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LES QUATUORS DE L'ILB SAINT-LOUIS

leur jouer; alors ils seraient aux anges; mais comme nous ne nous réunissons pas pour faire de la musique de danse, nous ne pouvonsque leurùtre désagréables. Le quatuor est une chose tellement intime qu'il ne devrait être permis à personne d'y assister: ce sont quatre gourmands ayant les mômes goûts, les mêmes

'• -. qui se réunissent et qui se donnent des

!is de musique. Y a-t-il donc un grand plaisir à regarder trois heures quatre gastronomes qui goûtent aux mets les plus fins et qui ne vous en offrent pas? D'ailleurs nous ne sommes pas assez forts pour inviter les gens à venir nous entendre.

— On ne les invite pas, dit Valentin. — Qu'importe ! ils viennent ici pour s'amuser et ils ne s'amusent pas. Moi je sens qu'ils s'ennuient, je n'ai pas besoin de les regarder; leur ennui plane dans la salle et passe' dans mon esprit. — Tant pis pour eux s'ils s'ennuient, dit James. — Vous ne me comprenez pas, James; eux ne m'intéressent pas, et je me soucierais fort peu de leur ennui si je n'en étais pas affecté moi-même par contre-coup. Si nous avons à étudier un morceau trèsdifficile, je n'ose pas devant quelqu'un, car je sais par expérience combien l'analyse d'une œuvre est pénible à entendre. Nous sommes donc obligés, quand il nous arrive une visite, de faire une politesse, de jouer ce que nous savons le mieux ; alors nous ne sommes plus libres, nous ne nous appartenons plus, nous faisons de la

musique pour le public, et ce n'est pas là notre but. »

VU

Huit jours après, James entra chez Valentin, chargé d'une énorme hasse de papiers : « Ah ! te voilà, dit Valentin, nous ne comptions plus sur toi. Sylvestre s'est décidé à chercher un autre violon. — Et j'ai trouvé, dit Sylvestre, un jeune homme qui paraît trèsdoux et qui a Tair de bien comprendre la musique. — Vous êtes aimable, dit James, je vous apporte des trésors et vous songez à rae remplacer. — James, vous n'aimez pas la musique, reprit Valentin ; nous sommes trois dévoués, il n'y a que vous qui vous fassiez constamment prier; tantôt vous allez dîner en ville, tantôt au spectacle, et vous ne faites pas attention que vous manquez à trois de vos amis à la fois. — La musique ne semble pas vous intéresser, reprit Sylvestre ; vous jouez votre partie d'un air distrait, quelquefois en bâillant. Est-ce parce que vous êtes humilié d'être second violon? Alors permettez-moi de vous dire, James, que vous n'avez pas l'intelligence du quatuor. Il n'y a pas de position inférieure dans le quatuor : chaque instnmient concourt tellement à l'ensemble, qu'en enlevant le plus modeste, un vide affreux se ferait sentir. Sans doute le rôle du second violon est modeste, il est plus souvent l'écho de la voix ; mais n'a-t-il pas l'honneur de réj>ondre au premier violon, de même que l'ulto répond au violoncelle? Ne s'associe-t-il pas aux entreprises de son chef qui lui laisse de temps en

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temps une part de soleil? Un second violon peut toujours montrer du talent dans ses réponses; Irs occasions ne lui manquent pas de déployer du feu , de la verve; en supposant qu'il ne se trouve pas d'auditeur pour le complimenter sur la belle exécution d'un trait) ses camarades ne l'ignorent pas^ et il trouve dans sa conscience satisfaite une récompense due à ses efforts. — Mais cVst un cours que vous me faites là, Sylvestre, s'écria James. — Croyez-vous qu'on en dise autant au Conservatoire ? — Vous me supposez donc plein d'un détestable orgueil? — J'ai seulement voulu, dit Sylvestre, vous montrer quelle estime j'ai pour les humbles positions. — Quant à mon ennui de la musique, dit James, jugez-en,» Alors il déficela sa liasse de papiers, et aussitôt des cris de joie se firent entendre à l'aspect de belles gravures sur cuivre qui ornaient la première page d'anciensquatuors que James apportait. — Voilà du Fiorillo, disait James. » Chacun sautait avec avidité sur les cahiers, o Des Romberg. — Oh ! c'est curieux. — Des Lickl. — Je ne connais pas celui-ci, disait Valenlin. — Des Spohr. — Musique difficile, s'écria Sylvestre. — Dites encore que je n'aime pas la musique. — En voilà au moins pour huit séances à lire, dit Calelina. — Est-ce que vous avez payé celte musique cher? — C'est toute une histoire, dit James. — Nous n'avons pas le temps de causer, dit Valenlin ; mettons-nous vite en train. » Les richesses étaient si grandes que les amis se trou-

vaient embarrassés ; les uns voulaient commencer par Homberg, les autres par Spohr; chacun feuilletait la musique, sMnléressant d'avance à sa partie et cherchant à découvrir dans le dessin des notes la beauté des morceaux inconnus. Il fut enfin convenu qu'on jouerait un fragment de chacun des différents maîtres, ainsi que les gourmets qui veulent goûter à tous les plats. Une vive curiosité s'était emparée des quatre musiciens, et ils jouèrent leurs quatuors ce soir-là avec une ardeur nouvelle ; la musique qu'avait apportée James n'était pas de premier ordre et ne pouvait st^ comparer aux œuvres des trois grands maîtres allemands. Mais elle n'en était que plus curieuse par la comparaison. Après avoir étudié ces quatuors de maîtres inférieurs, on comprenait mieux le génie domestique d'Haydn, les sensations amoureuses de iMozart et les puissantes inquiétudes de Beethoven. Les quatre amis se donnèrent presque une indigestion de musique, dans leur avidité <le connaître du nouveau, et ils ne songèrent à se reposer qu'après avoir déchiffré trois quatuors.

« Combien croyez-vous que celte collection m'ait coûté ? demanda James. Cinq francs. Vingts quatuors poifrcinq francs! — Tu te moques de nous, dit Sylvestre; je connais tous les marchands de musique de Paris, et jamais je n'ai trouvé de pareil marché. — Moi, je passe mon temps, dit Valentin, à courir les culs-de-sac, les impasses, les marchands d'habits, les épiciers, et je suis complclemcnl de l'avis de Sylvestre.

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— Ah ! vous no me croyez pas, dit James^ eb bien ! je; vous y inènonii. — Où se trouve voire marchand? demanda Catelina. — Vous connaissez hion la Ilallo au blé ; du cCiié de la rue qui mène à la Poste se trouve une marchande de beurre, c'est là qu'est le trésor. Cette femme-là, si elle le voulait, pourrait s'éUiblir éditeur de musique ; on est capable de la nommer un jour conser>aleur à la bibliothèque du Conservatoire, car elle a an musée d'ancienne musique. Elle en a des piles énormes jusqu'au plafond dans une arrière-boutique ; il y a des ruelles entre les ballots de musique. — Vraiment ! s'écrièrent les amis. — Et en ordre 1 demanda Sylvestre. — S'il n'était pas si tard, dit Valentin, j'y courrais. Je n'en dormirai pas, j'ai envie d'aller réveiller ta marchande de beurre. — J'ai eu une espèce de vision, dit James, quand je suis entré dans son arrière-boutique, car je ne m'y attendais pas ; je passais par là et j'aperçois cette marchande qui pesait du beurre et qui l'enveloppait dans une feuille de musique. Je regarde plus attentivement et je vois près d'elle, sur la banquette du comptoir, une assez forte pile de musique. J'entre et je lui demande si, par hasard, elle vendrait de vieille musique. Trois sous la livre, me répond-elle : voyez dans l'arrière-boulique. J'étais aussi saisi (|u'Ali-Baba quand il entra dans la caverne des quarante voleurs ; toutes ces partitions bien rangées me faisaient plus d'effet que des bijoux et des pierres précieuses. Et avec cela l'ordre le plus parfait.

De tout temps il y a eu des épiciers qui vendaient de la musique au poids, mais de la musique dépareillée, et la plupart du temps sans valeur. Là, au contraire, un ordre sévère et une propreté de bibliophile régnaient dans cette arrière-boutique. J'ai acheté sans choisir, mais il m'a semblé voir des partitions de Gluck. — De Gluck ! s'écria Valenlin, je vais me ruiner. — Non, dit James, il y a tant à choisir qu'on ne sait plus quoi acheter fmalement. J'ai pris au hasard, et je continuerai de même. — Où cette fruitière achètet-elle tant de musique ? demanda Catelina. — Dans les ventes, à ce qu'elle m'a dit. Ainsi tout ce que j'ai apporté provient d'un nommé Koreff, car son nom est écrit sur la première page. — Koreff ! s'écria Sylvestre d'un ton surpris, le fameux Koreff ! — Vous le connaissez ? demanda James. — Oui, c'était un médecin allemand, il est mort dernièrement. — Un médecin! dit James ; je comprends maintenant la singulière lettre que j'ai trouvée dans un des trios que j'ai achetés; je me suis beaucoup amusé en la lisant^ et à elle seule elle vaut l'argent que j'ai donné à la marchande de beurre. — Pourquoi ne l'avez-vous pas apportée ? dit Sylvestre. — Je l'ai sur moi , dans mon portefeuille; mais dites-moi ce qu'étaitce Koreff. — Un médecin très-spirituel, dit Sylvestre, que tout Paris a connu et qui était bien le plus singulier* personucige du monde parisien. Il arriva d'Allemagne en apportant l'acupuncture et mit kh

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mode ce traitement dont on ne se sert plusnujourd'liui. — Je n'ai jamais entendu parler de cotto dropur, dit Valenlin. — L'acupuncture n'est pas une drogu» , dit Sylvestre. — Dame, elle a un nom de drogue; qu'estce alors? — Koreff avait rapporté des aiguilles d'une forme particulière qu'il dis^iit tirer de la Chine et qu'il enfonçait dans le corps de ses malades à la moindre indisposition; les femmes nerveuses se laissèrent prendre à ce mer>'eilleux remède qui devait leur enlever immédiatement migraines et maux de nerfs. On vit :dors de jeunes dames se promener sur les boulevards la tête couverte de jolies épingles d'or enfoncées dans la peau, et l'acupuncture devint à la mode. Koreft' prétendait qu'au moment de l'introduction de l'aiguille dans le corps, une sorte d'étincelle électrique .sillonnait les tissus voisins, et que l'aiguille était ellemême agitée de frémissements fébrilaires. L'acupuncture ressemblait à toutes les nouvelles médecines ; elle guérissait généralenient d'une grande quantité de maladies. Les goutteux se livrèrent à l'acupuncture Koreff, et certains hommes affectés de rhumatismes ressemblaient après sa visite à une pelotte d'aiguilles. Ce n'était pas Koreff qui avait inventé ce moyen de guérison, mais il était oublié depuis longtemps, et vers 1820 on parla de cette étrange nouveauté, comme du magnétisme à l'époque de Mesmer. Koreff avait beaucoup d'avantages pour réussir à Paris : il était spirituel. Allemand et porteur d'une figure singulière.

Sa qualité d'ami d'Hollrnann lui servit encore plus, car il réalisait en sa personne ces types grotesques que le conteur berlinois a caressés avec tant d'amour. Bizarre par son extérieur, bizarre par sa médecine, Koreff devint immédiatement à la mode. Étant Allemand, il est au moins présumable que la musique achetée par James chez la marchande de beurre provient de sa vente : du reste, la lettre doit donner quelques détails. — Voici la lettre, dit James ; elle est adressée à M. le docteur Koreff, rue Neuve-Saint-Augustin, à Paris. Valentin, laisse un peu tranquille le piano. « Monsieur, fai appris, par quelques-uns de mes camarades de Torchestre, qne vous les aviez traités avec beaucoup de soin. Je suis pris d'une singulière maladie nerveuse qui m'est venue du jour où une souris s'est introduite dans ma flûte. — Une souris dans une flûte? s'écria Valentin, c'est une plaisanterie. — La lettre est trèssérieuse, vous allez voir, dit James en continuant : « L'orchestre venait de terminer l'ouverture du ballet des Pirates, lorsque j'entends un singulier grattement <lans ma flûte. Je crus d'abord qu'une mouehe avait pu passer par un des trous et je soufllai dans l'embouchure; le bruit se calma, je pus continuer à accompagner le ballet. Vers le milieu de l'introduction du second acte, un grand remue-ménage se produisit dans rintéricur de la flûte ; il me semblait qu'un être vivant s'y roulait comme un écureuil dans sa cage. Je fus pris d'une certaine pûleur à tel point que Chrétien

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IJriMin, l'alto solo, mon voisin, me demanda si j'allais me trouver mal. Je ne sais pas, lui dis-je, maisqucliju'un aura touché à ma flûte pendant rentr'acto. Nous avons des camarades qui passent leur temps à voler l'argent de l'administration, car non-seulement ils ne font pas deux notes dans leurs soirées, mais ils empêchent leurs voisinsde jouer tranquillement leurs parties. € Les galopins du Conservatoire qui mettent dusavon aiix archets de leur camarade de pupitre, sont encore les moins dangereux. Urhan répondit qu^il était resté A sa place connue de coutume et qu'il n'avait remarqué personne toucher à Tinstrument. J'étais dans un grand embarras, ma qualité de flûtiste solo m'empêchait de démonter ma flûte et d'examiner ce qu'il pouvait y avoir de mystérieux dans le bois. Je ne tenais la flûte qu'avec répugnance, car elle s'agitait imperceptiblement entre mes doigts, et la répugnance m'empêchait de coller mes lèvres à l'embouchure Cependant je repris le dessus et je souris du tour qu'on avait pu me jouer : sans doute on avait introduit un totou particulier qui occasionnait ce bruissement et ce mouvement. Je secouai ma flûte, regardant avec attention si rien n'en sortait. Puis je pensai qu'une fissure avait pu se déclarer dans le bois, que Ihumidité y était entrée et produisait ce bruit singulier. La souris resta tranquille, car je n'ai su )[\ue beaucoup plus tard qoe c'était une souris. La représentation se continua et je repris mon calme habituel ;

mais ce n'était que le prélude du mauvais tour que me préparait la souris. A partir de ce jour elle devint d'une exigence insupportable, et m'enleva toute espèce de repos. Quand je commençais à m'animer, ses processions recommençaient dans la flûte qui me tombait d'eft*roi des mains. J 'étais pris d'une sorte de frénésie, passant mon temps à défaire les pièces de la flûte, soufflant dedans de toutes mes forces par chacun des trous, levant les clefs pour m'assurer que la souris n'était pas cachée dessous : cela gênait beaucoup mon service à l'Opéra et mon exécution s*en ressentait. Quelquefois la colère s'emparait de moi et je frappais de mon instrument contre le pupitre, puis je m'arrêtais un moment après, anéanti, le front couvert d'une sueur froide, les cheveux droits sur la tête. Je confiai mes tortures à Chrétien Urhan, mon meilleur ami depuis vingt ans. a Ce n'est pas possible, me ditil. » Et comme j'insistais : « Nous irons ce soir chez toi à la sortie du spectacle et nous visiterons l'instrument : niais la maudite bêle devait être de bien petite race, car ensemble nous ne l'avons jamais pu voir ; quant à moi, j'étais certain d'avoir vu de temps en temps passer sa queue par un des trous, une petite queue frétillante qui avait Tair de se moquer de moi. Il n'y avait pas à en douter ; aussi bien quelquefois dans la botte trouvé-je de petits points noirs qui ne pouvaient ôtre que les déjections de la bête. Urhan me disait : Comiiu^nt poux-tu croire qu'une souris est dans ta

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flûte ; tie quoi v^Tait-ello? » C'était bien simple; elle se nourrissait de musique^ elle en vivait. IVul-<5tre même sa petite queue dont j'apercevais Textrémité par un des trous, témoignait-elle des jouissances qui animaient le corps de la souris ; je suis presque fondé à baser ceite opinion sur ce qu'un chant de llùto torminé, la queue disparaissait et la souris restait tranquille^ peut-être accablée de la somme de sensations qu'elle avait ressenties et qui lui suffisaient pour ce jour-là. Cependant Urhan secouait la tête et me. regardait d'un air peiné. Allons, pensais-je, voilà mon meilleur ami qui va me croire fou, car les hommes, aussitôt qu'un fait dépasse leur imagination ou n'est pas assez palpable au toucher, assez visible pour leurs faibles yeux, vous déclarent aliéné, sans prendre garde à l'isolement qu'un pareil titre vous crée aussitôt dans le monde parisien. Le doute venait m'assaillir en même temps. Peut-être suis-je fou, pensais-je; ton meilleur ami te regarde d'un œil inquiet, soupire, gémit quand il croit que tu ne t'en aperçois pas; tu es fou, il faut que cela soit. Et je cherchai à me démontrer à moimême que je n'étais pas fou. J'ai eu de tout temps horreur des mathématiques; j'achetai un livre de géométrie et je me dis : Si tu parviens à comprendre ce livre de géométrie, si tu résous un problème, bien certainement la souris est dans ta flûte. Car mon cerveau pouvant encore s'appliquer à des matières ardues, témoignera qu'il est sain et complet ; si le ceneau

est sain, il ne peut me faire admettre des visions telles que celle de la souris. »

— Il ne raisonne pas mal pour une flûte de l'Opéra, dit Sylvestre en interrompant James; mais, de même que l'homme a deux poumons, il a deux cerveaux. On voit des gens vivre avec un seul poumon, tandis que l'autre est détérioré; de même une partie du cerveau peut être saine et suivre un raisonnement, et l'autre errer dans le pays des diables bleus. Voilà pourquoi les fous sont souvent très-sages sur beaucoup de questions, et puis quand ils arrivent aux souris qui se promènent dans des flûtes, il n'y a plus d'hommes. — Je continue, dit James, et je vous prie, toutes sensées qu'elles soient, de ne faire vos réflexions qu'après. Vous jugez tout de suite ce pauvre homme sans 1 avoir entendu. Laissez-le expliquer son affaire : n Ayant donc, après beaucoup de fatigues, étudié la moitié des éléments de géométrie, je devins plus tranquille, mais j'avais toujours un morceau de craie dans ma poche, et quand, à l'Opéra, la souris me tracassait, je combattais le trouble dans lequel elle me jetait par une petite figure de géométrie que je dessinais sur le bois du pupitre, et la solution d'un problème me garantissait la sanité de mou esprit. Urhan continuait à me prendre en pitié, il n'en disait rien, mais je le sentais. Un soir, il m'emmena et me dit : J'ai découvert d'où vient ta souris. — A h ! ah ! dis-je d'un ton de satisfaction .

— C'est un artitice diabolique que le démon em-

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ploie pour te tourroenier. A mon tour je ro^nrdni Urhan avec com|>as!»ion. Vous en aurez saus doute enteiulu parler, Monsieur. Urban, dont le prénom est Chrétien, ne pouvait être mieux nommé ; il a toujours été d'une dévotion que TOpéra n'a fait que développer. Regardé à raison comme le premier alto de l'Europe, Urhan a été tellement sollicité par Habeiiec k que, bien contre son gré, il est entré à l'Opéra. Il lui fallait vivTe d'abord, sa vraie place était dans une église, mais on ne se sert pas d'altos.

Il apprit même la viole et la remit à la mode dans un concert historique; son but était de jouer delà viole à la Madeleine, mais on ne le comprit pas ; la nécessité lui fit contracter un engagement avec l'Opéra, et ce qu'il souffre de jouer de la musique profane serait trop long à vous dire. Pensez, Monsieur, à reflet que peut produire, sur un catholique fervent, un corps de danseuses qui s'avancent vers la rampe, à deux pas de nous, et qui lèvent leurs jambes horizontalement dans la direction de l'orchestre. Si vous alliez à l'Opéra uniquement pour regarder Urhan, vous le verriez tressaillir aussitôt que commence la musique du ballet; il détourne un peu son tabouret, pas autant qu'il le voudrait cependant, car il ne peut quitter de l'œil M. Habeneck, et il gémit des atteintes que donnent à la chair ces danses voluptueuses. Il plaint les directeurs, il plaint les spectateurs, car il se dit que tout ce monde est daiimé. Enfin il joue de l'alto à l'Opéra

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avec la répugnance que pouvait avoir jadis un jeune garçon à succéder au bourreau son père. J'aide de mon talent, me disait-il, à Taccomplissement de ces péchés. Je suis un des musiciens de la suite du démon quand je devrais être de ceux qui faisaient danser devant Tarche sainte. Aussi, Monsieur, Urhan sera toute sa vie dans l'enfer, s'il reste à 4'Opéra. C'est surtout quand ta fièvre des bals masqués s'empara de nouveau de Paris que mon pauvre ami Chrétien souffrit de nouvelles tortures: obligé par son engagement de faire partie de l'orchestre des bals, il ne vivait plus, et il y serait mort de chagrin si, pendant l'intervalle des danses, il n'eût rasséréné son âme par la lecture d'une Bible de petit format qu'il avait toujours en poche et qu'il posait sur son pupitre. Il trouva un matin un correctif: c'était de composer des quadrilles religieux. Mais,' à cette époque, on inventait des moyens si bizarres de musique de danse, tels que coups de pistolet, et emploi des moyens les plus sauvages, que les orgues proposées par Urhan, et qui devaient, selon lui, faire luire quelques rayons de charité chrétienne dans l'âme des danseurs, furent rejetées avec dérision par le chef d'orchestre. Il y avait cependant une idée : des choristes habillées de blanc auraient chanté des mélodies pieuses accompagnées par l'orgue. Urhan insistait beaucoup pour qu'on essayât seulement une fois. Il pensait qu'une réaction salutaire s'opérerait <i n»c l'o.p. ;♦ A.. .....; fous qui entrent au bal gorgés de

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viandes et de liqueurs, et que les a\mes qui conservaient encore une élincelle du feu divin sentiraient les funestes effets de la corruption et se sauveraient du bal, laissant livrés au délire des sens ceux complètement abrutis. Voilà mon ami Urhan, et vous comprenez, Monsieur, piir quelle série d'idées il niait la présence de la souris dans ma llùte, attribuant mon trouble aux tentations du démon. Tu es puni, me disait-il, d'avoir coopéré à ces maudits spectacles; tu es justement frappé, le diable s'est emparé de toi comme il s'eiiiparera un à un de tous nos camarades. Songe à te repentir. Je lui répondis que je faisais mon métier honnêtement, que sans doute jusque-là je» n'avais pas partagé son aversion pour les danses, mais que je ne prenais pas de plaisir à regarder les danseuses; que l'abus et la fréquence de ces représentations me chiissaient toute curiosité, et que j'avais toujours rêvé un intérieur tranquille avec une femme et des enfants; que si j'étais resté jusqu'alors célibataire, le manque de relations seul m'avait empêché de trouver une personne honnête qui voulût bien s'associer à ma destinée. Songes-tu à accomplir les devoirs religieux? me dit-il. Il est vrai que depuis mon enfance j'étais resté sans entrer à l'église, excepté les jours de grand'messes en musique. Alors Urhan me dit que le meilleur moyen de chasser la souris était d'aller aux offices, de me confesser et de revenir aux sentiments que j'avais puisés dans le baptême. Il se faisait mon

directeur de conscience, me prêchait et me tenait quelquefois quatre heures par jour dans de pieuses conversations. La géométrie lui parut un moyen inefficace, et j'abandonnai mes problèmes. Malgré tout. Monsieur, la souris ne quitta pas ma flûte. Je perdis l'espérance ; Urhan me fit jeûner et passer des nuits en prière. A partir de ce moment, je fus pris d'une maladie nerveuse qui me passa dans les doigts et qui m'empôchade jouer de la flûte. M. Habeneck a bien voulu me faire accorder un congé de trois mois, je ne sens pas de mieux depuis quinze jours que je me repose, et je viens vous prier de me donner une consultation, confiant dans la renommée de célèbre praticien qui vous est acquise. » James s'arrêta, a Est-ce tout? demanda Sylvestre. — Oui. — J'aurais voulu connaître la suite, dit Valentin. — Cependant il y a en marge, dit James, quelques mots d'une autre écriture et d'une autre encre que le corps de la lettre ; il est présumable que ces mots sont de la main du docteur Koretf. Voyez : « Le malade devra jouer pendant un mois sur une flûte en racine de guimauve. » — Une flûte en guimauve ! s'écria Sylvestre, il n'est pas possible que Koreff se soit permis une semblable facétie. — Ah ! ditViUentin, nous avons perdu notre soirée à entendre des extravagances : l'acupuncture, les souris dans les flûtes, les quadrilles religieux, les instruments enracine de guimauve. J'aurais préféré jouer un quatuor de plus. » Octobre 1864.

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