CHAPITRE XI
mission, ses moindres conquêtes lui coûtèrent d'inexprimables efforts; après avoir abattu l'erreur, il frappait encore les ruines; car l'erreur renversée est semblable au serpent coupé en morceaux, qui s'épuise on mille tentatives pour réunir ses troncous sanglants.
Un jour, dans ses courses apostoliques chez les Gavares, Andéol arriva sur les bords du Rhône au moment où passaient des bateaux marchands; il descendit avec eux le fleuve jusqu'à l'endroit qu'on appelait Bergojate, ou Bergoitas, chez les Helviens. Ce lieu portait encore le nom de Burgias ou Burgagiates vers la fin du xi° siècle ; il le changea, dans le xii% pour celui de Bourg-Saint- Andéol; il a été pendant longtemps la résidence ordinaire des évêques de Viviers, quiy possédaient un palais épiscopal. Là, comme la nuit commençait à succéder au jour, Andéol se réfugia dans une humble maison; il ne cessa d'instruire ses hôtes; bientôt, non-seulement les habitants du bourg, mais encore les peuplades voisines, accoururent pour ouïr le saint homme; ils reçurent de sa bouche avec allégresse la parole de vérité. Le bruit de cette prédication parvint aux oreilles de Septime Sévère, que Marc-Aurèle avait promu au gouvernement de la Lugdunaise. Ce magistrat, en qui la férocité du lion s'unissait à la ruse du renard, se rendait dans la Viennoise, à Valencia, aujourd'hui Valence, capitale des Ségalaunes; il donna ordre de lui amener le prédicateur évangélique; lui-même, en proie à un accès de folle fureur, ramassa une pierre, et la lui lança violemment à la tête; mais aussitôt sa main se dessécha. Alors, enflammé de colère, sous l'étreinte de la douleur, il fît subir à l'homme de Dieu un premier interrogatoire, où la flatterie alternait perfidement avec la menace. Andéol ne se laissa ni intimider ni séduire : « J'ai été envoyé d'Oiient par l'évèque de Smyrne, dit-il en toute simplicité, pour annoncer à ceux qui l'ignorent l'avènement de Jésus-Christ Notre-Seigneur, afin que ces malheureux, abandonnant les idoles que leurs mains ont fabriquées, connaissent ce Dieu qui règne dans les cieux et qui nous a donné à tous le souffle vital. »
Septime Sévère, irrité de ce langage, commanda de tirer Andéol, les mains tournées derrière le dos, avec des poulies; de telle sorte que les bras du patient paraissaient arrachés du tronc; en outre, on le frappa cruellement avec des bâtons noueux, dont cinquante coups lui brisèrent les bras et les reins; puis un des soldats, nommé Ceresius, l'enferma dans la crypte d'un temple de Mars. Pendant que les gardes veillaient à la porte de ce lugubre souterrain, vers minuit, ils virent une éclatante lumière rayonner de l'intérieur, et ils entendirent clairement une multitude de saints s'entretenir avec le bienheureux martyr. A la nouvelle de cette apparition merveilleuse, le gouverneur dit à ses satellites : « Regardez ce malfaiteur, avec quelle attitude hardie et quel air d'allégresse il parait en notre présence; il faut que sans retard il soit mis à mort; car, si l'on connaît ce que vous dites avoir vu et entendu, une sédition surgira dans le peuple, nos dieux seront méprisés, et notre puissance n'aura plus désormais aucune valeur. » Aussitôt les bourreaux lui fendirent le crâne en forme de croix avec une épée de bois très-dur, le 1" mai 178; ensuite, pour assouvir la cruauté du tyran, ils rivèrent une lourde pierre à une chaîne, en garrottèrent les pieds du cadavre et le jetèrent dans le Rhône, afin qu'il ne reçût d'aucun des chrétiens une honorable sépulture. Mais soudain les liens se rompirent, et le corps, porté par l'onde, fut rejeté sur le sable de la rive opposée. Les habitants de cette contrée s'émerveillèrent de ce que les bêtes et les oiseaux n'osaient toucher à cette dépouille mortelle. Une noble dame, nommée Anycia TuUia ou Amycia TuUia, fille du sénateur Eucherius Valerianus, dont un des ancêtres figure glorieusement dans les Commentaires de César, vint à passer par le chemin où stationnait le rassemblement de la foule étonnée. On lui raconta le prodige. Elle se hâta d'achever son
voyage à la campagne; puis, de retour de sa villa, elle s'adjoignit des hommes éprouvés dans la foi du Christ et ensevelit honorahlement le corps du bienheureux martyr.
Les reliques de saint Andéol, cachées pendant environ six siècles et demi, furent révélées par le saint lui-même, disent les martyrologes d'Adon et d'Usuard, sous le lègne de Charles le Chauve et sous l'épiscopat de Bernoin, évêque de Viviers; on les transporta solennellement dans l'église du bourg que son nom a rendu célèbre plus encore que ses ruines antiques et ses eaux minérales. Depuis cette époque jusqu'à la révolution française, des populations entières ne cessèrent d'accourir, ^on-seulement des lieux environnants, mais du fond de la Provence, pour rendre hommage à l'apôtre qui avait évangélisé leurs pères. Un sarcophage gallo-romain, placé dans l'intérieur de l'église, aurait été purifié dans le temps et consacré aux reliques de saint Andéol; on les aurait ainsi conservées jusqu'en 4793. Une inscriplion, gravée sur une des faces de ce tombeau, avec les figures de saint Bénigne et de saint Polycarpé, confirme cette tradition relative aux ossements du bienheureux martyr; au bas sont deux animaux marins ou espèces de dauphins deux quadrupèdes ressemblant à des lions, deux colombes à côté d'une petite colonne qui pourrait bien être la représentation du pilon de saint Andéol, deux autres oiseaux ou tourterelles. Ces quatre sortts d'animaux, évidemment symboliques, ne sont-ils pas des emblèmes des quatre vertus du saint : sa fidélité, sa force, son innocence et son amour? La versification des épitaphes et la sculpture des bas-reliefs indiquent le génie du xii« ou du XIII® siècle'.
Dans le même temps que le sous-diacre Andéol était jugé digne de donner sa vie pour la sainte cause de la vérité, Bénigne, Andoche, Thyrse se répandaient dans la vallée de l'Arroux, affluent de la Loire, et y jetaient les semences de la foi. Les quelques fidèles des contrées voisines se portaient à leur rencontre; ils les entouraient d'une respectueuse émotion, se recommandaient à leurs prières, leur offraient des présents. C'est ainsi que l'apôtre de la Bi)urgogne et ses compagnons atteignirent Augustodunum , aujourd'hui Autun, où le décurion Faustus leur accorda généreusement l'hospitalité; ils donnaient la connaissance du vrai Dieu, en échange du bon accueil qu'on leur faisait dans les localités où il leur était permis de séjourner. Ils en rendirent participants leur hôte et tous les membres de sa famille : gagner ces personnages de la population éduenne, c'était mettre au service de la propagande chrétienne l'influence attachée à la science, à la réputation, à la fortune, au pouvoir. De ses yeux d'évêque et de son cœur de père, le bienheureux Bénigne suivait attentivement ce mouvement qui s'opérait, au profit de l'Évangile, dans la confédération des Édues.
On sait que, pour effacer dans les provinces conquises les derniers vestiges d'une nationalité éteinte, le vainqueur greffa la race gauloise sur le vieux tronc romain : il craignait les noms mêmes et leur prestige sur l'esprit des peuples; afin d'abolir jusqu'aux souvenirs qui s'y rattachaient toujours obstinément, Auguste les avait changés. Ainsi les Édues virent substituer la dénomination d'Augustodunum au nom de Bibracte, célèbre dans les fastes de la Gaule indépendante. Cette Rome des Celtes se para dè^ lors des litres pompeux de sœur et d'émule^de la métropole de l'empire. En échange d'une prépondérance et d'une liberté perdues, on lui donna, avec ses écoles Ménionnes, la littérature, les arts, les théâtres, les arènes, les aqueducs, les thermes, un champ de Mars, un capitole consacré à Mercure,.les fêtes, les
sloriquii sur l'vrjJisc paroissiale de Dourçj- Saint -Andéol, brochure anonyme iu-8". imp Nyons (Drôme).