CHAPITRE XI
jeux, les mœurs, la religion, la vie enfin de Rome païenne dans sa plus grande splendeur. On la couronna, comme Gybèle, devenue sa déesse favorite, de superbes murailles, de tours, de créneaux, de portes magnifiques, semblables à des arcs de triomphe. On l'embellit de temples dédiés à Jupiter, à Junon, à Saturne, à Vénus, à Mars; celui d'Apollon, dieu des beaux-arts et protecteur de la santé, se distinguait entre tous. Les plus beaux marbres étrangers décorèrent les palais, tous les édifices publics, où l'élégance et la richesse des ornements le disputaient à l'étendue, à h masse imposante, à l'aspect grandiose.
De même qu'à Rome se renconi raient au mille d'or tous les grands chemins du monde; ainsi, au centre d'Augustodunum, aboutissaient de grandes voies, des divers points de la Gaule. Une de ces voies passait sous la porte appelée aujourd'hui porte Saint -André, se dirigeait à peu près entre les deux villages de Saint -Pierrel'Étrier et de Saint-Symphorien; puis, se bifurquant non loin de la ville, elle conduisait àLangres, à Alise, à Dijon, à Sens, à Besançon; ces différentes ramifications déployaient leurs rephs onduleux au milieu des campagnes ou sur le flanc des monts d'alentour. C'était l'usage chez les Romains d'inhumer les morts près des grandes routes, à quelque distance des villes. Il y avait autour d'Augustodunum plusieurs de ces cimetières qui formaient, avec des tombeaux, comme une seconde enceinte à la cité. On remarquait, entre autres, celui qui occupait l'emplacement appelé encore aujourd'hui le Ghamp-des-Umes, que signalait aux yenx la haute pyramide qu'on croit être le monument funéraire du célèbre Éduen Divitiac, maintenant en ruine. Là semble avoir été plus spécialement le lieu de sépulture des Gaulois. Un autre champ des morts, voisin de la voie de Langres, parait avoir été, même avant que les chrétiens l'eussent adopté, le principal d'Augustodunum pendant la domination romaine. Outre ce vaste polyandre qui s'étendait le long de la Via Strata, un vieux temple dédié à la divinité druidique appelée Saron s'élevait sur le gracieux plateau honoré, dans la suite, du nom de Saint-Martin. Non loin de là, près de l'embranchement des anciennes voies de Sens et de Besançon, il y avait aussi des dieux Termes ou pierres terminales. A l'entrée de la vallée profonde qui conduit sur le plateau d'Auxy, on voyait une autre roche sacrée nommée la Pierre-du-Cerf, où les Édues célébrèrent peut-être, à l'ombre des chênes, les rites sanguinaires de Tentâtes.
Tel était l'aspect d'Augustodunum à l'époque où Bénigne accomplissait dans cette capitale des Édues un des actes les plus importants et les plus glorieux de son apostolat : le baptême de Symphorien, fils de l'illustre Faustus. On vit ce jeune homme, de race sénatoriale, passer de l'enfance à la jeunesse sans les imperfections de ces deux premières périodes, les plus dangereuses de la vie; une prudence naïve, jointe à une simplicité noble, tempérait toutes ses actions, en sorte que, dans un âge qui d'ordinaire ne donne que des fleurs, son esprit déjà mûr avait produit des fruits d'une sagesse anticipée. On remarqua en lui des preuves si sûres d'un mérite achevé, que les vieillards les plus consommés dans la pratique des vertus, frappés de tant de brillantes qualités, avouaient qu'on ne pouvait pas être aussi accompli sans avoir commerce avec les intelligences célestes. En un mot, il s'était si bien conduit à travers les écueils de sa ville natale, qu'il avait évité d'y faire naufrage. Alors Augustodunum, dédié au génie de l'empereur, avait des autels pour tous les cultes; les croyances religieuses des Élues se trouvaient être un mélange monstrueux de druidisme et de polythéisme; il n'y avait pas un rocher qui ne fût consacré à quelque dieu; on avait tout divinisé, la patrie elle-même; comme Rome, l'antique Bibracte était devenue une divinité; l'inscription qui l'atteste: Deœ Bibracti, « à la déesse Bibracte, » a subsisté jusqu'à nos jours.
Les figurines, les statues, les bas-reliefs, découverts en si grand nombre, démontrent également ce que les légendes racontent de l'importance qu'avait, à Augustodunum, le culte de Cybèle ou Bérécyntbe, la mère des dieux. Un jour qu'on promenait dans un char de triomphe, traîné par- des bœufs, l'image de cette déesse, Symphorien rencontra par hasard cette procession solennelle; bien loin d'adorer l'idole comme les autres, il en détourna le visage et témoigna l'horreur qu'il avait d'une abominable superstition. Cette marque de mépris le fit dénoncer à Heraclius, personnage consulaire, qui gouvernait la province éduenne pour l'empereur Marc- Aurèle. Celui-ci prit place sur son tribunal, au pied duquel comparut le jeune contempteur des faux dieux. « Tu es chrétien, dit le juge à Symphorien ; ignores-tu donc les édits des empereurs, qui ordonnent à tous les olEciers de justice de se saisir des chrétiens et d6 les mettre à mort, s'ils ne renoncent à leur rehgion? — Je ne les ignore pas, répliqua Symphorien; mais il n'y a point d'édit qui puisse me dispenser du culte du vrai Dieu , ni m'obliger à rendre les honneurs divins à un simulacre inanimé ou à un démon qui se fait adorer sous le nom de mère des dieux. — Il y a deux chefs d'accusation contre toi, dit le juge; tu es sacrilège à l'égard des dieux, ett rebelle à l'égard des empereurs; si tu n'obéis, on lavera ces crimes dans ton sang. — Vos menaces, réphqua le noble jeune homme, ne sauraient ébranler ma résolution; je suis convaincu qu'un chrétien qui retourne en arrière tombe dans l'abîme. Tant que je demeurerai ferme dans la protestation publique et sincère de n'adorer que le vrai Dieu, je suis siîr d'arriver au port tranquille d'une bienheureuse éternité, sans craindre ni les vents ni les flots que la fureur du démon peut soulever contre moi pour me faire périr. » Cette réponse énergique irrita Heraclius; il commanda aux licteurs de fouetter Symphorien et de le conduire en prison.
Quelques jours après ce premier interrogatoire, le gouverneur tenta de nouveau la constance du jeune martyr. « Tu ferais bien mieux de servir les dieux, lui dit-il, et de recevoir une gratification du trésor public avec une charge dans la milice de l'empereur. Si tu veux donc adorer Cybèle, Apollon et Diane, je vais faire orner l'autel pour le sacrifice. — Un juge qui se sert de son pouvoir pour tendre des pièges à l'innocence, répondit Symphorien, souille son tribunal et donne à son âme la mort éternelle. Il nous faut tous mourir. Pourquoi n'off'ririons-nous pas à Jésus- Christ comme un présent ce que nous devons un jour lui payer comme une dette? Vos offres cachent, sous l'apparente douceur du miel, une amertume empoisonnée. Nos joies et nos richesses en Jésus-Christ sont incorruptib'es; on n'en craint ni la perte ni la diminution. Vos plaisirs et vos fortunes, au contraire, ont l'éclat et la fragilité du verre. Le temps, comme un torrent rapide, entraîne tout; il n'y a que le vrai Dieu qui puisse rendre constante la félicité. L'antiquité la plus reculée n'a pas vu le commencement de sa gloire, et la suite des siècles futurs n'en verra point lafin. — Il y a trop longtemps, dit le juge impatienté, que je t'écoute discourir de la grandeur de je ne sais quel Christ. Si tu ne sacrifies à la mère des dieux, je te condamne aux plus horribles tourments. — Mon corps est pour un instant en votre pouvoir; mais mon âme est indépendante de vous et de votre tribunal. Souff'rez seulement que je vous rappelle les monstrueuses superstitions accumulées autour de l'idole que vous adorez. Voyez la fureur fanatique et la folle allégresse de ces corybantes, qui frappent des cymbales et qui jouent de la flûte dans ces fêtes tumultueuses où ils agitent leurs corps comme des frénétiques et poussent des hurlements lamentables. Qui ne sait que votre Apollon, chassé du ciel, a été réduit à garder les troupeaux du roi Admète; que lé souvenir de ses infâmes amours lui fait rechercher les couronnes de laurier entrelacées de myrtes et de roses; que, par des détours ménagés, il a su, ou plutôt la voix des démons a su contrefaire, dans l'antre de