LES RAGOTINS. SI
temble que je me vois, est-il possible que je sois la mère de la princesse qui joue là en ce moment? » Les dimanches, à force d'économies, nous allions au théâtre voir les drames en vogue. Ma bonne mère ne perdait pas un mot de la pièce, ni moi non plus, je vous assure. Par exemple, dans les entr'actes, les commentaires allaient leur train, a Cette mademoiselle Clarisse a bien du talent, disait-elle; mais toi, ma fille, tu en auras bien davantage. Tu es plus jeune, plus belle. » £lle poussait ainsi Tenthousiasme à ses dernières limites. Au bout d'un an, je lui avais récité tous les drames et mélodrames connus, a Écoute, me dit ma mère, je fais le ménage d'un jeune homme qui veut jouer aussi la comédie. Ça ne me suffit plus de t'entendre toute seule; je voudrais connaître les réponses. Peut-être que cela te montera, et que tu diras mieux, si c'est possible. » Vous comprenez, Théodore, que c'était là mon plus grand désir. Le jeune homme vint. Il était joli garçon, bien mis; il avait de petites moustaches noires, du linge fin, des gnokries qui séduisent les jeunes filles. » Récite donc Angele à monsieur, dit ma mère. — Quel immense talent vous possédez ! s'écriat-il. Jamais je n'ai vu au théâtre tant de passion, des larmes plus vraies. Ah! mademoiselle, si les directeurs se doutaient de la perle dramatique qui s'étiole dans cette mansarde, ils feraient queue à votre porte. » Je le crus tout bonnement, d'autant plus que son langage de roman me plaisait à la folie, et je lui demandai
Mt LES PBEMIIR8 BEAUX JOURS.
comment il fallait fiiire pour ôtre engagée, a Rien n'est plus facile, mademoiselle, nous devons donner prochainement une représentation entre amis, au théâtre Chantereine. Tous les journalistes, tous les directeurs de Paris, y seront h cause de moi. Voulez- vous débuter ce jour-là, je vous jure qu'un engagement vous attend... »
Midi sonna à la pendule.
— * Je bavarde, dit Victorine; dans trois quarts d'heure, je suis forcée d'aller à la répétition. J'ai encore à m'habiller et à chanter avec vous cet air... Ça ira-t-il, aujourd'hui?
— J'ai beaucoup étudié le petit solo, dit Théodore.
— Voyons, prenez votre musique, mettez-la sur une chaise... Je chanterai dans le lit.
Cette fois, Théodore accompagna admirablement. Le violoncelle se marie d'une façon mélancolique avec la voix de femme. Victorine, sans s'en douter, mettait dans son chant plus d'âme que de coutume. Théodore, penché sur son instrument, oubliait la chambre d'hôtel garni, il oubliait l'actrice, il oubliait Saint- Victor, ses fibres se noyaient dans l'harmonie. Il parut sortir d'un rôve quand le morceau fut terminé. Victorine ne pensait plus à son léger costume.
— Eh bien I dit-elle en s'enveloppant pudiquement dans les draps, je n'étais plus à moi.
— Ah ! comme vous avez bien chanté! s'écria Théodore.