V..; >iour Jalabertî s'écria Valentiii en serrant
Vs mains du coiffeur. -- Vous me permettrez de me iispenser de toucher à votre télé ; je ne fais pas plus 1«^ dix tiHes dans ma journée, et encore suîs-je brisé
'"'-•... Monsieur le premier, du reste, est un
îiine qui a reçu mes conseils, qui travaille
iepuis deux ans sous ma direction ; vous ne trouverez
l^as plus fort parmi les maîtres de la capitale. — Com-
' donc ! monsieur Jalabert, dit Valentin, je suis
., . assez flatté. »
Le coiffeur sonna, et celui qu'on appelait monsieur le premier ( afin sans doute de ne pas lui donner le nom injurieux de garçon, ni celui plus vulgaire de commis ou d'employé) entra ; c'était un grand jeune homme soigneusement rasé de partout où pousse le poil, mais qui reportait tout l'art de la coiffure dans les apprêts d'un coup-de-vent^ formant ombrage sur son œil gauche. Serré dans un pantalon collant à rayures noisettes, pincé dans un caraco vert-pomme, monsieur le premier entra dans le petit salon de coiffure comme s'il se fût présenté au foyer de la <lanse à TOpéra. Jalabert affectait l'air grave : plongé dans de graves méditations, la tête dans le grand collet de son vaste habit noir, le front entièrement chauve (fait qui eût pu porter atteinte à l'action bienfaisante de ses pommades), il parlait en homme supérieur atteint d'une calvitie prématurée par des
excès de veilles et de recherches scientifiques. La plupart de ses clients puisaient une immense confiance dans la perte des cheveux de Jalabert, certains qu'un homme atteint si jeune d'une pareille maladie, devait avoir poussé tous ses efforts de ce côté, soit pour prévenir les calvities futures, soit pour les arr^tor, soit pour les réparer.
A eux deux, Jalabert et son premier offraient le plus grand contraste : Tun grand, Tautre court ; l'un sévère dans ses habits, Tautrc excessivement recherché ; l'un sans cheveux, l'autre couvert de boucles et de crespelures si fines qu'elles devaient n'avoir pu être obtenues que par des aiguilles à tricoter rougies. Monsieur le premier n'avait qu'un léger vice : du bas de son pantalon à raies noisettes collant aux chevilles, s'avançaient deux énormes pieds larges et plats qui l'apparentaient avec les danseurs : il ne lui manquait que la couronne de fleurs, le sourire aux lèvres et une femme maigre à soulever dans ses bras pour débuter; car il portait sur sa figure cette sublime niaiserie qu'atteignent après de longues méditations les danseurs de l'Opéra, a Monsieur le premier, dit Jalabert, veuillez débarrasser monsieur, a Sur cet ordre, M. Colisée fut dépouillé de ses habits jusqu'à la chemise, a Le plumeau ?D commanda Jalabert. A l'aide d'une espèce de chasse-mouches composé de plumes d'oiseaux, il épousseta le cou de M. Colisée. « L'eau des Amours? » demanda Jalabert. Et il respira forte-
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ment un flacon que lui présentait monsieur le premier, en manifeslanl IVxlase d^mc personne qui respirerait do l elherpouria première fois. En ayant pris une gorgée dans sa bouche, il en lança seulement quelques perles sur la tôte de M. Colisée, et avala le reste en faisant claquer sa langue comme s'il eût hu un ejicellcnt verre de xérès. « Parfaite î s'écria-t-il ; vous devez trouver mon eau des Amours plus fine encore qu'à la dernière séance? dit-il à M. Colisée. — Certainement, dit celui-ci pour témoigner de la déférence à son coiffeur, car il n'avait pas senti la plus légère rosée pénétrer ses cheveux. — Le matelas ! » s'écria Jalabert. On lui apporta un, coussinet en soie rose qu'il étendit sur la tète de son client. Puis il prit un fer h repasser et le promena lentement sur le matelas en pesant de toute sa force sur la tête de M. Colisée, qui ployait sur sa chaise en menaçant de disparaître sous sa toilette, o Au nom du ciel, ne bougez pas, monsieur Colisée, je vous brûlerai ; résistez-moi, accumulez toutes vos forces. »
Valentin regardait ce curieux spectacle avec un intérêt tel qu'il ne se rappelait pas qu'un drame lui eiit apporté une pareille tension dans l'esprit, a Monsieur le premier, la petite douche aux essences de Bengale, s'écria Jalabert. » De même qu'il avait mangé un fort doigt de pommade d'Olivarès et qu'il avait avalé au moins une demi-gorgée d'eau des Amours, le coiffeur trempa ses lèvres dans l'essence de Bengale :
l'ayant mélangée dans un verre d'eau^ il introduisit cette combinaison dans le corps d'une petite seringue d*ivoire et en jicla, suivant son mot, quelques traits sur la tête de M. Coliséc ; puis il recommença l'opération du séchage avec un second fer plus pesant encore que le premier. S'emparant de deux baguettes de fer souple dont il constata la chaleur en les trempant dans un verre d'eau, il en fouetta la chevelure de M. Colisée en variant la manière de s'en servir ; tantôt il courbait les cheveux sous la pression des baguettes, tantôt il élevait la chevelure à l'état de monument pour se ' donner la joie de le renverser par des coups saccadés. A l'aide de ses baguettes il tripotait la chevelure de M. Colisée comme font les matelassières pour enlever la poussière de la laine des matelas, il les soulevait eA houppes, en flocons nuageux, et les pliait aux mille caprices des roseaux tourmentés par la tempête.
Monsieur le premier regardait ce travail avec une parfaite admiration en se dressant, non pas sur la pointe, mais sur le bord de ses larges pieds ; son long corps se balançait suivant les souples mouvements des baguettes de fer. Après les opérations de divers peignes d'acier et d'ivoire, après avoir subi les ondulations imprimées par des brosses de format différent, M. Colisée comprit à un silence solennel que la pommade d'OIivarès se préparait; eflectivement, Jalabert ayant introduit une spatule minuscule dans le flacon étroit, en retira un atome, et, après l'avoir broyé dans ses dix
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>, il les passa écartelés dans la chevelure de
i ..li-.'iv u r,. ni. vv.ius. Monsieur, D (lil'il en tom- . ..lit ài^ir lia J.\.ui, ii)i!;Mj do fatigue. M. Colisée alla lui tendre la main, a Merci, Jalabert, dit-il. — Monsieur Jalabert, dit Valentin, suis-je réellement obligé 'o subir toutes ces opérations? » Mais le coiffeur acablé ne put faire qu'un signe en lui montrant monu^ur le premier qui s'avançait vers lui. a C'est un peu long, garçon, » dit Valentin. Monsieur le premier ne bougea ni ne répondit, a Vous voulez dire monsieur 1 . „ ..,.:.^ "-prit M. Colisée choqué de Tinconvenance 1 , 1,'non. — J'admire beaucoup cette pi^é-
paration, dit Valentin, mais je n'ai réellement pas le temps de la subir. Violette m'attend. — Donnez-lui le demi-sen'ice, dit M. Colisée à monsieur le premier. — Mon cher monsieur Colisée, dit Valentin pendant qu'on le soumettait à diverses opérations plus simples, ces fers chauds sur la tête me causent une soif immo- ' lérée. Ne pourrait-on pas me procurer un verre d'eau ? » M. Colisée s'enthousiasmait devant les mille boucles légères de la chevelure de Valentin qui avaient été accommodées avec art. « Passez-moi, mon cher monsieur Colisée, dit Valentin, un grand verre d'eau, je vous prie, n Tous ces ordres ayant été exécutés, Valentin se versa le verre d'eau sur la tête sans s'inquiéter (lu cri que venait de pousser Jalabert exaspéré; d'un bond le coiffeur se trouva près de Valentin qui, avec sang-froid, se jetait de Teau froide sur la tête, détrui-
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sant d'un coup Teffet des onguents, des pommades et les prodiges d'architecture de la frisure de monsieur le premier, a Mon cher monsieur Colisée, dit Valentin, nous pouvons sortir, maintenant que j'ai enlevé les drogues de Jalabert. »
Sylvestre entra un matin chez Valentin qui était encore couché.
« Je suis triste à mourir, lui dit-il, j'aime quelqu'un.
— Ce quelqu'un est-elle jolie? demanda Valentin. — Certainement, dit Violette qui rangeait dans la chambre d'à côté, et qu'on n'aurait pas supposé devoir entendre; mais il y a beaucop de femmes que le mot amour éveille comme un coup de canon, et mademoiselle Taffm était du nombre. — Comment ! s'écrta Valentin, tu ne la connais pas? — Non, dit Sylvestre; je sais seulement son état : elle est fleuriste ou coloriste, et s'habille d'une petite robe d'indienne et d'un chapeau de paille. — Aloi*s tu la connais? — Elle rit toute la journée et chante en travaillant; le dimanche je la mène promener aux environs de Paris, le lundi je la conduis au spectacle, et le reste de la semaine elle travaille sans s'arrêter autrement que pour prendre ses repas. — Où as-tu rencontré cette charmante personne 1 — La nuit, dit Sylvestre.— Dans un bal?— Non, je ne sais où. — Comment l'appelles-tu? demanda Valentin.
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— Tu ne vob pas, dit Sylvestre, que c'est un ri^vc. Je me suis réveillé une nuit avec le souvenir rose d'une grisette que je venais d'entrevoir. Ma mansarde, remplie tout à coup de massifs de fleurs d'où serait sortie une musique tendre, ne m'aurait pas donné de sensations plus fraîches. J'aimais... Aimer en rôve, n'est-ce pas de la folie? — Je te comprends, dit Valcntin, et je ne vois pas là de dérangement de ceneau ; tu rî^vais une chose que tu désires; mais tu rencontreras difficilemeot la femme qui t'est apparue. — Pourquoi? dit Sylvestre. — Parce que la grisetle que tu cherches est une perle rare. — Cependant, dit Sylvestre, en appliquant fortement ma volonté, ne crois-tu pas que lafemme inconnue se rencontrera sur mon passage ? — Explique-toi plus clairement, je suis sûr que Violette ne te comprend pas. d
Violette, qui balayait, se reposait de temps en temps et suivait cette conversation avec un vif intérêt, a II y a une pensée, dit Sylvestre, qui m'a toujours frappé, non pas peut-être par sa justesse, mais par la consolation qu'elle doit apportera tous les esprits mélancoliques. C'est de croire que, pour celui qui en est digne, il existe sur la terre un être doué des mêmes facultés que lui, et qui ne peut manquer à un moment de faire son bonheur. Aimant réellement, je crois, d'après cette théorie, que dans un coin de Paris, à l'heure qu'il est, se trouve une femme qui a les mêmes aspirations que moi. Je ne désire pas une princesse, je
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ne demande qu'une fleuriste ; c'est un plaisir pour les yeux que de leur voir se servir de petits outils et employer des couleurs toujoui-s fraîches. Je ne tiens même pas à ce qu'elle soit jolie; ce que je veux, c'est un peu de jeunesse et beaucoup de gaieté. — Allons, dit Valentin, ton idéal est encore plus facile à toucher que rhorizon, n'est-ce pas, Violette? A propos, ne laisse pas le déjeuner dans l'idéal. Elle t'écoute, et elle ne songe pas à aller chez la fruitière. » Violette sortit. « Je croyais, continua Valentin, que tu aimais quelque part une femme? — J'ai cru, dit Sylvestre, que je l'aimais; le lendemain j'ai cru que non, ensuite je suis revenu à l'aimer, enfin je me suis sauvé. Je ne sais conmient jesuisconstruit,mais je n'aimeque quand on m'aime, oudu moins je necommenceàaimer qu'avec la certitude de l'être ; le même phénomène se passe dans mes amitiés et dans mes relations habituelles. — Donnant, donnant, dit Valentin. — Juste ; si je me trouve en présence d'un homme froid et peu communicatif, je deviens plus froid que lui ; si une femme me dédaigne, je la dédaigne; si un homme fait le fat devant moi, je deviens inpertinent. Je suis un miroir grossissant les défauts ou les qualités des personnes avec lesquelles je me trouve pour la première fois : je sens que j'ai tort, et que' cela me conduit quelquefois à une conduite tout à fait opposée à mes intentions, mais c'est plus fort que moi. Aussi je te trouve heureux, mon cher Valentin, par ton ai- ^fvort ,.n,. tu,
LIS QUATTOftS DE L'ILB SAINT-LOUIS.
8ai»>façon joyeux, de franchir iminédiatcmcnt ces barrières qui s'élèvent entre gens inconnus, et je donnerais bien quelques années de ma vie pour posséiler celle précieuse 'qualilé. — Bah! dit Valcnlin, tu en as d'autres que je n'ai pas, tout se compense... Quand tu es triste, tu Tes beaucoup, mais aussi quelles foUes s'emparent tout à coup de ton esprit et de ton corps! — C'est justement l'affaiblissement de ce contraste que je cherche à obtenir, mais je n'y arriverai jamais, j'ai trop analysé dans ma vie toutes les sensations, les jouissances, l'amitié, l'amour. Ah ! mon cher Valentin, si jamais tu sentais pousser en dedans de toi cette mauvaise graine qui s'appelle l'analyse, ne lui donne pas le temps de prendre racine, arrache-la ; ne crains pas une douleur aiguë sur le moment, car plus tard cette douleur momentanée no le quittera pas, ne le laissera pas un moment Iranguille, et, malgré les plus violents efforts, elle restera à jamais. L'amour veut des esprits simples, confiants et naïfs, et celui-là se perd qui veut en chercher les causes et qui essaye de déchiffrer le cœur des femmes. Je n'étais pas né analytique, du moins cette triste et désolante qualité, je ne croyais pas la posséder, lorsque je vis tout à coup le doute s'emparer de moi, le raisonnement paralyser toutes mes facultés aimantes, et une aridité prendre la place des douces croyances qui jadis flottaient en moi. Tu sais^ Valentin, combien je fus trompé, et avec quelle
ISt LES PREMIERS BEAUX JOURS.
perfidie, si terrible que, malgré tous les pansements que de jolies mains ont faits à mon cœur, il y restera toujours une petite plaie aussi inguérissable que celle de ces Anes dont le bât a usé la peau et qu'on force à marcher.
La voix la plus pure sonnait faux à mon oreille; la figure la plus chaste était un masque cachant mille perfidies; les paroles les plus simples me semblaient renfermer mille mensonges. J'aurais trouvé dans un ange de la dissimulation, de même que certains chimistes trouvent du poison dans une aiguille à tricoter. Tu penses quelles singulières et perpétuelles souffrances j'éprouvais; être jeune et déjà plus défiant que Bartholo : jouer à mon ûgc un rôle de ridicule vieillard !
Je sentais ma maladie et je me faisais horreur à moimôme ; en proie à cette triste situation, j'afiectais un visage riant, j'essayais de montrer un cœur content, car j'avais honte de mon état, et je n'osais dire à la femme que j'aimais: Je crois que tu me trompes, il me semble que tes paroles sont en contradiction perpétuelle, quelquefois ta voix sonne faux... J'aurais été ridicule, je n'avais pas le droit de soupçonner la femme que j'aimais. Je passe vivement sur ces terribles maladies de l'esprit qui annoncent une certaine faiblesse de caractère, lorsque je fus séparé de ma mattresse par In mort. L'immense chagrin que j'en éprouvai me guérit; alors son portrait reparut devant mes yeux, ses actions défilèrent l'une après Tautre^ et j'ai
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conservé dans mon cœur le souvenir blanc et chaste d'une femme telle qu'il s'en rencontre rarement.
Je fus guéri de mes soupçons injustes, mais je fus guéri de l'amour. Avec les femmes je n'apportais plus qu'un scepticisme goguenard dont il était difficile de se rendre compte; c'est alors que les grands mots de passion vous arrivent à la bouche pour être détruits immédiatement par un sarcasme. Désespérant jamais de retrouver une fenrnie qui eût la moitié des qualités de celle que j'avais perdue, je ne songeai plus qu'A m'amuser de l'amour et à rire de la politique des femmes. Dans le monde, le cœur parfaitement gardé, c'était un divertissement sans pareil que d'étudier un coup d'œil en apparence vague et qui allait répondre à un autre coup d'œil. Les mille drames amoureux dont le prologue est dans le plus léger serrement de main, dans une parole froide en apparence, semblaient se jouer à mon bénéfice; je vivais heureux de mon rôle de public, et je ne révais que maris trompés, femmes abandonnées, amants remplacés, comédies amères jouées pour moi seul.
Comment se peut-il qu avec un fonds plein de bonté, on en arrive à ne trouver de plaisir que dans les souffrances d'autrui, et pourquoi faut-il que l'irritabilité personnelle amène à ne souhaiter que plaies et bosses en amour? J'ai passé plus d'un moment misanthropique à étudier le changement qui s'était fait en moi, et eussé-je dû être trompé mille fois plus cruelle-
ment que je ne l'avais été, j'aurais racheté bien cher celte confiance qu'un premier amour méconnu avait tuée h jamais. La moquerie, la raillerie, le scepticisme pincent les lèvres et le cœur : quand tu verras un homme rire de toutes les croyances religieuses, sociales et amoureuses, plains cet homme, mon cher Valentin, car il est plus malheureux dans Tisolement que tu ne le supposes. Dans le monde, il affectera un air souriant, un sourire perpétuel ; mais derrière ce sourire Tincroyance se tiendra avec son armée d'ennuis crochus qui lui garrotteront chacun de ses gestes comme s'il avait un corset de force.
Une drôle de comédie la vie où chacun a son masque, où les tortures sont pour ceux qui marchent la figure découverte et semblent ces bourgeois en habit noir entraînés au bal de l'Opéra par une bande de masques avinés et criant pour s'étourdir ! Je jouais la comédie du scepticisme, et je rêvais une enfant ne connaissant rien de la vie, demeurant près du jardin des Plantes, ouvrant sa fenêtre à six heures du matin pour respirer l'air qui a traversé toutes ces verdures étrangères. Quant au monde, à ses mesquineries et à ses conventions, je le prenais en pitié; ma figure était devenue de marbre, et à force d*atlention jVtais parvenu h en chasser toute espèce de passions, comme certaines femmes empêchent les rides par la volonté et quelques onguents, a G)mment, Monsieur, vous avez autant souffert? me dit une femme chez la-
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quelle j'allais en soirée. — Mais, madame, lui répondis-je un peu contrarié, qui vous a dit ?... — N'en veuillez pas trop à Georges, votre ami, il est si bavard. Vraiment je n'aurais pas cru que vous eussiez tant aimé, t En ce moment, elle se tut, car Georges et son mari approchaient. Le mari était arrivé à Tétat de borne : c'était un être un peu idiot, qu'on tolérait dans le salon, mais qui n'avait conservé aucun de ses droits. Sa femme disait souvent devant le monde : « Je suis veuve ; o chacun riait, et le mari semblait ne pas comprendre cette cruelle plaisanterie. .\ussi madame Combette usait-elle de tous ses droits de veuve; elle sortait seule, n'emmenait jamais son mari avec elle, faisait des invitations sans consulter personne, et jouissait d'une liberté d'autant plus singulière que, malgré son genre de vie en dehors des lois de la société, sa réputation était excellente.
Elle avouait ne pas aimer son mari, et cela paraissait tout naturel; madame Combette était une femme pleine de santé, d'un âge flottant autour de la trentaine, la figure pleine et blanche, d'un embonpoint plutôt friand qu'exagéré, ayant toujours un sourire sur ses lèvres roses et pleines de charme. Je ne crois pas trop avancer en disant que l'amour n'avait jamais i^ffé cette aimable personne, d'une santé si heureuse. On ne lui connaissait pas plus de défauts au moral qu'au physique; comme l'amour est une maladie cruelle, madame Combette ne dut jamais passer par
les fièvres de la passion : du moins il ne lui en restait rien sur la figure. Elle était heureuse de vivre, et elle semblait ne chercher qu'à se rendre aimable aux personnes qui Tentouraicnt.
D'après ces tendres confidences, je savais que mon ami Georges Taimait; chaque soir il ne manquait pas de venir me trouver, fût-il minuit et fussé-je couché , pour me donner le bulletin amoureux de la journée. Il lui avait dit son amour , et elle avait reçu en souriant cette confidence, c'est ce qui blessait le plus Georges. Car madame Combette lui avait parlé raison, et lui dit à peu près: « Je suis libre, et cependant je ne veux pas tromper mon mari, quoiqu'il ne s'en inquiéterait guère. Ah! si j'étais veuve selon les lois, je pourrais écouter un homme qui me parlerait amour, quoique je ne pense pas à m engager, et que j'aime ma liberté par-dessus tout. Croyezmoi, monsieur Georges, restons amis, et ne m'en demandez pas davantage. » Cette bonne amitié, mon ami l'avait acceptée et s'en repentait tous les jours, car il était sur un pied intime avec madame Combette, mais plutôt à la manière d'un frère, et il sentait que plus cet état durerait, plus il l'éloignerait de l'amour. Cependant, de temps en temps on lui permettait quelques libertés qu'il tâchait de rendre le moins fraternelles possible : c'était en entrant et en sortant une poignée de main à l'anglaise qui ressemblait furleasement à un long et passionné serrement de
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Georges entruil chez moi comme une tombe, et me posail ordinairomont deux. sortes de questions; la première était: o Voilà ce qui arrive, qu'en pensestu ?» A quoi je répondais le plus censément qu'il m'était possible; et il ajoutait : « Que ferais-tu à ma place?»
Sans être un Lovclace, je pressentais que Georges avait laissé passer plus d'une occasion favorable, et je n'osais trop lui dire qu'une fois perdus, ces hasards se retrouvent rarement. Les confidences de Georges ne me rendaient pas assez la physionomie de la dame que je ne connaissais pas; je fus présenté dans la maison et traité dès le même soir en ami. A table, j'étudiai la physionomie de la maîtresse de la maison, et je n'aperçus rien en faveur de mon ami; de temps en temps, la femme qui aime ou qui veut être aimée relance son adorateur par un de ces rapides coups d'oeil de côté qui ne signifient rien et qui signifient tout. Madame Combette observait avec tous ses convives la même gaieté et le même esprit; elle souriait à chacun avec le contentement d'une femme qui se sent irréprochable à tous les points de vue.
Je revins avec Georges et je lui dis que je n'avais rien remarqué de particulier. « Tu ne sais pas voir, me dit-il ; elle m'a, lorsque je partais, serré la main avec une force... » Je pensai que Georges, non par fatuité, mais par un sentiment un peu vantard qui était en lui, s'exagérait peut-être la portée des pressions de
Ita LES PBEMIER8 BEAUX JOURS.
main de madame Combcttc. 11 y avait six mois qu'il avait déclaré sa passion, les pressions de la main existaient depuis lors , et je trouvai Georges trop confiant de se laisser abuser par des marques d'amitié si simples.
« Qu'est-ce que te disait Juliette quand je me suis approché avec son raaii? » me demanda Georges. Celte simple question me montra un cai*actère jaloux, et je m'amusai à mentir, a Je n'en sais plus rien, répondisje à mon ami, de ces paroles inutiles telles qu'il s'en dépense dans une soirée. » Une chose assez étonnante fit que je me rappelai tout à coup que madame Combette avait paru s'intéresser à mes souffrances de cœur, motifs de conversation très-délicats qu'une femme réservée aborde rarement. C'est se faire la conseillère et la confidente d'un homme, c'est vouloir jeter quelque baume composé de douces paroles sur une blessure. Une femme qui fait une pareille question sait ordinairement dans quel labyrintlie elle s'engage. Que ce soit dans un salon, entourée de monde, la conlidence n'en est pas moins une confidence.
Madame Combette me sembla un peu plus que curieuse. Elle avait brisé juste la conversation au moment où son mari venait vers elle, accompagné de Georges. Ce n'était pas son maiû qui la gênait, était-ce donc mon ami? Cependant elle tenait ces confidences de Georges, et elle pouvait continuer devant lui ses coquettes inquisitions. En me reportant à Tintcrroga-
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tioD de mon ami, je pensai qu'elle le soupçonnait jaloux ci que sans doute elle ne voulait pas lui donner le plus léf'cr prétexte à bouderie.
A quinze jours de là^ Georges, qui était venu, comme d'habitude, me faire ses confidences nocturnes, me dit : « On se plaint chez Juliette de ne plus te voir. — Qui donc appelles-tu Juliette? car j'avais oublié le polit nom de madame Combette, que Georges prononçait avec un certain accent que mettent les amoureux fous aux mille détails prouvant leur intimité avec une femme. Qui se plaint? dcmandai-je, le mari?
— Non, Juliette. — C'est que tu me dis on d'un air singulier et tourmenté. — Te voilà, me dit Georges, avec tes idées; j'ai dit on comme j'aurais dit Juliette. » Cependant il me parut que Georges avait dans l'esprit quelque irritation sourde dont ce on annonçait les symptômes. J'étais tellement fait à sa manière habituelle de parler, que le mot le plus simple me révélait sa façon de penser, ses sentiments les plus intimes. 11 ne faut pas avoir vécu un an avec un homme pour connaître comme un aveugle ses moindres inflexions de voix. Madame Combette était rayonnante à cette soirée. Je fus ébloui de la jeunesse de ses trente ans. Les femmes de son tempérament semblent ne dc\oir jamais vieillir; à côté d'elles .les jeunes filles de dix-huit ans sont des poupées sans importance. En la saluant, il me vint l'idée que je reprendrais volontiers la conversation commencée l'autre sou", et je trouvai
Georges un Irop heureux mortel d'être admis à un simple baisement de main.
Par malheur, il y avait plus de monde qu'à la soirée précédente, et madame Combette était occupée tantôt après l'un , tantôt après Tautre , faisant des compliments à de jolies femmes, sans y apporter la plus petite malice. Georges était maussade pour ces raisons. Assis dans un fauteuil, il ne disait rien et lançait des regards jaloux à toute la société. «Je m'ennuie, me dit-il, d'entendre toutes ces conversations insipides, et toi ? — Je regarde, » lui répondis-je. Une servante apporta le thé, et madame Combette distribua des tasses aux personnes qui étaient les plus éloignées de la table. Elle arriva vers moi avec sa beauté satisfaite et me présenta une tasse. Je ne sais comment elle la tenait, mais par un singulier hasard nos mains se rencontrèrent, et je ressentis en moi comme une légère détonation de machine électrique. Il y a des façons d'agir qui semblent quelquefois bizarres et qui seraient bien naturelles si on connaissait leurs raisons d'être. Je me surpris à faire de la gymnastique avec la soucoupe de ma tasse, cherchant de quelle sorte la main de madame Combette était placée pour que je pusse la rencontrer. Un juge d'instruction qui trouverait une chambre sans issue, sans fenêtres, et qui serait certain qu'un meurtrier s'est échappé de là à un moment donné, aurait eu l'esprit moins tendu que moi à l'occasion de cette tasse de thé. Ce qui
LES (^tUATTORS DB L ILE SAINT-LOUIS. 1U
me tracassait le plus était Vidéo qur le hasard seul avait pu produire ce contact de mains. A force de tourner et de retourner ma soucoupe, je fiis certain que madame Combelte la tenait par-dessous, dans le creux de sa main, et que celle main formait une seconde soucoupe, c'est-à-dire embrassait tous les contours de la porcelaine. Et ma raison s'obstinait à ne pas admettre qu'on tint ainsi naturellement une tasse. S'il y avait intention, le hasard était chassé.
11 me restait une enqut^le à faire, qui était d'étudier si la maîtresse de la maison ne tenait pas ainsi les tasses, soit par maladresse, soit par habitude ; mais chacun avait pris son thé, et je ne pus faire mon enquête. Je trouvai une petite ruse, consistant à replacer une tasse vide sur la cheminée, et je me tins dans la position d'un homme qui n'aurait pas été appelé à la distribution de la boisson et qui serait heureux d'y piirticiper. Ces sortes de manèges demandent à être employés avec adresse ; il est bon de lancer un regard à la maîtresse de la maison, de rencontrer son œil et de Lincer un second regard vers l'objet convoité. J'avais l'air tant soit peu gourmand; mais en présence du fait dont je recherchais l'origine, je m'inquiétai peu de ce petit vice. Il paraît que mon jeu de physionomie était si clair, quii madame Combette comprit aussitôt, a Vous prendrez bien une seconde tasse de thé. Monsieur? — Oui, Madame; je l'ai trouvé excellent, d Je tâchai de fai' " i^t^fr mon cœur
lit LES PREMIERS BEAUX JOURS.
dans le mot excellent. La maîtresse de la maison versa elle-même le thé dans la lasse et me l'apporta. Il y eut encore celte fois un nouveau contact de mains, avec une certaine variante, il est vrai. Le petit doigt de la main était celte fois relevé en Pair d'une façon coquette et tout à fait détaché de la tasse. C'était comme un drapeau qui flotte en tète du régiment, comme un plumet , quelque chose d'agaçant , de fin, de rieur et de significatif. Ce petit doigt-là m'est resté bien longtemps dans la tête ; il était gai, malicieux et provoquant. En même temps madame Comr bette me regardait en face d'une telle sorte, que je me crus un jeune collégien plein de timidité vis-à-vis des femmes.
« Pauvre Georges ! » pensais-je. A peine remis de mon trouble passager, je regardai avec attention, et je vis que pour les autres invités la maîtresse de la maison ne tenait pas sa main autour de la tasse de la même façon qu'elle me l'avait présentée. Je devins d'une gaieté folle ; le salon un peu bourgeois se changea à mes yeux en un palais féerique, et la conversation bourdonnante des hommes. et des femmes se trouva une musique délicieuse. Il y avait longtemps que je n'avais éprouvé un pareil bien-être, un tel retour à la jeunesse. Il parait que je faisais des gestes singuliers, car Georges vint à moi : ot Qu'est-ce que tu pétris avec tes mains? » me demanda-t-il. J'aurais pu lui répondre queje fabriquais de la porcelaine ;