‹ Les premiers beaux joursChapitre 21 sur 33 · I.KS RAGOTINS · texte numérisé non relu

I.KS RAGOTINS

du second arrondissement théAtral ; le directeur qui lient le privilège se nomme Saint-Victor.

L'assemblée ne put contenir un Ah ! de curiosité presque satisfaite.

— Pardon de mon indiscrétion, monsieur Ponceau, dit un des curieux, pourriez-vousnous donm r !:i rnmposition de la troupe?

— Volontiers, messieurs; je crois avoir sur moi la lettre d'avis qu'adresse M. Sainl-Viclorà l'administration.

— Eh î voici M. Marteau qui vient de ce côté !

— Est-ce M. Marteau-Grenat? dit le secrétaire de la mairie en clignant de l'œil.

— Non, monsieur Ponceau, c'est Marteau-Isidore.

— Tant mieux ' Pour rien au monde je n'eusse voulu souffler le moindre mot ayant rapport à l'administration devant M. Marteau-Grenat.

— Oui, il est trop bavard, mais on peut se fier c Marteau-Isidore.

Il arrive souvent, dans les petites villes, que des parents portant le même nom exercent un commerce quelconque ; d'où l'usage de doubler leurs noms, soit d'un sobriquet, soit d'un nom de baptême, soit du nom de la femme. C'est ce qui fait que les frères Marteau, ayant tenu, l'un le commerce de draperies, l'autre le commerce de quincaillerie, étaient désignés: l'alné sous le nom de Marteau-Grenat (il avait épousé une demoiselle Grenat) ; le second, sous le nom de Mar-

lî.

flO LES PREMIERS BEAUX JOURS.

teau-Isidofe, en raison de son prénom baptismal. Quand les deux frères se furent retirés du commerce, leurs concitoyens continuèrent à les appeler comme par le passé; cependant, s'il était question des frères Marteau, on disait ces messieurs Marie^iu.

M. Ponceau, qui craignait M. Marteaii-i.rt'iiat, homme important, membre du conseil municipal, était loin de se douter que le frère qui arrivait était bien plus à craindre encore.

Marteau-Isidore savait tout ce qui se passait dans ChAteau-Thierry. Il eût pu dire ce qu'on avait mangé le jour même à la table du sous-préfet, le nombre dos rendez-vous donnés pour le soir au Bois-Jolyet, les affaires les plus secrètes de M* Honoré, un avoué fin comme trois procureurs; enfin le bourgeois savait tout, mais il ne disait rien, et personne ne se douta des terribles confidences qu'on enterra avec ce gros homme dans son cercueil.

Marteau-Isidore avait plus d'un point de ressemblance avec les avares; il se récréait de ses montagnes de nouvelles, de secrets, de mystères; les pesait, les remuait dans sa cervelle : il en jouissait à lui tout seul, comme Tautre de son or.

Quand le nouvel arrivé eut salué ses connaissances, M. Ponceau lut le tableau de la troupe.

— Nous avons d'abord M. Auguste, jeune premier rôle en tous genres; secundo...

I K» HAQOTITf*" «11

— Monsiour Ponroan. dit le coiiunissiiiro <io police, qui amenait dans le groupe son chapeau à cornes et son écharpe tricolore, on vous attend à la mairie.

— El qu'on attende ! répondit sèchement le petit secrétaire. OuVst-ce encore?

— C'est M. le sous- préfet.

Sans répondre. M. Ponceau se mit à marcher à grands pas, laissant les curieux fort empêchés de connaître les détails promis.

Arrivée des Rag^oUns.

A Château-Thierry, la moindre voiture qui s'arrête est un événement : une voiture apporte toujours deux ou trois figures nouvelles, et la province est excessivement friande de nouvelles figures.

Aussi, vers une heure de l'après-midi se forma-t-il un certain noyau de hraves gens devant l'hôtel du .So- /«/ d*Or, où descend l'entreprise Menesson. L'entreprise Menesson est une façon d'omnibus ruiné qui dessort la route de Soissons à Château-Thierry; cette patache contient six personnesà l'intérieur, et*deux sur la banquette. D'ordinaire elle n'amène guère que trois personnes , mais, ce jour-là, la voiture était pleine, et la bâche regorgeait tellement de paquets, de caisses, de malles, que chacun se dit avec un air de joie non dissimulé :

— Voilà les comédiens !

212 LES PREMIERS BEAUX JOLRs.

On courut bien vite au débarquement.

Menesson, le conducteur, descendit de son siège; après lui, un très-maigre jeune homme, quiétait serré convulsivement dans une redinj^ote râpée. Les plaisants de la foule se dirent :

— En voilà un qui observe les Quatre-Temps, le jeûne, les vigiles, tout le diable et son train.

La seconde banquette, un gros homme à sourcils grijionnants, ne pouvait être que le musicien, car il tenait à la main un emblème irrécusable de sa profossion, une boîte à violon.

Menesson ouvrit sa voiture, d'où sortirent successivement :

Une dame d'un âge respectable, porteur d'un cabas et d'un chien de petite dimension ; présumablement la duègne.

Un personnage dont la figure avait été horriblement tracassée par la petite vérole.

Une jeune femme dont Tétat de grossesse commençait à être visible, et qui pria son camarade Saint-Prix de Taider à descen Ire.

Puis Saint-Victor, le directeur ; on n'en pouvait douter à ses façons souveraines, à sa redingote polonais*^ et au ton qu'il prit à Tendroit de Menesson.

— Allons donc ! Victorine, viens donc, dit-il.

Victorine descendit; c'était une jeune fille de dixhuit ans, pftle, les traits fatigués, qui parnissinl rhuuible servante du directeur de la troupe.

LES RAGOTIKS. tlt

— Verdelet, passe-moi ma capote, dit-elle. Verdelet, le nez et les cheveux rouges, qui jouait les

seconds comiqueSy apporta la capote.

Lu troupe, au complet, attendit sous la remise que Menesson eût déballé les malles, dont on lui recommanda bien la préservation ; après quoi, la banderâpée entra dans une des salles du Soleil d'Or.

— Ma figue, dit une grosse femme dans le groupe, ce nesl pas qu'ils ont l'air trop gadrus y\os comédiens.

— Il faut les voir aux lumières, dit un ami des arts.

— Ah! je crains bien, ajouta une commère, que mes chambres à vingt francs ne seront point encore étrennées.

— Avez-vous vu la petite brune? dit Marteau-Isidore à un bourgeois.

— Oui, elle esi lun Dieu. Comment donc son mari Pappelle-l-il?

— Victorine.

— C'est ça même; elle doit bien jouer, celle-là?

— Je vous le dirai après-demain, dilMarteau-Isidore.

— E!i ! malin, quand vous l'aurez vue, ça ne sera pas difficile.

La répétitioQ.

Les comédiens étaient assis, après leur dîner, devant un grand bâtiment de maussade apparence, qui est le théâtre.

— Louis, dit Saint-Victor au chef d'orchestre, as-tu vu nos musiciens î

— J'ai couru toute Taprès-midi... c'est le tonnerre pour les avoir ! Celui-ci est fatigué, la contre-basse est nialade, le percepteur, qui joue du violon, craint de se compromettre en venant à l'orchestre.

— Enfin, sur qui comptes-tu ?

— Voilà une clarinette, payé; un violon, payé; une flûte payé ; un cornet, payé.

— Ça ne peut pas marcher ainsi, dit Saint-Victor au comble de l'indignation. Je me soucie bien de ta musique, à ce compte-là... Mais tu vois bien que tes musiciens mangeront la recette I As-tu besoin de clarinettes, de flûtes, de cornets, des tapageurs qui couvrent les voix ? On n'entend pas les couplets. Ah ! s'ils ne coûtaient rien, je te dirais : Amène-moi des trompettes, des trombonnes, une grosse caisse. La musique fait toujours plaisir; mais il faut songer aussi unpeuà nous. Qu'est-ce que vous diriez, si je payais la musique sans vous garder un sou 1

— Nous avons aussi des amateurs, dit Louis.

— A la bonne heure ! j'aime les amateurs.

— C'est que je crains qu'ils ne soient pas forts musi-

— Bidi ! bah ! ce sont les meilleurs !... Ils ont beaucoup de zèle ! Combien comptons-nous d'amateurs?

LIS KAGOTIMS. tll

— M. Théodore, un jeune homme de bonne famille, qui joue le violoncelle pas mal, m'a-t-on dit, mais qui n'a jamais fait de musique d'ensemble.

— En voilà un bon 1 II ira, il ira !

— Un pelil collégien, pour le cor.

— Très-bien ! j'aime beaucoup le cor!

— Un vieil amateur, à l'alto.

— Bon! ça va ! Un alto, un cor, un violoncelle.

— El puis le fils du garçon de théâtre, qui joue les timbales ; c'est un garçon très-adroit qui a construit lui-même son instrument.

— Ah! bravo ! un timbalier, voilà ce qu'il nous fallait. Tu vois bien» Louis, que tu n'étais pas raisonnable avec tes gagistes. A quoi bon tes clarinettes et tes flûtes puisqu'il y aura des timbales ! Mais^ dans certains pays, je le mettrais sur les affiches, et je- ferais des recettes forcées avec ces cinq mots en grandes capitales: IL Y AURA DES TIMBALES! Tiens, je m'huraanise^ tu garderas les musiciens payés.

— Ça ne peut pas faire de mal, dit le chef d'orchestre.

— Mais nous ne les payerons pas.

— Ils ne viendront pas.

— Ah ! tu ne sais rien de rien, dit Saint-Victor ; on s'arrange avec eux, on les entortille. Ne peux-tu pas leur dire: « Nous sommes tous artistes... La ville n'est pas bonne pour les recettes... Entre confrères on ne se

dévore pas; si la recette marche, alors, nous verrons... »

— Tu as raison, dit Louis; jo verrai à les coller... Ah ! voilà notre violoncelle.

Théodore était un jeune homme blond, d'allures timides, quoique distinguées. Il portait son violoncelle sous le bras, les doigts passés entre les cordes et le chevalet. Il rougit beaucoup en traversant le groupe des acteurs.

— Exact à l'appel, Monsieur Théodore, dit Louis ; vous êtes le premier arrivé.

Théodore salua sans répondre. Valto, un des amateurs les plus dévoués de la société philharmonique, ne se fit pas attendre. Le timbalier et le petit cor vinrent ensuite. Les musiciens gagés n'arrivaient pas.

— Croient-ils donc qu'on les paye, dit Saint-Victor, pour ne pas venir aux répétitions ?

— Je les ai vus enti'cr au café de la Comédie, répondit le chef d'orchestri^: ils boivent déjà leur cachet. Je vais leur piirler.

— N'oubhepas, dit Saint- Victor, de les prévenir; tu sais...

Louis trouva les musiciens attablés; il les prit à part en leur faisant entendre que la caisse était maigrement garnie pour le moment, mais qu'on les dédommagerait plus tard. Clarinette, flûte et violon, gens naifs et timorés, n'osèrent refuser leur concours.

La salle de spectacle, éclairée par six chandelles ser-

LES BAGOTirCS. il7

à l'orchestre et au soumeur, était encore plus triste à rinlêricur qu'à rextérieur. Toute la troupe^ montée sur les I ' paraissait plus maigre et plus râpée

à la lueu: ... . i.une des chandelles.

— Voyons d'abord les ensembles, dit Louis, grimpé sur son haut tabouret de chef d'orchestre. Allons, le chœur! Valmont, Célicourt, tout le monde ! 11 est bien entendu que les personnages qui ne seront pas en scène à la représentation chanteront dans la coulisse. Madame Félix ! Où est madame Félix Y

— Voilà, mon petit, dit en accouran t madame Félix qui était la duègne.

^~ Je lis quelques paroles avant la ritournelle, dit Saint- Victor ; « Cest bien, mes amis, c'est bien, modérez vos transports ; voici pour boire à ma santé. » Vous criez alors : o Vive monseigneur / » Eh bien ! personne ne crie... Fais att'^nîwni. Célicourt, c'est toi qui mène la figuration,

— \ ive monseigneur / cria le chœur.

Le chef d'orchestre entonna la ritournelle sur le violon.

— Diable ! dit-il, urt solo de hautbois ! Et nous n'avons pas de hautbois ! Si la clarinette voulait essayer le solo, cela irait aussi bien ; comme il s'agit d'une fête villageoise...

La clarinette regarda la partition et essaya timidement de la déchiffrer; mais le résultat ne répondit pas à ses espérances.

tl8 LES PREMIERS BEAUX JOURS.

— Voyons la flûte, alors, dit Louis; c'est encore un instrument champôtre... Ça va, ça va! Très-bien, la flûte ! L'ensemble, messieurs ! Les chanteurs, commencez : a Gloire à monseigneur ! » N'ayez pas peur de faire du bruit!... Bon ! Le petit cor, soufflez ferme!

— Une seule observation, dit Saint-Victor après le chœur : je n'entends pas les timbales.

— Les timbales n'ont rien à voir là dedans, dit Louis.

— C'est dommage ! Il me semble que les timbales feraient fort bon eflFet : rien qu'un roulement.

— Si tu y tiens, monsieur fera un roulement... Maintenant, messieurs les amateurs, je vous recommande la plus grande attention. Nous allons répéter le grand air de Victorine : c'est un morceau à effet, un morceau d'opéra.

— Un morceau de roi, dit le comique.

— Mon chéri, dit Saint-Victor à Verdelet, nous n'avons pas le temps de faire des calembours.

— Victorine, dit Louis, soigne bien la mesure. A nous, messieurs. Je bats une mesure d'avance... Surtout, très-piano.

L'orchestre commença. C'étaient des couplets arrangés sur un motif de Cenerentoia. Victorine, qui remplissait les fonctions de prima-dona, au besoin, chantait cet air d'une façon assez agréable. Tout d'un coup elle s'arrôta.

— Je n'entends pas la basse, dit-elle.

— Ni moi, dit le chef d'orchestre.

LES RAG0T1N8. tl9

Théodore, qui jouait pour la première fois en public, avait jugé prudent de passer sous silence un chant de violonceilfv

— Est-ce que \«iu> ne voyez pas le solo, monsieur Théodore ? dit Louis.

— Pardonnez-moi, répondit le jeune amateur à voix basse, mais...

— Si monsieur voit, dit Victorine, pourquoi ne jouet-il pas?

— Allons, messieurs, recommençons.

On reprit le grand air. Au passage de violoncelle, Théodore perdit courage et crut qu'il allait se trouver mal.

— Je ne peux pas chanter ainsi î s'ecna \ ictorine.

— Cependant rien n'est plus simple, dit le chef d'orchestre en se tournant vers le jeune homme. Écoutez le passage.

Il exécuta la rentrée sur le violon.

Théodore était anéanti, les bras pendants, la tête courbée sur son violoncelle. Le rouge lui montait aii\ joues et son front était humide de sueur.

— C'est que le jeune homme est un peu timide, dit le vieil amateur qui était à l'alto. S'il n'avait pas peur, il jouerait dans la perfection. Du courage, Théodore!

— Je ne pourrai jamais ! dit Théodore.

— Dire qu'il a joué samedi chez moi des quatuors d'Haydn à première vue, reprit l'alto.

Mais ces compliments ne servaient qu'à troubler de plus en plus le jeune musicien.

— Non, dit-il, je ne pourrai pas.

— Que vient-il faire ici alors? dit "Victorine à demivoix. Théodore avait entendu ; sans répondre à cette grossièreté, il se leva, renversa un pupitre dans son trouble, et sortit de l'orchestre.

— Ah ! Victorine, dit le directeur, on ne se conduit pas ainsi avec des amateurs.

— J'ai eu tort, dit-elle: je cours après lui. Victorine descendit en toute hâte du théâtre, et

trouva dans le corridor Théodore qui s'en allait, blessé d'avoir été humilié devant les musiciens. Elle lui prit les mains.

— Monsieur, dit-elle, vous ne partirez pas î

— Laissez-moi, madame.

— Je suis une bonne fille au fond. Je m'emporte, mais je ne suis pas méchante, monsieur, croyez-le. M'en voulez-vous beaucoup?

Théodore était tout ému. Qu'on pense! Une actrice qui demande pardon, qui serre les mains d'un jeune homme de dix-huit ans.

— Vous ne m'en voulez pas, n'est-il pas vrai? Tenez, réconcilions-nous.

Sans plus attendre, elle sauta au cou de Théodore et elle sentit deux larmes sur les joues du jeune homme.

— Ahl je vous aime mieux comme cela que fôché.

LES 1AG0TIN8. lit

Demain, venez à Tauberge, apportez votro basse ; nous répéterons ensemble le morceau, et tout ira pour le mieux.

Elk lui serra les mains en le quittant. Théodore revint à son pupitre le cœur battant. La musique qu'on étudia jusqu'à la fin de la répétition, et qui était plui>quo l>oileuso, lui sembla mille fois préférable aux symphonies les plus mélodieuses. Qu'est-ce que Beethoven à côté du moindre cotillon qui chante : Je t'aime !

TV

M. Ponc«au se fait voir sous un innr liii»iraire.

Personne n'entre aux répétitions, a moins qu'une haute position sociale ne lui ouvre les portes du théAtre à deux battants. En sa qualité de secrétaire de la mairie, M. Ponceau jouissait de ce privilège. 11 avait amené avec lui Marteau-Isidoro, son ami. Tous deux, assis sur une banquette du parterre noyé dans l'ombre, avaientsuivi les petits malheurs de Théodore. Quand Victorine était descendue dans le couloir faire ses excuses au jeune homme, Marteau-Isidore s'était levé sournoisement de sa place, et avait écouté le dialogue qui amena la réconciliation.

M. Ponceau était plus qu'un autre intéressé à connaître l'intérieur des coulisses et les petits secrets de théâtre dont les proviciaux se font des montagnes de

ttt LES PREMIERS REAUX JOURS.

scandales. M. Ponceau passait, dans les meilleurs salons de la ville, pour un homme très-spirituel. Aussi rimprimeur qui publie chaque semaine un petit journal non politique destiné aux insertions judiciaires, ventes, saisies, licitations et autres produits de la chicane, était-il venu jadis supplier M. Ponceau d'accepter la rédaction littéraire de son journal.

Jamais amour-propre littéraire ne fut plus vivement émoustilléque celui du secrétaire de la mairie à cette offre. Jusqu'alors il n'avait produit que des vers de circonstance, des couplets, des poésies de clocher ; mais d'être imprimé, M. Ponceau n'avait osé y songer, il remercia d'abord avec une modestie feinte le propriétaire-gérant du Foyer, feuille d'annonces, commerciale , agricole et littéraire. L'imprimeur le supplia tellement, que M. Ponceau consentit, à son corps défendant, dit-il, h donner ses soins à un journal.

Il y avait déjà deux ans que les notaires, les huissiers, qui reçoivent gratuitement le journal à cause de leurs annonces, lisaient chaque semaine des poésies légères, signées : Théobald le Jîimeur, de Château- Thierry. Le pseudonyme n'est qu'une façon humblement ambitieuse de crier tout haut son vrai nom.

La ville apprit le môme jour que Théobald le Rimeur n'était autre que M. Ponceau. On remarqua d'ailleurs que, le soir de l'apparition du Foyer, le secrétaire de la mairie s'était promené, porteur d'un habit neuf et d'un sourire mystérieux, un sourire d'auteur.

LES RAGOTINS. tlt

Cette poésie fut diversement commentée à la soirée du juge de paix. La majorité blftmait, la minorité louait en disant d'un air de conviction :

— Tout '-^ ""»'vi«» iiVn fp" «i» !» '- •»"♦ hU. Ou bien .

— Je voudrais vous y voir, monsieur.

Ou bien :

— Les b(\uix vers soin extivniemrm rarrs. Citezmoi beaucoup de bons poètes aujourd luii.

A quoi les détracteurs répondaient :

— Ce n'est pas à Tàge de M. Ponceau qu'il faut se mettre à écrire. Il nVst plus de la première jeunesse.

— Et puis, disait un démocrate, M. Ponceau doit songer aux intérêts de la ville avant tout. Que diable! nous ne payons pas des impôts, des octrois exorbitants, des portes et fenêtres, toute ta boutique, pour que M. le secrétaire de la mairie passe son temps à faire des vers.

Ainsi de suite et avec de nombreuses variantes dan chaque famille.

M. Ponceau n'avoua pas hautement ses poésies, mais il confiait son secret à toutes ses connaissances en recommandant le plus profond mystère.

— Je ne l'avoue qu'à vous seul, disait-il.

Un jour vint, par hasard, une troupe de comédiens prétendus parisiens, sous la direction de M. Hector, se disant sociétaire de la Comédie-Française, et M. Ponceau eut l'ingénieuse idée de troquer sa plume d'aigle

S34 LBS PUBMIERS BEAUX JOURS.

de poôte contre la plume d'oie du critique. Il rendit compte des représentations sous le pseudonyme de Diogine. — Dans beaucoup de sous-préfectures, il y a un critique-amateur qui signe Diogène.

Les articles furent généralement trouvés bien écrits, le plus grand éloge employé par la province. Une autre troupe vint plus tard ; nouveaux articles critiques, qui, cette fois, valurent à l'écrivain une récompense, du moins le dit-on encore à Château-Thierry. M. Ponceau passa pour avoir des intrigues avec toutes les actrices.

Le monde n'en fît que meilleur accueil au galant secrétaire ; le vrai est que M. Ponceau fréquentait les coulisses et donnait de temps en temps aux actrices un conseil doublé d'une tape sur la joue; mais il resta aussi vertueux que par le passé. Le déluré de la vie théâtrale l'eflVayait, et il n'eût jamais osé faire la cour à une comédienne.

Cependant il s'intéressait aux moindres détails de la vie des comédiens, et il était infîninient glorieux de sii position de critique. Les directeurs lui touchaient la main quand il passait au contrôle ; les acteurs le saluaient jusqu'à terre quand ils le rencontraient par les rues.

Le soirderarrivéede la troupe Saint-Victor, M. Ponceau se coucha très-heureux, en rêvant à ses articles prochains sur les débuts.

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V II llirii.i}j(

tt .11 tiS

tes dramatiques.

A dix heures du matin, Théodore entrait à Tauhorgo du Soleil d'Or, sa basse sous le bras, en demandant mademoiselle Victorine. On lui indiqua le n^ 48. II frappa.

— Entrez, répondit-on.

Théodore ouvrit la porte.

— Ah! pardon, dit-il en restant sur le seuil. Victorine était encore au lit.

— Tiens, c'est vous, monsieur ! Quelle heure est-il donc? dit-elle en étendant les bras.

Le jeune homme parut très-étonné de Taspect delà chambre. C'était comme une maison au pillage. Cinq malles fermées étaient groupées dans un angle ; au milieu de la pièce deux malles ouvertes semblaient avoir été fouillées par une bande de voleurs. Des brochures de théâtre, vieilles, neuves, déchirées, raccommodées, gisaient sur une table, sur la cheminée; un chapeau de soie montait à Tassant d'un chapeau de velours. Sur la table de nuit, se voyait une pipe et du tabac, près d'une boîte ouverte, où des poignards, des colliers, des bracelets, des couronnes, des décorations, montraient au jour leur clinquant noirci. Enfin une macédoine d'objets d'un accouplement peu naturel

Ite LB8 PRBMIBRS BEAUX JOURS.

expliquait l'étonnement de Théodore, élevé dans la bourgeoisie par une mère soigneuse.

— Prenoz une chaise, dit Vjctorine. Ah ! reprit-elle en riant, vous êtes un peu surpris de tout ce j-emueménage, nous n'avons pas encore eu le temps de ranger... Otez ce qu'il y a sur cette chaise, mettez-le n'importe où.

Théodore avisa une chaise, veuve par hasard de vêtements.

— Asseyez-vous près du lit. Nous causerons un moment. Vous êtes bien aimable d'être venu... c'est la meilleure preuve que vous m'avez pardonné.

— Oh ! mademoiselle, dit Théodore.

— Il y a bien longtemps qu'on ne m'a pas appelée mademoiselle.

— Vous êtes mariée?

Victorine soupira. La porte s'ouvrit.

— Je te dérange» ma belle, dit Verdelet en entrant. Ah! (;*est la petite basse, reprit-il en reconnaissant Théodore. Comment vas-tu, Victorine ?

— Et toi ?

— Pas richement. Où est passé Saint- Victor ?

— Il est sorti.

— J'aurais pourtant besoin de le voir, n'ayant pas le bonheur d'être en relation avec les banquiers de ce pays. Figure-toi, Victorine, que la troupe précédente nous a brûlés» Crédit est mort dans les auberges. On nous demande partout une semaine d'avance.

LIS lAGOTINS. 117

— Sainl-Viclor n'a pas d'argent, dit Victorine.

— n compte sur la rt^cette de dennain, alors. Et si on no fait noni En voilà un qui jouerait avec succès le Dùrtctmr dans i'emboi'raSy sans avoir besoin d'étudier son rôle... Ah! je ris, parce que c'est mon emploi; mais, au fond, le pauvre Verdelet est triste comme la lune.

Théodore et uni. m .i>ec étonnement ces mystères de lx)héme dramatique.

^ Autre chose, ma petite, dit Verdelet. Il doit te rester encore quelques bribes d'un certain velours vert ipleodide dont je me fis jadis un habit de marquis. Le beaa velours ! Je me rappellerai toujours le succès que j'obtins dans cet habit.

— Serait-ce, dit Victorine, le velours sur lequel tu collas dos petites paillettes de papier argenté?

— Celui-là même... Ah ! qu'il était beau ! Peut-être même trop beau pour un habit de second comique... £ii6n, t'en reste-t-il encore? J'ai besoin d'une casquette de chasse dans un vaudeville à poudre ; je ferais avec ce velours une bien riche casquette.

— Il m'en reste très-peu, et il est fort craillé... Cherche dans cette malle.

— Bah ! on ne verra pas, le soir... Gomment ! il est m ' ! Oh ! que je te remercie ! Au lieu de dîner, je ...... ......r ma casquette. Adieu.

Verdelet, le comique, partit très-heureux d'être entré en possession du velours.

•Slt LIS PREMIERS BEAUX JOURS.

— Il est bien gai, dit Théodore, pour un homme qui ne dînera sans doute pas.

— Nous sommes tous ainsi au théâtre. Nous vivons Dieu sait comme. A Soissons, Saint-Victor, qui n'a pu payer ses acteurs, a répondu pour cinq cents francs de dettes.

— Oh ' s'écria Théodore, moi qui vous croyais si heureux...

— Heureux, nous? Hélas ! vous ne vous doutez guère de rhorrible métier que nous faisons là. Je passe pour être jolie et pour ne pas manquer de talent, eh bien ! il y a deux ans, je n'ai jamais pu me faire engager sur le plus modeste théâtre parisien qu'à des conditions déshonorantes. Dans ce temps-là,je croyais que la jeunesse, la beauté, l'intelligence et l'étude suffisaient pour être reçue dans un théâtre. Ma mère le croyait aussi, la pauvre femme ! Elle travaillait tout le jour pour nous deux ; jamais elle n'aurait consenti à me voir coudre. J'achetais tous les drames de l'Ambigu, de la PorteSaint-Martin, de la Gaîté, et j'apprenais par cœur les rôles d'héroïnes. Quand ma pauvre mère revenait le soir, je lui déclamais les passages à effet. Elle pleurait, elle était heureuse, a Tu deviendras une grande actrice, disait-elle, tu gd|;nera8 beaucoup d'argent. Moi, j'irai dans un petit coin noir, où on ne me verra pas, t'écouter et entendre ce qu'on dit de toi. Quand on t'applaudira, c'est sûr qu'on t'applaudira, j'en serai aux larmes. Ah ! Seigneur, il me

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