‹ Les premiers beaux joursChapitre 17 sur 33 · LKS QUATUORS DE L'ILI SAINT-LOUIS · texte numérisé non relu

LKS QUATUORS DE L'ILI SAINT-LOUIS

malheureusement lo peu d'intolligcncc qu'il reçut en naissant se tourna du côté des choses méliculeuscs de la vie, cl ces qualités, médiocres quand elles ne sont pas doublées d'autres facultés plus précieuses, ne le flrent arriver qu'avec peine à une place de deux mille francs où il devait rester toute sa vie. Aussi M. Colisée élail-il obligé, i\ c^mse de son amour de la toilette, do veiller strictement à ses moindres dépenses : pour être à peu près à la mode, il s'imposa des sacrifices énormes dont un seul fait pourra faire juger des autres. Il fumait le cigare par genre, de même qu'il se servait d'un lorgnon avec une vue excellente; mais il trouvait le moyen de faire durer un cigare une huitaine de jours. Il ne montrait son cigare que dans les endroits publics, devant Tortoni, aux Tuileries et aux Champs- Elysées , et il restait quelquefois deux séances sans rallumer; cependant, contraint par ses relations d'allumer son cigare, car il avait peur que sa ruse ne fût remarquée, il en tirait une dizaine de bouffées et le remettait aussitôt dans son porte-cigares honuttiquement fermé qui Tétouffait.

Pour les gants» les cravates de fantaisie, il avait des recettes de ménagère qu'il employait le matin et qui lui épargnaient le dégraisseur et la blanchisseuse do tin. Grâce à un petit tailleur qu'il découvrit et qui enr tra dans ses projets, M. Colisée put faire changer dt* fonne ses habits chaque année, à moins toutefois qut> les élégants ne remplaçassent tout d'un coup Tétriquc

par Tampleur; mais quand la mode passait des habits larges aux habits étroits, le petit tailleur apparaissait et donnait une nouvelle physionomie aux vôlements de Tannée précédente. Malgré ce qu'avait d'ingénieux ce procédé, il n'en résultait pas moins quelque chose de mesquin dans la personne de M. Colisée : sous une apparence élégante, un véritable élégant eût deviné des coups de brosse infinis, des retapages impossibles, des collets de velours neuf sur des habits médiocres ; mais M. Colisée ne connaissait pas la honte, et il marchait si fièrement sur les trottoirs qu'il pouvait faire croire à des provinciaux qu'il était un dès rois de la mode.

C'est à ce faux luxe que se laissa prendre Victoire ; non pas qu'elle cherchât un homme riche pour placer SCS affections, mais parce qu'elle trouva M. Colisée distingué. Ce fut sa perte, M. Colisée comprit de quelle utilité il résulterait pour lui d'être aimé d'une ouvrière jeune et jolie, qui gagnait sa vie à elle seule. Après une cour assidue qui dura six mois, Victoire s'abandonna, et son illusion était si grande qu'elle ne fut pas rompue quand elle découvrit la véritable situation de son amant. Elle lui rendit pour commencer mille petits services dont un garçon a tant besoin à Paris quand il est seul. Elle visitait avec soin le linge de M. Colisée, remettait des boutons qui manquaient et veillait aux plus |)etits accrocs qui s'agrandissent aussi vite que s'étend une tache d'huile. Aimant pour la première fois, elle donna \o\\\o son Anio au roiiiini-i M^ i > p.wto

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et se laissa dominer tellement qu'elle écoutait les médiocrit<« qui sortaient de In bouche'do M. Coliséo avec autant d'attention que s'il avait dit les mots les plus spirituels et les plus profonds. Comme Victoire était orpheline, elle s'attacha à cet homme en qui elle croyait retrouver tout à la fois Taffection de la famille et les affections du cœur. Jamais elle ne fit une objection, et elle ne comprenait pas qu'on pût en faire devant l'homme aimé. M. Cotisée lui eût dit : « Travaille nuit et jour, » qu'elle eût travaillé nuit et jour, heureuse d'obéir à un désir, à un ordre.

Sa seule ambition était de quitter le moins possible son amant, de respirer Tair qu'il respirait, de le regarder et de prévenir sa moindre volonté. Mais M. Cotisée lui fit entendre au début de leur liaison qu'il ne pouvait garder une femme avec lui, que souvent des employés supérieurs venaient le visiter, et que l'administration des Postes voulait des jeunes gens rangés. Victoire crut à ce que son amant lui disait et se contenta de venir trois fois par semaine lui faire une petite visite; mais elle avait un rêve qui la tourmentait, c'était de sortir avec lui, de se montrer en public à son bras, et de recueillir l'enthousiasme que la beauté de M. Cotisée lui inspirait et qu'elle supposait partagée par toutes les femmes. Quand, après avoir hésité longtemps à témoigner ce désir à son amant, elle aborda le sujet en tremblant, comme si elle eût eu à faire l'aveu d'une faute, M. Cotisée ne répondit rien d'abord

et la regarda des pieds à la tôte d'un air si significatif qu'elle comprit qu'elle ferait tache au bras du jeune homme. La propreté de ses habits empêchait qu'on ne remarquât son excès de simplicité; dès ce moment, elle eut honte de ses modestes vêtements qui établissaient une séparation forcée entre elle et son amant. Quoique sa nourriture fut très-simple, elle trouva moyen de la réduire encore , et à force d'économie et de travail elle put s'acheter une robe de soie, un mantelet et un chapeau. Jamais elle ne monta avec plus de joie l'escalier de la maison où demeurait son amant que le jour où, sortant de chez la couturière, elle apparut ainsi vêtue à M. Cotisée, a Me trouves-tu assez belle pour sortir avec moi, dit-elle ? » L'employé la regarda : « Mais vous n'avez pas de gants, dit-il. — Ah ! c'est vrai, il faut des gants, dit-elle un peu honteuse, car elle avait dépensé absolument tout ce qui lui restait et elle ne touchait sa semaine que le lendemain samedi ; cependant il lui restait encore un franc dans sa bourse. — Si j'achetais des gants de soie giis! — C'est impossible, dit M. Colisée, une femme comme il faut ne porte pas de gants de soie, mais des gants de peau. — Combien coûtent les gants de peau? — Trois francs, » dit M. Colisée. L ouvrièreavaitassezde lierté pour ne rien emprunter à son amant, car elle craignait qu'il ne pritson emprunt pour un don un |)eu forcé. «La prochaine fois, dit-elle, j aurai des gants de peau. » Cependant elle soupirait, cm* le temps était beau, un

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petit soleil de printemps se montrait timidement, et Victoire, qui n^stail ti)utc la journée dans un atelier triste, ri^vait depuis longtemps une promenade, quelque courte qu'elle fût.

Il fallut attendre à huit jours de là ; mais enfin son rêve se réalisa. Victoire, en donnant le bras à M. Cotisée, dans la rue, éprouva une de ces extases que peuvent seuls donner des bonheurs inespérés. Elle regardait avec avidité les personnes qui s'avançaient vers elle sur le trottoir, afin de s'assurer si son aman! était remarqué; en ce moment elle le voyait plus beau que jamais, bon et surtout généreux de descendre jusqu'à lui accorder son bras en public. M. Colisée sentait la dévotion qu'il inspirait, et il restait froid comme un Jupiter Olympien devant l'adoration de Victoire.

a Voulez-vous que nous montions en voiture? dit-il à l'ouvrière. — Pourquoi ? demanda-t-elle, il fait si bon à marcher. — Mais vous ne voyez pas qu'il fait de la crotte et que nous allons arriver aux Champs-Elysées abominablement sales. — Comme tu voudras. » Victoire n'était jamais allée en voiture ; elle s'amusa d'abord du roulement des roues et de la vitesse avec laquelle le cocher les entraînait. Arrivé au bout de la rue de Rivoli, M. Colisée tira un de ses cigares éternels de la boîte et ne l'alluma qu'au moment où la voiture, marchant au pas, s'arrêtait devant un groupe de femmes élégantes qui se promenaient sur le trottoir. Cette

promenade dura une heure et demie, pendant laquelle Victoire ressentit un des plus vifs bonheurs de sa vie. En descendant de voiture, M. Colisée dit à rouvrière: a Donnez-moi vingt-sept sous, je vous prie. » Victoire rougit, car l'achat de ses gants avait dévoré son budget. « Je ne lésai pas sur moi, dit-elle, honteuse pour la première fois de sa pauvreté. — Vous me devrez vingt-sept sous, pensez-y, dit M. Colisée d'un ton qui ne laissait pas de réplique. »

L'employé faisait payer à sa maîtresse la moitié des frais de la voiture dont il se servait exclusivement pour lui , car Victoire eût préféré marcher à pied et se délasser des fatigues de la vie assise ; mais elle trouva le fait naturel, trop heureuse de partager les dépenses d'une course qui lui permettait de rester en tôte-à-téte avec celui qu'elle aimait. Elle s'habitua d'ailleurs à vivre sur ce pied, et les rares fois où elle alla au spectacle en compagnie de son amant, elle s'arrangeait à vivre plus chichement pendant une semaine, afin de payer sa place. Pour qu'on ne s'aperçût de rien à l'hôtel, elle laissa sa toilette chez M. Colisée, et s'habillait seulement quand il lui permettait de sortir avec lui : elle pensait ainsi lui donner une preuve de plus de sa fidélité en lui laissant des habits sans lesquels elle ne pouvait, décemment, se montrer dans un lieu de plaisirs. Une pensionnaire qui sort du couvent et qui se fait une fête d'aller au bal, n'était pas plus heureuse que Victoire quand, huit jours à l'avance, elle rêvait

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une promenade avec remployé. Seule, Violclte TafHn était sa confidente^ et Victoire avait fait à son amie un portrait tellement (latlé de l'employé, que Violette, aussi niaise que son amie par certains côtés, s'atloudait à voir TAmour en personne. Victoire n'avait pas dit à son amie les dépenses auxquelles l'entraînait sa passion; mais Violette Tavait pour ainsi dire deviné: € Tu travailles trop, Victoire, lui dit- elle un jour, tu n'es pas forte, cela te jouera un mauvais tour. — Bah I dit Victoire, dont les yeux se cerclaient de teintes jaunissantes, tu ne sais ce que tu dis, je n'ai jamais été si heureuse. Tiens, comment Irouves-lu cette lime à ongles? Cinq sous, ce n'est pas cher; je viens de l'achètera la boutique à cinq sous pour mon petit homme. . . » Victoire ne pensait qu'à M. Cotisée, ne rêvait qu'à lui; en revenant le soir de son magasin, elle regardait attentivement la montre des boutiques, et chaque objet lui semblait bon à offrira M. Cotisée. Sans arrière-pensée^ sans même chercher à prouver à son amant con;bien son souvenir l'enveloppait, il était rare qu'elle entrât chez lui sans un souvenir, un objet de médiocre importance, un petit bouquet, une brosse à cheveux, des boutons de verroterie pour ses poignets de chemise, mille choses qui étaient prélevées sur le prix de sa journée. M. Colisée recevait ces cadeaux en pacha dédaigneux, mais il en usait immédiatement, et Victoire se trouvait très-heureuse que l'employé vou- . lût bien accepter ces petites bagatelles. Un jour, entre

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autres, elle lui offrit un peigne à moustache en écaille qui contenait en môme temps un miroir: pendant la promenade M. Colisée ne dit pas un mot h sa'maîtresso, mais il poigna constamment ses moustaches, et il ne cessait cette occupation que pour se regarder dans le petit miroir. Victoire n'en demandait pas davantage : elle était peinée seulement de ne pouvoir offrir à Thomme qu'elle aimait des souvenirs à la hauteur de son amour , et la plupart du temps elle laissait en s'en allant ses cadeaux sur la cheminée^ sans rien dire, craignant que l'employé ne les refusât.

La pauvre fille en arrivait à se nourrir moins qu'une souris : son principal repas se composait d'un petit pain et de deux'sous de pommes de terre frites. Encore trouvait-elle qu'elle dépensait trop pour sa bouche, car depuis qu'elle connaissait M. Colisée, elle avait une peine infmie à arriver juste au bout de la semaine. Les deux ou trois demi-journées qu'elle consacrait par semaine à son amant étaient nécessairement retenues sur son salaire; les dépenses qu'elle faisait pour sa toilette, pour ses gants, les cadeaux, mangeaient la moitié de sa journée. Sa moyenne étant de trente-cinq sous par jour, dont il fallait déduire les dimanches et fêtes, il lui restait tout au plus douze à treize sous pour se nourrir, se loger, se blanchir et répondre à mille petites dépenses imprévues qu'entraîne toujours la toilette la plus modeste. Quelquefois elle se privait de

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