LES QVATUOIS DB L'ILE SAINT-LOUIS. S
ctf) tout en ayant les nmins vides, mes doigts se promenaient autour d'une tasse invisible et en palpaient les vagues contours. Je quittai la soirée tout entier ù des sensatio'^- """voiinc t, •/.,-, .nt.ntpascc que Georges me disait.
J'étais devenu amoureux, et mon cœur dansait de plaisir comme un homme qui marche depuis six ans avec des béquilles et qui se réveille un matin les jambes guéries.
Il y a des malades incurables qui s'habituent à leur état, et ils font tout ce qu'ils peuvent pour se donner les raisons que cet état est voulu par une force supérieure ; ils en prennent leur parti. Au bout de dix ans de maladie , dites-leur qu'on soupçonne un remède de les guérir, voilà des malades qui reviennent immédiatement à l'espoir, à la croyance, à la jeunesse. J'étais dans ce cas ; je croyais mon cœur mort à jamais, et cette secousse que me communiqua la main de madame Combette me prouva qu'il y avait encore au moins quelques étincelles sous les cendres mornes et arides.
En réfléchissant, je trouvai que ma conduite envers Georges n'était peut-élre pas conforme aux liens de l'amitié : lui aussi était amoureux, et je n'avais pas le droit, après ses confidences, de faire la cour à madame Combette ; mais les avances ne venaient pas de moi, et il résultait qu'une provocation de la part de la femme indiquait assez qu'elle n'avait aucun penchant
m LES PREMIERS BEAUX JOURS.
pour mon ami. H se passe alors dans l'esprit de singuliers combats; nécessairement il y a toujours un avocat du diable qui combat maladroitement en faveur de l'ami et qui vous démontre, avec force sophismes, que vous êtes dans le droit le plus strict.
a Je ne sais, dit Georges en entrant chez moi, ce que tu as dit à Juliette, mais elle montre beaucoup d'amitié pour toi ; oui, beaucoup d'amitié. » Je répondis avec innocetîcc que je n'avais rien fait pour mériter cet excès d'amitié. Georges était pensif et se disait sans doute au dedans de lui qu'il avait eu tort de me mener dans cette maison, a Veux-tu que je n'y aille plus ? » lui dis-je, répondant à ses secrètes pensées. C'était une proposition insidieuse, car Georges ne pouvait me répondre oui sans passer pour un jaloux épouvantable. Si je lui avais dit fermement : Je n'irai plus, ou : Je ne veux plus y aller, cela montrait de ma part une intention bien arrêtée ; mais forcer mon ami à déclarer sa volonté avec si peu de voiles, était au contraire le prier à m'engager de retourner, ce qu'il fit, du reste.
J'étais impatient de donner suite à la conversation interrompue, et surtout à ces frôlements de main qui m'avaient remué délicieusement. Si je n'avais craint d'éveiller les soupçons de Georges, j'aurais été faire une visite le lendemain. Huit jours se passèrent avant que je pusse revoir madame Combetle, et je De retrouvai plus à sa soirée celte impression folle dont je
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m'étais fait une $i grande joie à Tavance. On parla de choses indiffért^ntcs, et, quoique Toccasion se présentât de causer seul avec la maîtresse de la maison, elle ne sembla plus se souvenir qu'elle avait h me questionner sur mes anciens chagrins. Je surpris, avec un grand serr«^ment de cœur, un coup d'œil presque tendre qui allait dans la direction de Georges. On prit du thé, mais celte fois madame Combette nous montra les tasses, sans nous les porter comme elle l'avait fait précéidemment. Je cherchai quels moyens pouvaient rapprocher nos mains, et, après lui avoir présenté un li\Te, les pincettes, le soufflet, je m'aperçus qu'elle ne se souciait pas du moindre contact.
Ce fut pour moi un triste réveil, car il me sembla que j'avais rêvé ; je ne dis pas un mot de la soirée, me traitant en dedans avec toute la dureté imaginable. Je n'étais qu'un fat méprisable, et mon imagination s était enflée comme du lait sur le feu pour retomber platement abattue par la plus petite goutte de raison. Se monter la tête parce qu'on a rencontré par hasard la main d'une jolie femme! J'avais tout à fait pitié do moi. Georges était aimé bien évidemment, et il avait fallu un sot amour-propre pour me croire le préféré après une rencontre si récente. Je laissai Georges à son bonheur, et revins chez moi avec un nouveau fonds d'amertume. J'en voulais à moi-même et à madame Combette d'avoir réveillé mes chagrins qui sommeillaient.
Georges en rentrant me dit qu'on m'avait trouvé un peu malhonnête d'avoir quitté la soirée si brusquement, que Juliette ne lui avait parlé que de moi, et qu'elle me montrait la plus vive sympathie. Alors je crus deviner les petits manèges de madame Ck)mbette, qui se servait de moi pour éperonner le cœur de mon ami. Cette petite comédie m'amusa îissez pour me donner le désir de la voir jouer quelquefois par une actrice remarquable. De temps en temps je retournai dans la maison, et j'étudiai avec soin les moindres détails. Tantôt Georges était laissé de côté, tantôt il semblait au comble de la faveur. Quant à moi, enveloppé dans une politesse froide et sarcastique, je lançai des mots qui semblaient piquer madame Combette.
Mais le métier de Georges ne me causait aucune envie; passer sa vie continuellement sur une bascule, emporté en haut, puis en bas, me semblait ridicule, a C'est une coquette, » me disais-je; et je la pris en profonde exécration. Je n'aime pas ces femmes qui s'amusent de l'amour, qui rient des soutVrances aiguës qu'elles causent, et qui sont plus difliciles à allumer que du charbon de terre sans bois. Cependant^ par moments je me demandais si je n'étais pas la dupe d'une intrigue admirablement conduite par Georges et madame Combette. Ne s'entendaient-ils pu, et ne m'avaient-ils pas choisi pour cacher leur amour? Car je né comprenais pas que Georges pût