‹ Les premiers beaux joursChapitre 16 sur 33 · LIS QUATUORS DR L'ILR SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

LIS QUATUORS DR L'ILR SAINT-LOUIS

Il me suffisait d 'amener Timothce en soirée pour qw' t amoureux ou à pou prt^s de hdnnie, et

cac..^ ..» ...vTC lui, j'espérais étudiera fond la comédie de Geoi-ges et de madame Combetle. Je présentai moD ami^ qui fut reçu aussi cordialement que moi la première fois; je n'avais prévenu Timothée de rien, et il entra dans mes intentions plus exactement qu'une paire de ciseaux dans une gaîne. En sortant de la soirée il se montra enthousiasmé de madame Combette, et en parla comme s'il lui avait suffi de se montrer pour vaincre.

Toutes les femmes de la terre avaient été créées uniquement pour Timothée, il le disait non pas aussi crûment, mais dans un langage mystique qui pouvait plaire à des femmes savantes, et qui se brisait contre la première malice. Timothée ne voyait que lui dans l'univers, et je m'amusai extrêmement de ce grand orgueil qui ne connaissait pas d'obstacles. Timothée devait guérir à jamais de l'amour-propre trop développé, mais il était capable de faire tomber dans le vice contraire. Installé dans la maison, Timothée commença son système de séduction. Quand madame Combette levait les yeux, elle était certaine de rencontrer les yeux de Timothée qui ne la quittaient pas ; sa parole prenait un accent caressant tel que je ne la reconnaissais plus. Timothée avait deux voix, une pour la vie privée, une pour les femmes ; enfin son manège était si peu enveloppé que Georges s'en plaignit.

« Pourquoi as-tu amené Timothée ? me dit-il. Tu sais combien il est fâcheux avec ses adorations perpétuelles. Il m'irrite, il m'agace à ne pas quitter Juliette des yeux. F^st-ce que tu ne pourrais pas lui faire sentir que cela n'est pas convenable? Si je lui parlais, j'aurais l'air d'un jaloux ; je ne veux pas lui confier que j'aime madame Combette ; au lieu que toi qui es en dehors, tu as le droit de dire à Timothée que sa conduite contrarie Juliette. » En ce moment je fus pris de remords; ma conduite me parut odieuse : nonseulement j'avais cherché à tromper un ami, mais encore je lui faisais tomber sur les bras un rival ridicule. J'eus une conversation avec Timothée en le reconduisant, et je lui dis qu'on remarquait ses assiduités trop voyantes. II nia le fait et prétendit qu'il avait regardé, il est vrai, madame Combette toute la soirée, mais comme on regarde un beau tableau, et que personne ne pouvait s'en formaliser, d'autant plus que la maîtresse de la maison l'avait engagé vivement à revenir, a Mais si quelqu'un de la réunion aimait madame Combette...

— Est-ce toi, me dit-il. — Non, ce n'est pas moi.

— Alors, c'est Georges. -^Wmporte qui, lui disje, tu rends jaloux quelqu'un et le fais souffrir en te posant conune un vif admirateur de madame Comt)ettc. — Mon cher, me dit Timothée, je ne respecte jamais l^aujant d'une femme; c'est h lui h démontrer sa supériorité à la femme q\\'\\ aime et à se rendre tellement majestueux, tellement le plus fort, tellement

LIS QUATUORS DE l'ILE 8AIKT-LOUI8. iSl

le plus beau, qu'un autre homme à côté de lui doit paraître à l'état de mirmidon sans importance. Si la frmme \\e ' pas celui qu'elle aime comme le

premier d(' «s, c'est qu'elle sVsl liée à un être

sans force et sans vigueur contre lequel j'ai le droit de lutter. — Tu emploies, dis- je à Timolhée, le mot aiimer avec léfçèreté, car il renferme tout ce que tu me dis; une femme aimant quelqu'un, ce quelqu'un est h ses yeux le prototype de toutes les perfections ; mais ce n'est pas de cela que je veux te parler; quoiqu'un être puisse ôtre aimé... — Les femmes n'aiment pas, dit Timothée.

— Tu me coupes ma phrase, laisse-moi parler, il ne s'agit pas si les femmes aiment ou n'aiment pas, cette discussion nous entraînerait trop loin. Un être étant aimé, peut néanmoins être blessé des assiduités d'un tiers.

Mais Timolhée avait trouvé son cheval de bataille il soutenait que la femme n'aimait jamais, et qu'elle appartenait au plus fort. Il n'y eut pas moyen de le tirer de là.

Comme la faute venait de moi, je voulus la réparer, et je cherchai un moyen honnête d'écarter Timothée de la maison ; mais il y était invité désormais, et je n'avais aucun droit. D'un autre côté, Georges était retoml)é dans ses tourments amoureux, et depuis quelque temps ses fréquentes visites lui prouvaient que madame Combette perdait tous les jours un peu de

l'affection qu'elle lui avait montrée dans le principe.

Sa douleur était si claire que je m'aperçus des fausses idées que je m'étais mises en tôle. « Je suis certain que Juliette t'aime^ me disait Georges; mes mallieurs ont commencé du jour où tu as mis le pied dans la maison. — Que tu es singulier, Georges ! tantôt tu te plains de Timothée, tantôt de moi. Uu'aije fait pour te rendre jaloux ? je n'ai pas dit un mot galant à madame Combette. — Qu'importe, c'est moi le plus h plaindre, j'ai trop parlé de toi, j'ai raconté ton histoire, j'ai fait naître la curiosité, je t'ai amené et depuis lors Juliette n'est plus la même. — Écoute dîs-je à Georges, j'ai eu de mauvaises pensées sur toi sur elle, j'ai cru que vous étiez complices, j'ai voulu me venger; et bien j'essayerai de te ramener l'amour de madame Combette. — Parles-tu sincèrement ? me dit Georges. — Je te le jure. »

Timothée avait redoublé ses assiduités muettes, de telle façon que madame Combette s'en était aperçue. Un soir, étant à causer avec elle je lui en parlai, et elle se mit à rire si franchement que je vis bien que Timothée, avec tous ses systèmes, ne parviendrait jamais à toucher le cœur de la maîtresse de la maison. «Timotliée vous adore, madame, lui dis-je. — Ah ! Monsieur, me répondit-elle avec un ton qui contenait du mépris et de la colère pour l'adorateur et pour le porteur de la nouvelle. 9 Cet ah ! Monsieur, contenait encore du

r ES QOATUOBS DB L'ILB SAINT-LOUIS. 15t

. do la colore et les mille sentiments d'une femme .:.,..pnée de n*«ître pas comprise.

Je quittai la maistm avec un certain serrement de conir, n'osant pas, dans la crainte de ressembler à TirooU)ée, penser que madame Combette avait eu quelque |)enchaiit pour moi; mais je fus guéri de Tenvie d'aller sur les traces d'un ami. Quoique Georges soit resté un an après moi dans la même situation, vivant d'espérances qui ne se réalisèrent jamais, j'ai le cœur content d'avoir gardé la confiance de mon ami, au prix d'un amour qui n'était peut-être qu'une fantaisie^ in(itn»"'iit.Hii'p.

a Je ne trois pas, dit Valenlin, que tu aies beaucoup aimé cette femme; il me paraît plutôt que tu jouais un rôle dans un proverbe, avec un paravent pour décor. — N'importe, dit Sylvestre, ma conscience m'a toujours beaucoup fait souffrir en pensant que si madame Combette m'eût fait encore quelques avances, je trompais Georges et je le sacrifiais. Du même coup j'aurais perdu une femme, et, ce qui est supérieur à l'amour, une amitié véritable ; car Georges est un homme sur l'afiTection duquel je peux toujours compter. — 11 est difficile, dit Valentin, de résister à une femme! — Ce que tu dis là est joli, s'écria Violette, est-ce qu'il ne nous est pas plus dur de résister à un homme ? — Tu n'as pas entendu la moitié de notre conversation, Violette. D'ailleurs, tu ne t'y connais pas.

Sylvestre, lu vas déjeûner avec nous. — Allons, à table, dit Violette, d

•Victoire Bruillon demeurait dans un petit hôtel de la rue de la Harpe, où elle occupait une chambre de dix francs par mois : c'était un véritable trou sous les toits, un premier en descendant du ciel, comme on dit ; la maison était une des plus hautes de la rue et une des plus étroites. L'architecte avait imaginé de regagner en hauteur le manque de développement de la façade ; en grimpant sur une chaise pour regarder par la fent^tre percée dans le toit. Victoire se trouvait presque de niveau avec le bas-relief du Panthéon. Jadis elle avait monté ses sept étages presque d'un saut et en riant pour se donner une contenance, car de chaque étage partaient des : Ah! qu'elle est jolie! — liortjour, voisine. — Les beaux yeux! — Quand tmts verra-t-on au bal ? et autres compliments dont sont prodigues les étudiants. Bien des fois à la table d'hôte du rez-de-chaussée, après une conversation médicale fort chaude, on avait passé au chapitre demademoisel'e Bruillon qui était un sujet de curiosité pour les pensionnaires; mais le maître d'hôtel qui présidait la table ne pouvait donner que peu de renseignements •UT Victoire. Selon lui, elle était raisonnable, travaillait toute la journée au dehors, ne découchait jamais et payait exactement ses dix francs le premier de chaque

LES OTATrOKS DB L'ILB SAINT-LOUIS. 155

mois. En général les iMuHianls se plaisent aux amours faciles, qui ne (l»*mandent pas grands frais d'adoration et qui se dénouent avec la facilite d'un nœud coulant, sans quoi Victoire eût été exposée à des galanteries sans nombre ; mais comme on la disait sage et réservée, les désirs que sa jolie figure ne pouvait manquer d'inspirer, se tournèrent seulement en propos en Tair. Tous les étudiants de Tliôtel avaient une malti-esse attitrée ; s'ils la quittaient ou s'ils en étaient quittés, ils allaient demander de promptes consolations au bal du Prado, et il ne s'en trouva pas qui conçut l'idée de faire une cour sérieuse à Victoire Bruillon. Seulement sa vertu semblait un phénomène, et souvent on la disséquait à table d'hôte.

Victoire était toujours habillée simplement et proprement ; en cela elle différait des filles du quartier latin qui ne révent que châles dorés, robes de soie et chapeaux à plumes. Tout dans son extérieur annonçait la modestie, la réserve et le travail peu lucratif. Cependant un soir de Longchamps, un étudiant en médecine qui s'était aventuré aux Champs-Elysées dit à table qu'il lui était arrivé une aventure extravagante : a Je ne sais si je me trompe, mais j'ai cru rencontrer mademoiselle Victoire mise comme une princesse. » Le maître d'hôtel se mit à rire. — La petite Victoire du septième ? — Oui, notre Victoire elle-même , et en voiture encore. » Comme l'étudiant était méridional, habitué à présenter les

laits sous un jour paradoxal , chacun se moqua de lui : a Elle est sortie ce matin en bonnet^ dit le maître d'hôtel. — Eh bien ! père Lambert, estce qu'elle n'a pas pu s'acheter un chapeau ? — Non, dit le maître d'hôtel, elle gagne trente-cinq à quarante sous par jour. — Tiens, voilà une bonne raison ; est-ce que vous ne voyez pas tous les jours dans le quartier des femmes qui n'ont rien et qui sont mieux habillées que madame Lambert aux jours de fêtes ? — Messieurs, dit le père Lambert, ne mettons pas ma femme en jeu, il n'y a pas de comparaison à établir ; vos gueuses ont l'air de quelque chose à l'extérieur, mais au fond elles ne sont pas riches. Ma femme au moins a une armoire pleine de beau linge; vous, vous achetez volontiers un mantelet, un bonnet à fleurs, mais vous ne pensez guère ni aux jupons ni aux chemises. — Bon, reprit l'étudiant en médecine, vous pouvez avoir raison : mais qui vous dit que mademoiselle Victoire n'a pas quelque amant ? — PiU'ce qu'elle paye exactement, dit le maître d'hôtel. Une femme qui ne gagne pas plus qu'elle, qui paye régulièrement, est une personne rangée; je connais sa garde-robe aussi bien que si j'étais sa femme de chambre. D'abord mademoiselle Victoire n'a pas de commode ni d'armoire à glaces ; vous comprenez. Messieurs, que dans un si petit logement il n'y aurait pas moyen. — J'ai cependant de la place chez moi, dit un étudiant en droit, et vous ne m'avez pas mis d'armoire

LIS QUATUORS DE l'ILB SAINT-LOUIS. 157

à glaces non plus. — Parbleu, dit un autre, il n'y a ici que de vieilles panades de meubles qu'on a été déterrer on ne sait où. — Plaignez-vous, dit le père Lam- ' > rt, quand je vous donne pour vingt-cinq francs par mois des canapés, des fauteuils. » Toute la table poussa des imprécations contre les vieux canapés jaunes du maître d'hôtel, a Ils parlent vraiment, dit le père Lambert que ces cris ne troublaient pas, comme des millionnaires qui ont toujours Targent à la main ; mais vous ne me payez que rarement, malheureux, à la fin de l'année, et quelquefois j'attends des dix, quinze ans avant de rattraper mon argent, sans compter celui que je ne touche pas. J'ai encore des notaires qui se font tirer l'oreille pour payer ce qu'ils ont dépensé chez moi... Après va^ plaignez-vous des canapés! o Les étudiants protestèrent et demandèrent, un à un, si le maître d'hôtel n'avait pas été payé exactement par eux. « Je ne dis pas ça pour vous, reprit rhôtelicr, mais vous me troublez la tête, je parlais de mademoiselle Victoire. Elle n'a donc ni commode ni armoire à glaces dans son domicile, seulement un petit placard. Dans ce placard il y a un peu de linge blanc, très-propre, mais pas une robe de rechange. Quand sa robe s'use, elle la raccommode; je lui connais sa robe grise et son petit châle au moins depuis deux ans. C'est vraiment une fille intéressante ; ça fait plaisir tout de même d'avoir chez soi une femme pareille qui travaille nuit et jour, car souvent elle veille. Elle est jolie, elle pour-

mit trouver quelqu'un, comme tant d'autres; elle aime* mieux travailler, je dis que c'est beau, — Très-bien, dit l'étudiant, je n'en ai pas moins rencontré mademoiselle Victoire dans une voiture en tête-à-tête avec un monsieur. — Vn homme ! s'écria Lambert indigné.

— Vn jeune homme même. — Oh ! dit le maître d'hôtel ; tenez, les étudiants en médecine sont terribles, ils ne croient à rien. — Ma foi, dit l'un d'eux, je n'ai pas encore disséqué de femme vertueuse. — On vous en donnera, dit Lambert, des femmes honnêtes à couper en morceaux ; je crois bien, vous n'avez que le rebut, du gibier de prison, des filles perdues. — Est-ce qu'il n'y a pas dans les hôpitaux, dit l'étudiant, de jeunes filles honnêtes qui meurent? — Après ? dit I^ambert. — Je vous dis que je n'en ai pas disséqué.

— Vous dites tantôt oui, tanlôt non, reprit le maître d'hôtel qui s'emportait souvent contre les conversations un peu libres de ses pensionnaires; si vous n'avez pas rencontré de fenune honnête à Clamart, c'est que ses parents sont venus la réclamer, tandis qu'on abandonne les gourgandines de même qu'elles ont abandonné leur famille et que personne ne s'inquiète de ce que devient leur corps après, et c'est une justice, puisqu'elles ne s'inquiétaient pas de leur corps avant. — Très-bien, très-bien, père Lambert, s'écrièrent les habitués. — Moquez-vous, dit le maître d'hôtel, j(i sais que j'ai raison. — Vous avez peutêtre raison, dit l'étudiant en médecine, mais je

î >!; QCATVOIIS DK l'ILB SAINT-LOUIS. 159

SUIS certain d'avoir rencontré mademoiselle Victoire en équipage, avec un jeune homme, et dans une superbe toilette. — La preuve î la preuve ! s'écria Lambert indigné. — La preuve, c'est que d'abord j'ai été étonné et que je me suis dit : tu te trompes; mais la ressemblance était tellement frappante que j'ai couru un peu pour rattraper la voiture, qui ne marcliait pas très-vile ; alors j'ai longé la chaussée et j'ai fini par rencontrer le regard de mademoiselle Victoire, quoiqu'elle parftt plutôt occupée à lire dans les yeux de son vis-à-vis. J'ai souri comme à une personne de connaissance... Ah ! père Lambert. — Quoi? demanda celui-ci.

— Mademoiselle N ictoire m'a presque répondu par un demi-sourire ; puis elle a rougi et a détourné la tête. — Je vous connais bien, dit le maître d'hôtel, vous aurez ri au nez d'une dame comme si vous rencontriez une de vos grisettes du bal, et elle vous aura trouvé mal élevé. — Je parie que c'était mademoiselle Victoire ? dit l'étudiant. — Je parie que non, dit le inattre d'hôtel. — Qu'est-ce que nous parions, d'abord?

— Ce que vous voudrez, dit le père Lambert, je vous gagne votre argent ; non, je ne parie pas, c'est un vol.

— Ah ! il a peur. — Di bien, nous parions six bouteilles d'extra pour toute la tible. »

En ce moment la sonnette de la petite corde du corridor se lit entendre, et par la porte vitrée de la salle à manger qui donnait sur ce corridor on put voir en-

160 LES l'RI-MIERS BEAUX JOURS.

Irer mademoiselle Victoire. Toute la table poussa une exclamation qui donnait raison au maître d'hôtel contre rétudiant en médecine^ car à la simplicité de la toilette de l'ouvriiTe que chacun put remarquer, il était impossible d'admettre qu'une heure auparavant elle eût été en équipage aux Champs-Elysées. Quoi que dît le mallieureux parieur, le vin extraordinaire circula au dessert et fut marqué sur sa note, après qu'on eut été aux voix. Cependant l'étudiant en médecine, qui avait conservé une profonde conviction, se leva le lendemain à six heures et demie du matin, ce qui était tout à fait contre ses habitudes ; caché dans un petit passa^'C noir qui fait face à l'hôtel du père Lambert, il attendit l'heure à laquelle sortait ordinairement mademoiselle Victoire. A sept heures et demie précise elle sortit de sa chambre, sans se douter qu'un observateur attentif la suivait sur le trottoir opposé. L'étudiant la vit entrer, quelques secondes avant huit heures, dans une maison du quai Saint- Michel, où un écriteau annonçait l'atelier d'un brocheur : ayant attendu un certain temps sur le quai, le jeune homme revint à l'hôtel sans confier à personne l'inquisition à laquelle il se livrait ; mais le lendemain, le surlendemain, et cela pendant huit jours, piqué d'avoir perdu son pari, il continua de suivre l'ouvrière et fut désormais convaincu qu'elle allait directement travailler. « Père Lambert, dit-il un jour à dîner, j'ai bien perdu; je suis obligé de déclarer que mademoiselle Victoire est une perle de

LES QUATUORS DE L'ILE SAINT-LOUIS, i •, I

vertu, je m'étais trompé en croyant l'avoir rencontrée aux Champs-Elysées. — Peut-ôlre ! dit une voix qui appartonait i^ un jeune apprenti vaudevilliste qui menait alors la vie du quartier latin. — Monsieur Mocquart^dit le maître d'hôtel, vous parlerez à votre tour. » Alors l'étudiant en médecine dit ses courses depuis huit jours à la suite de mademoiselle Victoire, et il confessa qu'il avait été victime d'une illusion. — « Peut-être ! reprit le futur vaudevilliste Mocquart. — Que nous veux-lu avec tes peut-être ? — Je commence mon récit, si vous le permettez, et il sera moins ennuyeux que celui de Théramène, dit Mocquart. J'étais hier au théâtre du Palais-Royal, on y jouait un chef-d'œuvre : VOurs et les deux Chasseurs, chef-d'œuvre qu'on siflîe indignement depuis deux jours. Or je ne vais jamais voir que les pièces sifflées, parce que j'étudie la canaille qui sifile et que je cherche à me rendre compte pourquoi elle siflîe. Voilà donc trois fois que je vois jouer le chef-d'œuvre, et je ne dors pas, car je ne trouve pas la raison de sa chute. Hier donc j'étais dans un coin du parterre, faisant partie moi-même des tapageurs, il n'y a rien de plus contagieux que le sifflet : j'admire cette pièce et je la hue, cela a l'air incompréhensible ; mais tout en me disant il y a de l'esprit, de la gaieté, du grotesque même, je regardais en l'air, aux premières galeries, au paradis, pour voir si des personnes misanthropiques ne changeaient pas les bonnes dispositions du public... Est-il vrai, demanda

i6t LES PREMIERS REAUX JOURS.

Mocquart en s'adressant aux étudiants^ que les médecins envoient maintenant tous les hypocondriaques au Paluis-Royal? Mais si j'étais directeur de théâtre, je ne le souffrirais pas... Un théâtre n'est pas une maison de santé. — Pour moi, dit un étudiant, j'ai fait longtemps le service d'interne à Bicêtre, et je ne vois pas quel bien les hypocondriaques retireraient du théâtre : au contraire, beaucoup en reviendraient plus malades, impressionnés par les gestes hallucinés et quasi-épileptiques de quelques-uns de ces farceurs. Dans mon service à Bicétre, il y avait des maniaques qui, s'ils savaient jouer la comédie , feraient autant d'effet que Grassot. — Voilà qu'il traite nos comédiens de fous, dit Mocquart ; j'ai eu tort de parler d'hypocondrie. — Quand on ne s'y connaît pas plus que toi surtout, dit l'étudiant. — Je me connais encore plus en hypocondrie, dit Mocquart, que toi eu théâtre. »

Là-dessus une discussion interminable s'engagea, dans laquelle Mocquart fut vaincu par le nombre, car les étudiants en médecine faisaient corps et soirtenaient rhonneur de l'Académie, prétendant qu'un intrus ne devait se permettre d'avoir aucune opinion sur n'importe quelle maladie, avant d'avoir passé une dizaine d'années à apprendre le moyen de ne pas la guérir. « Avez-vous assez parlé pour ne rien dire? s'écna Mocqoart ; n'ayei garde, je ne parlerai plus de vos cadavres et de vos emplâtres. Donc au Palais-Royal, en re-

LIS QUATCOIS DE L'ILB SAINT-LOUIS. 16S

gardant aux secondes galeries, qui croyez-vous que j'aperçoive dans une petite loge?... Mademoiselle Victoire, tnVbien habillée, en compagnie d'un jeune homme. — Oh î c'est trop fort, monsieur Mocquart, dit le père Liml>ert, vous voulez recommencer la scène d'il y a huit jours. — C'est impossible, dit Tétudiant en médecine qui la suivait depuis quelque temps. — Ah ! tu prends sa défense maintenant, ^'f M oquart. Tu en es donc amoureux ? »

L'étudiant rougit, car son esprit avait été trop tourné du côté de mademoiselle Victoire depuis une huitaine; ses poursuites le matin l'avaient amené à regarder la jolie démarche de l'ouvrière, son petit pied, sa façon simple et coquette à la fois de rejeter son bonnet en arrière. Finalement, loin de s'ennuyer à suivre l'ouvrière, l'étudiant y trouvait un charme particulier, et il l'aurait ainsi suivie toute Tannée sans en demander davantage. Pour la première fois ce jeune homme qui, jusqu'alors, s'était livré aux amours faciles du quartier latin, comprenait le charme que peut répandre sur la vie un attachement pur et délicat ; aussi fut-il blessé de l'insistance du vaudevilliste à prétendre reccranaître Victoire dans la femme du théâtre du Palais-Royal. Quoi qu'il fit pour ne pas croire, une goutte de jalousie glissa dans son cœur et y produisit cette révolution que les infinitésimaux de Thomœopathie amènent, dit-on, dans le corps. Seul, le maître d'hôtel tenait bon pour l'ouvrière et disait que cerlai-

nement une ressemblance extraordinaire avait pu produire deux fois cette rencontre.

« Il y a un moyen bien simple de constater ce que j'avance, dit Mocquart. A quelle heure mademoiselle Victoire est-elle rentrée ? — Je ne sais, dit le maître d'hôtel, elle garde souvent sa clef, et comme elle passe sans rien dire, je n'y ai pas fait attention. — Je crois que Mocquart a raison , dit un des étudiants, je me rappelle avoir entendu mademoiselle Victoire ouvrir sa porte sur les minuit. — Ah ! ah ! dit Mocquart ; et le spectacle finissait à onze heures un quart; elle aura mis quarante minutes pour revenir. — A ce compte, dit le père Lambert, elle rentre quelquefois au milieu de la nuit : si on avait l'esprit mal tourné, il serait permis de dire que mademoiselle Victoire découche ; mais vous ne savez pas, messieurs, que souvent le travail est pressé à l'atelier et qu'on veille tantôt jusqu'à minuit, tantôt jusqu'à deux heures du matin. >

Il arriva de colto discussion comme de la précédente : la conduite de Touvrière ne put être éclaircie. Le résultat fut que rètudiant en médecine devint sérieusement épris de l'ouvrière; et comme son service l'appelait de bonne heure à riIùtel-Dicu, il en profita pour s'arrêter souvent devant la porte de l'atelier du quai Saint-Michel où travaillait Victoire. Tous les matins il l'accompagnait sournoisement^ et l'ouvrière ne se douta pas qu'elle avait derrière elle un observateur si attentif de sa conduite ; mais un jour que rétudiant

LES VJ^^l»'»»^ ^»^ l. Ht. SAI!ST-L()1 IS. 165

passait vers les deux heures de I ap^^s-midi devant l'atelier des brocheuses, il aperçut Victoire qui sortait d'un pas léger et qui marchait si vivement qu'elle semblait un oiseau. En passant devant l'horloge de la VtUée elle jeta un rapide coup d'œil comme si l'heure l'eût beaucoup inquiétée, et elle traversa le Pont-Neuf tellement rapidement, en se glissant entre les voitures qui barraient le passage, que l'étudiant la perdit un moment de vue. Où allait-elle ainsi? Le jeune homme n'en savait rien ; mais une tristesse (|ui le saisit dès qu'il rencontra l'ouvrière, l'avertit vaguement qu'il allait peut-être avoir la clef d'un mystère. Victoire s'arrêta devant une maison sans apparence de la rue de TArbre-Sec; ne sachant à qui demander des renseignements, le jeune homme attendit le cœur tounnenté de craintes sans motifs ; car il pouvait se faire que l'omTière fût envoyée en commission dans cette maison, peut-être pour reporter de la besogne. Cependant elle n'avait rien sous le bras, et la rapidité de sa marche indiquait qu'une affaire importante pouvait seule lui causer cette hâte.

Au bout d'une heure l'étudiant tressaillit, car dans lo corridor clair qui menait de la rue à la cour de cette maison qu'il inspectait, il lui sembla reconnaître Victoire qui s'avançait dans une toilette exactement semblable à celle de la femme des Champs-Elysées. Il se jeta vivement de côté pour n'être pas reconnu, et il put alors s'assurer qu'il ne s'était pas trompé la pre-

mière fois. Victoire, la petite ouvrière tranquille de l'hôtel de la rue Saint-Jacques, habillée avec une certaine recherche, donnait le bras à un jeune homme qui n'avait rien de la désinvolture d'un étudiant. Pâle et brisé, l'étudiant suivit l'heureux couple jusqu'à la première station de voitures ; là , ayant vu monter Victoire et son amant en fiacre, Tétudiant revint le cœur brisé, emportant dans son cœur un doute perpétuel sur les femmes.

Le cavalier de mademoiselle Victoire n'était autre que iM. Colisée, toujours soigneusement peigné comme d'habitude, et qui semblait mettre toute son ambition à suivre les modes de plus près qu'il le pouvait. M. Colisée était employé des Postes, et son travail, se faisant une partie de la nuit, lui permettait de jouir d'une bonne demi-journée. On trouva rarement d'en)ployé plus assidu à son travail, plus rangé dans ses habitudes; il arrivait toujours à l'heure exacte, changeait immédiatement d'habit et se mettait à son bureau, remarquable par le soin avec lequel il était tenu, le luisant parfait du bois et l'absence de ces petits chiffons de papier jetés en boule qui caractérisent l'employé désordonné. Pour juger M. Colisée, il n'y avait besoin (jue de jeter un coup d'œil dans son pupitre et dans les tiroirs de son bureau : chaque objet était placé avec symétrie, plumes, papiers, grattoirs, canifs, cire à cacheter, comme dans un médailler. L'ordre, la propreté exagérée, se remarquaient à la place do M. Colisée;

Page 1