CHAPITRE XI
En échange de cette gracieuse hospitalié, l'homme de Dieu catéchisa la noble matrone et la convainquit de la fausseté païenne, de telle sorte qu'elle devint une chrétienne extrêmement zélée, Spensippe, Éleusippe et Méleusippe, petits-fils de cette fervente néophyte, aimaient beaucoup à faire des excursions à cheval dans la campagne. Un jour ils se rendirent au champ nommé Pasmasius, pour offrir des sacrifices à la déesse Némésis, dont la statue se dressait an milieu de cette contrée comme la protectrice des populations païennes d'alentour. C'était vraisemblablement le village de Balesme, situé à la source de la Marne; il est rempli d'antiquités romaines; tout auprès existe un endroit qu'on nomme encore aujourd'hui la Môse '.
Les jeunes sacrificateurs rapportèrent à leur aïeule les restes de leurs superstitieuses offrandes. LeoniHa, saisie d'horreur à la vue de ces viandes immolées à une idole impure, les jeta aux chiens; puis, assistée de Bénigne, elle instruisit ses petitsfils des saintes et salutaires notions delà doctrine chrétienne. Les trois frères jumeaux écoutaient immobiles; ils demeuraient ainsi sous l'empire d'un merveilleux étonnement, lorsque des visions qu'ils avaient eues la nuit précédente leur revinrent en mémoire. « Je me voyais dans le giron de mon aïeule, dit Speusippe; elle pressait sur mes lèvres sa mamelle pleine de lait; elle m'assurait que plus j'en boirais, plus je serais vaillant et prompt à vaincre, lorsque viendrait l'heure du combat. — J'ai vu dans le ciel, assis sur un grand trône qui semblait être d'or, d'argent et de pierres précieuses, dit à son tour Éleusippe, un homme d'une majesté éblouissante; son aspect confondit mon intelligence et efli'aya mon cœur; il m'engagea d'un air plein de sérénité à ne rien craindre et m'annonça que je mériterais la couronne de la victoire. — J'ai vu, moi aussi, dit Méleusippe, je ne sais quel roi puissant qui tenait en chaque main un sceptre; il nous appelait tous trois ensemble sous les drapeaux, nous revêtait de splendides baudriers, nous rachetait à un grand prix des chaînes de la captivité, nous comblait de dons inépuisables et nous promettait de nous ceindre pareillement, dans son palais, d'éternels diadèmes. »
Grâce aux prières que leur aïeule adressait à Dieu, tous les jours et toutes les nuits, pour leur conversion, les trois frères jumeaux, éclairés par les prédications du bienheureux Bénigne et par les pieux entretiens de la fervente Leonilla, témoignèrent le plus vif désir de connaître sans aucune ombre le Dieu vivant et véritable; ils reçurent le baptême; puis ils s'attachèrent à Jésus-Christ avec tant d'ardeur, qu'ils ne cessèrent de lui gagner des âmes par leurs remontrances et par leurs exhortations. lis ordonnèrent même à leurs serviteurs de renverser, avec la statue de Némésis, les douze sanctuaires païens qu'ils avaient jadis érigés dans leur propre domaine et de jeter au vent la poussière des idoles brisées. Le bruit s'en répandit dans tous les quartiers d'Andomatunum. Le peuple, exaspéré, s'ameuta sur les places publiques. Les duumvirs de la cité, les prêtres des faux dieux, les agents de la justice romaine accoururent chez les petits-fils de Leonilla. « Quelle soudaine témérité a envahi vos esprits? leur dirent-ils; qui vous a persuadé d'abandonner un culte que vos ancêtres ont reconnu depuis la plus haute antiquité? Le Christ, que vous adorez à l'égal d'un Dieu , les Juifs l'ont cloué à une croix ! — 0 insensés que vous êtes ! s'écrièrent les frères jumeaux, pourquoi nous contraignez-vous à adorer des pierres et des métaux qui n'ont aucun souffle de vie? Le vrai Dieu vivant auquel il faut croire, c'est le Père, le Fils et le Saint-Esprit, un seul Dieu en trois personnes. » Quadratus, ému d'une grande colère, frappa du poing au visage Speusippe et Éleusippe, qui seuls avaient parlé. Ce coup, reçu d'une main païenne et brutale, sembla à Méleusippe
1 Étude historique et critique sur la mission, les actes et le culte de saint De'?iig?ie, et sur l'origine des Églises de Dijon, d'Autun et de Langres , jiar l'abbé Bougaud. Édit. 1859.
une faveur qa'on n'avait pas'voulu partager avec lui; aussi : « Mourir pour Jésus- Christ, dit-il, c'est le moyen de parvenir plus vile à la vie éternelle. «
Palmatius, Quadratus et Hermognènes sollicitèrent Leonilla de ramener ses petilsfils au culte des dieux par ses caresses et ses conseils maternels. La vénérable aïeule vint, en effet, trouver les jeunes confes?eurs, les embrassa tendrement; et, pleurant de joie, elle leur dit : « Persévérez virilement dans la sainte confession du Christ; que nulle menace, nul tourment n'effraie vos âmes; armez-les vaillamment du boucher de la foi. » Les juges, irrités, commencèrent à les soumettre à diverses tortures. On les suspendit par les pieds et par les mains à un même arbre eu , à force do poulies, on leur tira les membres avec une violence telle qu'on croyait à tout moment que les nerfs allaient se rompre. « Dieu est avec nous, disaient les frères jumeaux, et, grâce à son secours, nous nous moquons de vos tourments. » Les juges, pleins de rage, menacèrent de les faire brûler vifs; Speusippe, Éleusippe et Méleusippe en furent ravis. Quand on les eut jetés dans un brasier ardent, les flammes ne consumèrent que leurs liens et s'arrondirent en vcùte au-dessus de leurs têtes. Le feu éteint, les spectateurs s'approchèrent des martyrs, qui n'offraient aucune trace de brûlure. Ceux-ci déclarèrent joyeusement à la foule que Dieu leur avait laissé le choix de vivre ou de mourir, mais qu'ils préféraient sortir de ce misérable monde; aussitôt ils s'agenouillèrent pour prier et rendirent ensemble le dernier soupir, le 17 janvier 478.
L'héroïsme de ces jeunes confesseurs de la foi convertit Jovilla, noble dame lingonne. Néon et Tarbon, greffiers du tribunal, qui tous trois cueillirent avec Leonilla les palmes du martyre. On ensevelit leurs corps dans un bourg nommé Urbatus, à deux milles d'Andomatunum-, à l'embranchement de deux grandes voies romaines; or, d'après les plus anciennes chartes de l'Éghse de Langres, d'après les titres mêmes de fondation de l'abbaye de Saint-Geomes, c'était le vieux nom du village actuel de Saint-Geomes, où reposent, dans une crypte d'un style grossier de la période romane primitive, les ossements des saints jumeaux. Non loin de celte crypte, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, sur la route romaine de Langres à Lyon, se trouve un renflement de terrain surmonté d'une croix; on le nomme le Martyra. C'est là, dit-on, qu'eut lieu l'héroïque mort des frères jumeaux : l'éloignement des habitations, la position du Martyra à l'embranchement de deux voies romaines, la proximité de l'endroit où l'on ensevelit les saints jumeaux, les ruines d'une antique chapelle bâtie en ce lieu rendent croyable cette tradition. D'ailleurs les découvertes archéologiques les plus avérées, non moins que les martyrologes, établissent la naissance, le supplice, la mort et la sépulture des frères jumeaux, non en Cappadoce, comme le prétendent des schismatiques grecs et des jansénistes français, mais au territoire des Lingons.
Le bienheureux Bénigne, que les membres de cette illustre famille gallo-romaine avaient reçu comme une manne céleste, dit la légende, et écouté comme un oracle, voyant la cité lingone assez bien munie de propagateurs de la foi en leur personne, se dirigea vers la confédération éduenne; il s'arrêta au castrum établi par César pour contenir les tribus turbulentes de celte région. Ce camp retranché se nommait alors Dibioou mieux Divio, aujourd'hui Dijon, à cause d'un temple fameux qu'on y avait •bâti en l'honneur de tous les dieux de l'empire. Il ne descendit pas jusqu'au territoire d'Augustodunum; il savait que ses dévoués coopérateurs, le prêtre Andoche et le diacre Thyrse, évangélisaienfles environs de cette cité, qui, en face d'eux, dressait en pompeux étages ses théâtres, ses amphithéâtres, ses palais, ses temples, son capitole, son prétoire couronné par les forêts druidiques et le mont sacré de Jupiter. On croit que ceux-ci prêchèrent d'abord sur le territoire de Matisco, aujourd'hui le