CHAPITRE XI
Delphes, le mugissement des bœufs, pour mieux séduire par des oracles? On dit cependant qu'à force de tromper il lui est arrivé quelquefois de prédire la vérité. Pour Diane, les fidèles ont reconnu que c'est le démon du midi; elle court dans les rues, dans les forêts, sur les grands chemins, pour y dresser ses embûches, et c'est de là qu'on la nomme Trivia. »
Le gouverneur, courroucé , interrompit ce discours et prononça la sentence en ces termes : « Symphorien, pour avoir refusé de sacrifier à nos dieux, et avoir outragé la sainteté de nos autels, sera mis à mort par le glaive, aGn de venger les dieux et les lois. » Pendant que l'on conduisait le saint jeune homme au lieu du supplice, Augusta, sa mère, du haut d'une galerie, lui adressa ces héroïques paroles, dignes de la mère des Machabées : « Mon fils Symphorien, mon cher fils, souviens-toi du Dieu vivant; courage, mon fils, nous ne pouvons craindre la mort qui mène droit à la vie; lève ton cœur en haut, vois Celui qui règne aux cieux; si tu as aujourd'hui de la constance, ta vie ne sera point perdue, mais changée en vie meilleure; à cette heure, ô mon fils, tu vas, par un heureux échange, à la vie éternelle. » Et, à quelques pas delà, Symphorien, décapité, montait au ciel, le 21 août 178. De pieux fidèles enlevèrent clandestinement le précieux corps. L'un d'eux ramassa trois petites pierres teintes du sang de Symphorien, les enferma dans une boîte d'argent et enrichit de ce trésor une chapelle construite en bois au castrum de Thiers. Non loin du lieu de la sanglante exécution, à peu de distance aussi de l'endroit où s'éleva plus tard une superbe basilique en l'honneur du jeune martyr, à côté d'une fontaine se dressait une petite cellule; c'est là que les chrétiens transportèrent avec un aflPectueux respect la dépouille sacrée; là qu'ils l'inhumèrent, après l'avoir embaumée. Tout auprès de cette sépulture se trouvaient la grande voie qui conduisait à Langres et le cimetière qui fut autrefois à Autun, comme les catacombes à Rome, un lieu de réunion pieuse pour les vivants, de paisible sommeil pour les morts '.
Le tombeau de saint Symphorien ne resta pas longtemps obscur, ignoré, désert; bientôt il fut entouré de l'éclat des miracles , au point que les païens eux-mêmes le prirent en grande vénération. Du fond de l'Egypte, Cassien y vint en pèlerinage avec douze compagnons recueillis en Italie, Une vision céleste y conduisit Emanus, ermite de la Gappadoce. Amateur d'Auxerre et Simplice d'Autun y bénirent un premier oratoire. Euphrone y ajouta une majestueuse basilique avec une communauté de clercs réguliers. Germain d'Auxerre, pendant sa jeunesse, faisait chaque nuit plusieurs lieues pour venir y répandre ses prières, au milieu du chant des moines. Droctovée y puisa la vie féconde qui anima son monastère de Paris. Léodégar l'édifia par ses enseignements, le sanctifia par ses vertus. Après lui, des têtes couronnées, des grands du monde, des princes de l'Église s'y agenouillèrent pour glorifier l'enfance élevée à l'héroïsme par la foi d'une mère.
Vers la même époque, un autre adolescent d'illustre famille, Floscel, après avoir été quelque temps en communauté de souffrances et de prières avec Symphorien d'Augustodunum, fut arrêté, par l'ordre d'un président nommé Valerianus, avec une trentaine de ses condisciples ; on les somma d'invoquer à haute voix les idoles qui trônaient soit au forum, soit au capitole de l'opulente et voluptueuse cité. Ils étaient beaux à contempler, ces pieux écoliers, dans l'épanouissement de leur vive intelligence, la franchise de leur affection mutuelle, le précoce héroïsme de leur courage. Cette candeur du premier âge, cette fleur de pureté qui caractérisaient ces Éduens, si gracieux de fraîcheur, si édifiants d'innocence, avaient un charme qui pénétrait les assistants. Floscel ou Flccel, le plus intrépide, encourageait les autres
• Saint Sijmp/wrien et son culto, par l'altbù Charles Diuet, cliauoine d'Autuu. 18(il.
au martyre. Le président Valerianus, suffoqué de rage à la vue de cette sainte audace, commanda aux bourreaux de tourmenter le jeune confesseur de la foi; ils rétendirent sur le chevalet, l'exposèrent aux bêtes, le livrèrent aux flammes; mais'de tous ces genres de supplices Floscel sortit toujours sain et sauf. Les bourreaux le prirent pour un magicien; alors, émus de colère, ils lui percèrent la langue et les mains avec des clous. Rien n'ébranla sa constance à confesser Jésus-Christ. Marc- Aurèle, qui traversait les Gaules, manda devant lui l'inflexible jeune homme, qu'on dépouilla de ses vêtements pour le couvrir d'une robe de lin. Floscel ne se démentit point en présence de l'empereur; il eut aussitôt la têfe tranchée hors de la ville, le il septembre de l'an 178. Les Normands disputèrent aux Bourguignons l'honneur d'inscrire sur leurs tablettes diptycales le nom de ce jeune martyr. Le bréviaire de Coutances affirme que Floscel versa son sang à Coutances même , et que ses reliques furent transférées à Beaune dans le ix^ siècle, pour être soustraites à la profanation des pirates. Ce saint est-il mort à Autun ou à Coutances? Telle est la question : elle n'est pas difficile à résoudre en aâraettant deux Floscel martyrisés, l'un à Bayeux, l'autre à Autun, comme l'a prouvé un intéressant Mémoire lu dans la vingt-septième session du Congrès scientifique de France, à Cherbourg, en d860 '.
Bénigne et ses auxiliaires avaient eu la consolation de voir un assez grand nombre de fidèles prêts à suivre l'exemple de ces jeunes athlètes du Christ. « J'ai une sœur germaine, nommée Leonilla, lui dit un jour le décurion Faustus; cette noble dame a pour petits-fils trois frères jumeaux; ils sont instruits dans les sciences libérales; cependant, suivant les traces de leur père, ils vivent encore au sein de l'erreur; mais leur mère désire les enrôler dans la milice du Christ; venez -lui en aide; faites qu'à la noblesse du sang ma famille ajoute la grandeur morale que donne la foi. » Le bienheureux Bénigne crut que Dieu lui offrait cette occasion pour porter plus loin le flambeau de la vérité : il chargea le prêtre Andoche et le diacre Thyrse d'évangéliser les peuplades de la confédération éduenne; puis il gagna Andomatunum, aujourd'hui Langres. Cette capitale des Lingons, ville fédérée ou alliée de Rome comme Augustodunum, avait vu, comme elle, s'élever, dans toute l'étendue de son territoire, de nombreux édifices. Une inscription indique qu'une dame romaine, de la cité lingonne, nommée Atiià Sacrata, y restaura un théâtre à ses frais; la tradition prétend que l'abside de la cathédrale, avec ses pilastres aux chapiteaux corinthiens, a été bâtie sur l'emplacement d'un temple consacré à Jupiter Ammon. Les fouilles faites en travaillant aux fortifications de Langres portent à croire qu'il y avait des loges d'amphithéâtre, destinées à la garde des bêtes féroces. Un bas-relief représentant un combat de gladiateurs confirme cette probabilité. De tous les splendides monuments de cette ville, enivrée au temps de Tacite de trésors et de voluptés, un seul est encore debout avec ses archivoltes fièrement jetées sur d'élégantes impostes, avec ses pilastres aux acanthes découpées comme les touffes de verdure que les vents y suspendent, avec sa frise ornée d'armures sculptées en demi-relief, suite continue de faisceaux où l'on remarque surtout des boucliers de différentes formes; c'est le bel arc de triomphe enclavé dans la muraille du rempart, entre la porte du Marché et celle de Saint-Dizier; il terminait une large voie romaine qui se divisait à quelques milles d'Andomatunum, et s'en allait par plusieurs branches chercher les riches productions de la Gaule.
Le bienheureux Bénigne, laissant derrière lui toute cette vaine gloire du monde, témoignage superbe de notre néant, s'en alla frapper à la porte de la vertueuse Leonilla, sœur du décurion Faustus, qui l'accueillit avec la plus grande vénération.
1 Aimales hagiogruphiques de la France, par Barthélémy. Années 1860, 1861.