CHAPITRE XI
Le nom de comte, cornes, que la légende donne à Terentius, ne saurait embarrasser; au contraire, il sert à prouver la haute antiquité des actes primitifs de saint Bénigae; si les soi-disant critiques qui s'efforcent d'établir qu'au ii® siècle il ne pouvait y avoir des comtes de Dijon avaient connu le texte des actes primitifs, ils auraient vu qu'on n'y donne pas à Terentius le nom de comte de Dijon, mais qu'on l'appelle simplement le comte Terentius. Or ce simple nom de comte, ajouté d'une manière honorifique à un nom propre, se trouve fréquemment au i" siècle. Il y en a des exemples dans Suétone, dans Lampride, dans Jules Capitolln, dans Spartien, et même dans les inscriptions lapidaires des deux premiers siècles. Il y a là un indice que les actes primitifs ont été écrits à celte époque; plus tard, en effet, les Gaules étant divisées en comtés particuliers, on n'aurait plus dit Terentius cornes, mais cornes Divionensis, ou, comme le paraphraste de la pièce originale, cornes illius loci.
Le signalement de saint Bénigne, donné par Terentius à Marc-Aurèle, sent si bien l'antique, qu'il suffirait à lui seul pour démontrer l'authenticité des actes primitifs; ce trait surtout, que Bénigne avait les cheveux courts, ou plutôt la tête rase, caput hahere tonsum, appartient aux premiers siècles. Alors on ne portait pas encore de couronné cléricale, ce qui eût été imprudent au milieu des persécutions; mais on portait déjà les cheveux courts, et pour ainsi dire rasés : ce qui n'offrait aucun inconvénient, puisque les esclaves, les pauvres, les prêtres d'Isis et de Sérapis, les initiés d'une multitude de mystères, avaient également la tête rase. Du reste, il y avait une raison spéciale pour que Bénigne adoptât cet usage; il avait reçu sa mission du pape saint Anicet; or il existe dans le pontifical attribué au pape Daraase un décret par lequel le pape saint Anicet impose aux clercs l'obligation de couper leurs cheveux.
Bénigne avait établi dans l'habitation du fervent et charitable Félix le lieu de la prière commune, l'oratoire qui abritait l'autel et les saints mystères. Eq ces temps périlleux , la prudence conseillée par l'Évangile devait parler plus haut que l'ardeur du zèle ou les entraînements de la charité. Tant que durèrent les persécutions, les chrétiens furent obligés de tenir dans l'ombre une partie de leur doctrine et de leur culte. Une pierre tumulaire découverte en 1839 à Autun fournit non-seulement un exemple de cette discipline du secret, mais encore une preuve de l'existence d'une communauté chrétienne chez les Édues au temps de Marc-Aurèle; car on attribue ce monument au règne de ce philosophe à manteau impérial.
« La race sacrée du céleste poisson, dit l'inscription conservée en distiques grecs, fit connaître parmi les mortels la source immortelle d'une eau vive. Rafraîchis ton âme, ô ami, dans les eaux éternelles d'une inépuisable sagesse; prends l'aliment, doux comme le miel, du Sauveur des saints; mange et bois, portant le poisson dans tes deux mains , etc. » Ceux qui n'étaient pas initiés devaient trouver ces mots inintelligibles; mais les néophytes qui avaient passé par les épreuves du catéchuménat savaient de quoi il s'agissait sous la figure du poisson ; ils n'ignoraient pas que le poisson était un symbole du Christ, parce que les lettres du moi poisson en grec formaient les initiales des mots Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur; quand les fidèles delà confédération éduenne lisaient cette inscription, ils comprenaient que la race sacrée du Poisson céleste représentait les missionnaires chrétiens de la Gaule, et que l'aliment plus doux que le miel, porté des deux mains, n'était autre que le pain eucharistique.
Malgré ces précautions. Bénigne, comme bien d'autres, n'avait pu se dérober aux regards scrutateurs des agents de la police consulaire. Terentius employa tour à tour les remontrances, les promesses, les menaces, les flatteries, pour le contraindre à
228 LES PREiMIERS APOTRES DES GAULES
renier Jésus-Christ ; l'intrépide vieillard lui répondit que rien ne serait jamais capable d'arracher de son cœur l'amour qu'il devait à un si bon maître. Il déclara qu'il le reconnaissait pourle Verbe du Père éternel, la lumière du monde, l'auteuret le consommateur de la foi, le juge souverain, au tribunal duquel, tout puissant et présomptueux qu'il était, il comparaîtrait pour y recevoir le châtiment de ses crimes. Une parole si hardie aigrit tellement le juge, qu'il ne songea plus qu'à inventer de nouveaux supplices pour tourmenter Bénigne; il fut étendu sur le chevalet avec des poulies, et déchiré à coups de nerfs de bœuf. On lui enfonça des alênes sous les ongles; ensuite on lui scella les pieds dans une pierre creuse avec du plomb fondu; puis on renferma, sans lui donner de nourriture, durant six jours, avec des chiens furieux et afTaméî. Au bout de ce temps, on le trouva plein de vigueur et de santé. Dieu Tavait soutenu par ses anges. On lui rompit le cou avec une barre de fer; enfin on l'acheva à coups de lance dans la prison même. Son âme s'éleva dans le ciel sous la forme d'une colombe plus blanche que la neige, le d'^'" novembre 178, et son corps exhala une odeur agréable si pénétrante que tout le cachot en fut parfumé. La pieuse Leonilla vint de Langres pour lui rendre les devoirs de la sépulture; afin de le soustraire aux regards des idolâtres, elle le déposa dans un grand sarcophage de forme païenne, semblable aux tombes gallo-romaines; pour compléter l'illusion, elle n'y fit graver aucune inscription ni aucun symbole; enfin, à la différence des païens, qui plaçaient leurs tombeaux en plein air, elle l'enfouit sous terre, à peu de distance de l'endroit où l'apôtre avait glorieusement triomphé de la mort. Il ne reste plus qu'une pierre de ce monument, découverte sous les décombres et reconnue Irès-solennellement le 30 novembre 1858.
Les mêmes arguments qui prouvent que saint Bénigne n'est pas mort sous Aurélien, mais sous Marc-Aurèle, s'appliquent à la date du martyre de sainte Colombe. Celte vierge, née en Espagne, d'une famille royale païenne, ne balança pas à quitter dès l'âge de seize ans la maison paternelle pour venir dans les Gaules avec Béate, sa parente, Sanctien, Augustin et plusieurs autres, afin d'y embrasser le christianisme. Si, partant des Pyrénées pour se rendre chez les Sénons, par Vienne en Dauphioé, on suit les voies romaines, telles qu'elles sont tracées sur la carte de Peutinger, on y rencontre de nombreuses localités du nom de Sainte-Colombe, que cette vierge illustre a dû traverser et où sa mémoire demeure en grande vénération. Elle prolongea son séjour au sein de la chrétienté viennoise plus qu'ailleurs; elle y fut purifiée dans les eaux salutaires du baptême. Là on voit encore, comme preuve matérielle de ce fait, dans l'église de l'insigne monastère des bénédictins, consacrée à Dieu en l'honneur de sainte Colombe, une chapelle construite sur le heu où elle reçut le sacrement de la régénération spirituelle; on y lit cette inscription : Baptisterium sanctœ Columbœ.
Après Crescent, envoyé par saint Paul, l'Église devienne vénérait, dans leur ordre de succession, les évêques Zacharie, Martin, Verus, Justus, qui donnèrent leur vie pour Jésus-Christ. Cette série de quatre pontifes martyrs démontre combien furent tourmentés les commencements de cette chrétienté. Comme bien d'autres, elle n'avait pu se produire au grand jour sans froisser des passions et des intérêts de tout genre. De sourds murmures se faisaient d'abord entendre; aux murmures succédaient les menaces; c'étaient les préludes de l'orage; dans le dessein des principaux meneurs, ces manifestations, plus bruyantes qu'ofi'ensives, avaient pour but de monter les têtes, d'irriter les masses, de les préparer à des excès inouïs. Après avoir fermenté dans les conciliabules, s'être répandu en furieuses déclamations au forum et sous les portiques des édifices publics, le fanatisme po^julaire éclatait contre
es chrétiens.