaucoup les citations de l'Écriture sainte; il les glisse adroitement dans sa narration; il les place même sur les lèvres du martyr. D.ins ce cas, jamais il ne tronque ni n'altère sa parole; il la donne telle qu'elle est dans le monument primitif; c'est pour n'avoir pas soupçonné ce procédé des hagiographes du moyen âge, qu'on a rejtté tant de documents d'une valeur incontestable. Il se peut qu'aujourd'hui ce genre d'écrire l'histoire ne plaise plus; on n'aime pas qu'on fasse parler les grands hommes; mais toute l'antiquité absout les légendaires. Xénophon et Thucydide chez les Grecs, Tite-Live et Quinte-Curce chez les Romains, ont cru devoir animer la scène, faire parler les héros, leur composer même des harangues. Ce gcùt dominait au vii« siècle; Its hagiographes, formés par la lecture des classiques, subirent l'inlluence de leur méthode historique, tant qu'il ne s'agit, pour ainsi dire, que d'événements humains, où Dieu n'intervenait pas; mais des qu'il fallait raconter des miracles, leur imagination s'évanouissait devant la réalité; ils ne savaient plus que copier intégralement le texte qu'ils avaient sous les yeux; ils sentaient qu'ici développer ce serait profaner, paraphraser ce serait mentir *.

L'immense popularité dont ces actes, ont joui dès les temps les plus reculés les signale comme un des principaux organes de la tradition; or ils confirment l'origine orientale de saint Bénigne et de ses compagnons. Les martyrologes du vénérable Bède, du célèbre Raban-Maur, de saint AdOn, du moine Usuard , du cardinal Baronius, n'ont qu'une voix avec les antiques liturgies de toutes les Églises de la Bour-

1 Saint Bénigne, par l'abbé Bougaud.

gogoe pour proclamer que Bénigne, Grec de naissance, fat envoyé par saint Polycarpe dans les Gaules avec Andoche, Tbyrse, Andéol et d'autres disciples connus de Dieu seul. « Il est raanifesle, dit le pape Innocent I", qu'aucune Église des Gaules n'a été fondée que par des ouvriers envoyés par saint Pierre ou ses successeurs. » Pour concilier xette assertion avec la mission de l'apôtre de la Bourgogne, quelques auteurs n'ont rien vu de mieux que d'adjoindre sainf Bénigne à saint Polycarpe, dans le voyage que celui-ci fit à Rome vers l'an 158, pour y conférer avec le pape Anicet sur la célébration de la fête de Pâques.

Dans cette hypothèse, des chrétiens d'Asie, fixés dans la vallée du Rhône par des intérêts commerciaux, se seraient adressés à l'évèque de Smyrne pour lui demander des hommes apostoliques. InformaUon donnée à Rome de celte supplique, Polycarpe, autorisé, prié même par le pontife romain, aurait tiré de son clergé un groupe de missionnaires destinés à prêcher l'Évangile dans les Gaules; il aurait désigné le prêtre Bénigne pour être le chef de cette phalange; il lui aurait adjoint pour auxiliaires des prêtres, des diacres, peut-être même des laïques. Ensuite le saint vieillard aurait pris la mer avec eux; il aurait fait voile pour la métropole du catholicisme, où l'appelait la controverse des quartodécimans. Là Polycarpe, apiès s'être prosterné aux pieds d'Anicet, lui aurait présenté les ouvriers -évangéliques destinés aux contrées des Édues et des Lingons. L'évèque de Rome, confirmant le choix de l'évèque de Smyrne, aurait conféré à Bénigne la plénitude du sacerdoce; il lui aurait confié, à lui et à ses auxiliaires, la mission de porter la bonne nouvelle au delà des Alpes. Le moment du départ venu, Polycarpe leur aurait adressé, comme parole d'adieu, une chaleureuse exhortation : «Allez, courageuse milice, leur aurait-il dit, combattez vaillamment, avec l'aide du Seigneur; que sa parole amène de nombreux compagnons dans vos rangs, afin de triompher avec eux et de vous acquérir une gloire immortelle. Puisse l'assemblée des saints se réjouir de la conquête des âmes que vous aurez gagnées à Jésus-Christ 1 »

Après un dernier embrassement. Bénigne et ses collaborateurs s'embarquèrent pour Marseille, colonie phocéenne où ils retrouvèrent la langue d'Homère, la culture intellectuelle, l'activité littéraire et commerciale de Smyrne, le caractère asiatique, bien que les traits de ce caractère eussent perdu de leur finesse et de leur grâce au contact des Romains et des Gaulois. Sous ce beau ciel, en face de cette mer brillante, les disciples de Polycarpe pouvaient se croire transportés dans une autre lonie; mais l'impatience de leur zèle les pressait d'arriver au but de leur voyage; ils se remirent en route sur la voie romaine parallèle au Rhône, s'arrêtèrent fort peu à Lugdunum, auprès du bienheureux Pothin, assez de temps peut-être pour compléter leur apprentissage apostolique commencé sous l'évèque de Smyrne; après quoi, ils se rendirent chez les peuples qu'ils avaient mission d'arracher aux ténèbres de l'erreur • .

Le sous-diacre Andéol s'arrêta sur les bords de la Sorgue, affluent du Rhône, à Carpentoracte, aujourd'hui Carpentras. Cette capitale des Méminiens, où un arc de triomphe en marbre portait avec orgueil dans les airs les trophées de Marius , occupait un rang distingué parmi les cités de la Narbonnaise; les Césars y élevèrent un grand nombre d'édifices, entre autres un temple de Diane. Ériger un autel au vrai Dieu dans ce foyer de polythéisme gallo-romain, y poser le culte du divin Crucifié en face d'un peuple dissolu, y prêcher la vérité, la faire pénétrer jusqu'au fond des cœurs, telle fut l'œuvre à laquelle Andéol se dévoua dans la ville et les environs habités par les Cavares, les Voconces et les Méminiens; les moindres progrès de sa

^ Ada terrjeminorum , 17 januar. Bollaiid.

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