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gel de celle somme, et je n'achète plus de nouveaux quatuors; il m'est impossible de compléter la collection de Haydn ; Violette n'entend donc pas les Haydn, qui lui sont inconnus, et elle en souffre car elle aime Haydn.
— Oh ! s'écria Violette.
— Tu m'as dis que tu aimais Haydn.
— Haydn ou un autre, dit-elle en secouant la tête.
— Allons, dit Valentin, devant le monde elle n'ose pas avouer sa passion pour Haydn.
— Va, dit la jeune fille, c'est pour rire que je te disais cela : demain, matin tes souliers seront plus reluisants que jamais.
Valentm rencontra une après-midi M. Colisée qui s'était engagé, on ne sait pour quelle cause, dans le quartier de la rue Saint-Denis, avoisinant les halles. 11. Colisée avait toujours de ces toilettes de Champs- Elysées, habituelles aux gens qui n'ont rien à faire et qui passent leur temps à s'habiller et à se déshabiller, ou qui ploient leurs pensées à s'absorber dans l'harmonie d'un pantalon et d'un habit de difiTérentes couleurs. Aussi était-il tout dépaysé dans les rues de Taclivilé et du travail. Les débris des voitures de fruitières jonchent le pavé; d'incessantes voitures triturent ces matières et en font une boue particulière qui mettait M. Colisée sur les épines. H marchait sur la
pointe du pied, avec les angoisses d'un homme condamné à se promener à pieds nus sur une pelotte d'épingles. En même temps il affectait une roideur à la raodr^ et son mépris pour cette immense circulation paraissait tellement sur sa figure, qu'il fut victime d'une plaisanterie particulière aux maçons.Un ouvrier, devinant le dédain de M. Colisée pour le quartier, eut soin de se frotter légèrement à lui, et couvrit une des manches de son habit d'une poussière de plâtre. M. Colisée le regarda avec indignation; mais n'osant entamer une querelle avec un homme robuste, il continua son chemin en s'époussetant avec tous les signes d'une immense contrariété.
a Ah ! Monsieur, quel sale quartier, dit-il à Valentin; vraiment, c'est insupportable (Vvivr obligé d'y passer.
— J'y suis habitué, dit Valentin, et je m'y promène presque avec autant de plaisir que dans la campagne. J'éprouve môme des sensations douces et gaies en regardant toutes ces couleurs vives du marché des Innocents.
— Mais, Monsieur, on se crotte à l'impossible devant votre marché !
— Quand mes yeux sont contents, dit Valentin, je ne m'inquiète guère de regarder à mes pieds. N'est-ce pas une charmante récréation que de regarder en passant toutes ces verdures, ces couleui^ si franches des légumes et des fruits, et toutes ces belles santés de
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marchandes qui sVpanouissonl dans ce coin de Paris ?
— Penh î dit M. Coliséc, vous regardez ces femmes?
— Non-seulement je les regarde,mais je les admire ; la franclîise, la gaieté, sont écriles sur leur embonpoint, et cette vue me réjouit plus que l'aspect de vos femmes pAles et chloroliques du boulevard. 0
LVntretien fut interrompu par une foule considérable qui stationnait devant un bâtiment en démolition dont il ne restait plus qu'une haute aile de six étages. Tne forte corde était attachée dans l'embrasure d'une fenêtre, et les maçons étaient occupés à faire reculer les curieux, dans la crainte de quelque accident.
« Je vais chez mon coiffeur me faire donner un coup de fer, dit M. Colisée : vous devriez bien m'accompagner, on vous friserait par la même occasion.
— Moi? me friser î s'écria Valentin.
— Pourquoi pas î Mon coiffeur est un homme très-artiste. Vous verrez le parti qu'il tirera de votre tête î vous ne vous reconnaîtrez plus en sortant de ses mains.
— C'est bien ce dont j'ai peur, dit Valentin. Il faut réellement une vocation pour se faire friser, et un homme comme moi, qui n'a pas grand souci de son extérieur, devient ridicule avec une tête trop travaillée. Il n'y a plus d'harmonie dans sa personne ; les boucles ondoyantes de la chevelure ne correspon- <lent pas au reste de la personne. La frisure vous va
très-bien, monsieur Colisée. — Vous trouvez? dit celui-ci. — Parfaitement, quoique je trouve que la masse de vos cheveux soit disposée un peu largement. A votre place, je ferais arranger mes cheveux à la neige. — Vraiment! dit M. Colisée en réfléchissant, à la neige! — Rien n*est plus joli qu'une frisure à la neige, dit Valentin, qui apportait dans ce discours un sang-froid de garçon perruquier ; vos cheveux noirs paraîtraient encore plus noirs frisés par petites mèches et divisés en mille petites boucles... A propos, je voulais vous demander un renseignement... Vos cheveux ne sont pas teints? — Teints! s'écria M. Colisée avec indignation. — Et vos moustaches? avouez qu'elles le sont un peu. — Mais, Monsieur, je ne sais ce que vous voulez dire. — C'est que vos sourcils sont si bien dessinés ! Mais vous ne me direz pas que vous ne mettez pas un peu de noir dans le coin de vos yeux pour les agrandir? — Ah ! Monsieur! s'écria M. Colisée indigné. — Vous êtes un coquet, dit Valentin, cela se voit. — D'après ce que vous avancez, Monsieur, dit M. Colisée, je vous supplie de venir avec moi chez le coiffeur. — J'irai volontiers, répondit Valentin, mais à une condition, c'est que nous allons voir celte maison tomber. — Rien n'est plus dangereux, disait M. Colisée; nous allons être couverts de poussière. — Non, dit Valentin; nous sommes trop loin. »
Les maçons commençaient à tirer les cordes ; un im -
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mcnse pan de mur so balançait doucoincnt ; enfin un grand craquement se fil entendre, puis un bruit semblableà celui d'une forte fusillade. Il nerestaitplus que des débris de la maison ; mais un nuage de poussière épaisse enveloppait la rue et les curieux. Valonlin avait compté sur cet etîet, car la circulation fut interrompue par la crainte d'accidents^ et M. Cotisée ne se tira de ce brouillard produit par les décombres que les habits entièrement saupoudrés d'une matit''re épaisse et gi'is&trc. 11 ne pouvait s'en consoler et tardait d'arriver chex son coiffeur, le célèbre Jalabcrt, pour remettre de Tordre dans sa toilette. 11 avait si peu l'habitude d'apporter quelque poussière sur ses habits, que le coiffeuren manifesta son émotion. « Est-ce vous, monsieur Colisée? dit-il. Je vous reconnais à peine. — Voyez, monsieur, dit M. Colisée à Valentin, Jaiabert a peine à me reconnaître. Jaiabert, donnez mon habit et mon gilet à votre garçon, qu'il les neltoieattentivement, n'estce pas?... Et mon chapeau! etmes cheveux ! — Oui, votre chevelure est bien en désordre ; pas autant que celle de Monsieur, dit le coiffeur en jetant un regard médisant du côté de Valentin ; mais nous vous en tirerons, monsieur Colisée, grâce surtout à une nouvelle pommade qui laisse les plus fines bien en arrière, une pommade unique, qui va avoir un succès... — Ah ! s'écria M. Colisée, vous avez une nouvelle pommade? J'en veux... — Elle coûte un peu cher. — N'importe! vous savez que je ne regarde pas au prut.
— Et vous avez raison, monsieur Colisée. Quand vous aurez goûté de la pommade d'Olivarès, vous n'en voudrez plus d'autre. — Est-ce vous, Monsieur, qui êtes rinventeur de cette pommade? demanda Valentin au coiffeur. — Monsieur, j'en suis indigne ; je la fabrique, mais le secret de cette merveilleuse composition m'a été donné par le parfumeurde la reine d'Espagne. Rien de plus délicieusement aromatisé ; sentez, monsieur Colisée, je vous prie ; rien de plus coquet à ia vue ; regardez, Messieurs. Cela vous donne envie d'en manger.
— Oh ! » s'écria Valentin.
Le coiffeur haussa les épaules d'avoir montré une telle curiosité à un homme qui n'en était pas digne : ayant introduit son doigt dans le pot de pommade, il le retira charge d'un produit gras qu'il avala en témoignant de grands signes de satisfaction.
Valentin regardait le coiffeur avec autant de stupéfaction qu'un honnête rentier qui veiTait un ours du jardin des Plantes avaler une nourrice et son nourrisson : sa surprise était d'autant plus grande qu'un rayonnement qui partait de l'intérieur pour s'attacher à la face du coiffeur, montrait dans quelles extases gastrosophiqucs le plongeait la pommade d'Olivarès. Sa langue accomplit même diverses circonvolutionsà Tintérieur de la bouche, ainsi qu'un serpent qui s'avance par immenses annelures ; grûco à ce manège, la plus P«'»i'»'{>:iiTol!p(lo h\ fameuse pommade d'Olivarès ne
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put rester attachtH» an palais, et immédiatemenl après cette opération, le coiffonr leva vers le ciel nn regard doucement attendri comme pour le remercier de lui avoir permis de savourer sur cette terre un moment de délices; a Ah ! s'écria-t-il avec un accent de regret, si je pouvais en manger tous les jours ! Mais c'est trop coûteux... Songez, monsieur Colisée, qu'un grain de la grosseur d'une télé d'épingle suffit à parfumer les chevelures les moins soignées. » Jalabert envoya un autre c(»up d'oeil de mépris à Valentin. « Je ne peux pas délivrer un de ces petits flacons à moins de dix francs, dit le coiffeur en montrant un flacon d'un verre assez épais qui contenait un filet jaunâtre de la grosseur d'une aiguille. — J'aimerais mieux manger pour dix francs de choucroute, » dit Valentin. Jalabert fit un haussement d'épaules plein d'insultes violentes. H regardait d'une façon significative Valentin et M. Colisée, de telle sorteque ce dernier comprit qu'il avaitfait une faute en introduisant un mortel si grossier dans le temple, o M. Valentin plaisante, dit M. Colisée qui craignait de se compromettre aux yeux de Jalabert. On ne mange pas dix francs de choucroute... pouah ! — Pardon, dit Valentin, quandelle est excellente, etqu'on y joint un grand quartier de lard pour la faire passer. » Le coiffeur se pinçait les lèvTCs. Est-ce que vous croyez, dit M. Colisée à Jalabert, que l'effet de cette pommade est réellement salutaire à l'intérieur? — Certainement, dit d'un air grave Iccoiffeur; mal-
heureusement, M. de Rotschild seul pourrait s'en passer la fantaisie; il faut étrearchimillionnaire pour faire un léger repas do cette pâte exquise... La dernière reine d'Espagne, celle pour qui la pommade d'Olivarès fut inventée, était trop pauvre pour en noanger. A quoi sert-il d'ôtre reine ! Un homme de génie trouve h Taide de la science une composition dans laquelle entrent les ingrédients les plus rares, et, Tœuvre terminée, vous ne pouvez jouir de ses bienfaits. Quelle leçon! s'écria Jalabert, quelle leçon ! Un simple artiste peut, à cette heure, en faisant un immense sacrifice, il est vrai, se passer une fantaisie interdite à la reine d'Espagne. Elle en aurait mangé de la pommade d'Olivarès, si en se restreignant elle pouvait en déjeuner un an, deux ans ; mais les trésors de l'Espagne y passaient... Les ministres l'en prévinrent, la reine eut la force de s'abstenir. -- Et vous, monsieur Jalabert, demanda Valentin, qu'eussiezvous fait a la place de la reine ?» Le coiffeur se recueillit, roula sa langue par tout le palais, comme s'il eût voulu recueillir quelque preuve à l'appui de sa gourmandise. 0 Je crois, dit-il, que j'aurais mangé l'Espagne et le Portugal... Mais quel parfum I Monsieur. » M. Colisée ne se tenait plus pendant cette péroraison ; il flairait dans l'air les évaporations de la pommade, il s'approchait d'une toilette sur laquelle Jalabert avait déposé le petit flacon ; mais, comme il étendait la main pour le palper^ le coiffeur s'écria : a Ne
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touchez pas , monsieur Colisée^ s'il vous plaii^ ne touchez pas.
— Vous voyez bien, dit celui-ci, que je me meurs d'impatience : je n'y goûterai pas, mais je voudrais connaître l'effet de la pommade d'Olivarès dans les cheveux.
— L'effet ! s'écria Jalabert d'un ton de reproche, dites plulùt la sensation, monsieur Colisée ; le cuir chevelu ressemble à une lande aride qui recevrait tout à coup les bienfaits d'un cngi'ais merveilleux. On sent chaque pore s'ouvrir sous cette douce influence, et le cheveu semble tressaillir dans son pore.
— De salut, d dit Valentin.
Le coiffeur regarda Valentin avec étonnement.
a De salut, reprit gravement Valentin. — De salut ? dit Jalabert, je ne comprends pas, Monsieur, expliquez-vous. 0 Valentin avait l'habitude, quand il était froissé par des sots prétentieux, de leur envoyer des plaisanteries extravagantes qui arrêtaient la conversation comme des bâtons dans les roues d'un carrosse. € N'avez-vous pas dit, monsieur Jalabert, que le cheveu semblait tressaillir dans son pore de salut ? — Monsieur, je n'ai pas parlé de salut. — Alors j'aurai mal entendu, dit Valentin ; mais continuez, je vous prie. — Quand vous m'aurez expliqué. Monsieur, votre mot. — Ne faites pas attention, Jalabert, dit M. Colisée, c'est un jeu de mots. — Cependant, Monsieur, dit le coiffeur, il faut être sérieux ou non ; je veux bien
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m'expliquer devant un étranger, non pour lui, mais à cause d'un client estimable. — Allons, Jalabert, dit M. Colisée, ne vous fûchez pas. — Me fâcher! dit le coiffeur, j'y perdrais mon temps; seulement j'avertis Monsieur qu'il devrait prendre garde à ses paroles... Monsieur le premier peut le coiffer, parce que ma maison est publique ; mais qu'il ne s'attende pas à passer par mes mains... De salut! pore de salut ! quel rapport cela a-t-il avec le cheveu? On pourra nettoyer la tôte de monsieur avec tous les onguents que possède notre maison ; mais que monsieur soit bien averti : pour or ou pour argent la pommade d'Olivarès ne rendra pas à ses cheveux cette naïveté et celte virginité que notre cuir capillaire reçoit en naissant. »
M. Colisée dit à Valentin, pendant que Jalabert se promenait à grands pas et murmurant tour à tour les mots de choucroute et de salut qui l'avaient particulièrement blessé: «Monsieur Valentin, adressez quelques paroles aimables à Jalabert. — Je ne demande pas mieux, » dit Valentin. Kt s'adressant au coiffeur : « Monsieur Jalabert, nous ne nous sommes pas compris, mais aussitôt que nous aurons l'occasion de faire plus ample connaissance, comme j'ai l'honneur de l'espérer, vous trouverez en moi un homme qui respecte l'art, de quelque côté qu'il parte. — C'est bien. Monsieur, je ne vous en demande pas davantage, dit le coiffeur radouci. Je vais d'abord prendre soin de la chevelure de M. Colisée, et quoique cela n'entre pas