KS RAGOTINS. S4I
Marteau- l>iilori\ que son instinct avait nmoné aux mêmes observations, usait d'un procédé moins franc. Il attendait froidement les premiers mots d'at-gent du demandeur.
— Vous n'avez pas eu grand monde dimanche, dît-il.
— C'est ce qui m'inquiète le plus, monsieur.
— Votre troupe marche avec beaucoup d'ensemble, cependant. Mademoiselle Victorine est ravissante.
— Oui, elle va bien, mais elle me coûte gros.
— Ah î vraiment. Est-ce que vous êtes dans l'intention de faire un long séjour ici ?
— Oui et non. Oui, si la recette va...
— Je comprends; la recette, c'est tout pour vous... Ah ! farceur, que vous m'avez donc fait rire l'autre soir!
— Si je ne fais pas mes frais, je serai forcé de m'en aller ailleurs.
— Ce serait fâcheux.
« — Monsieur Marteau, j«' vois que vous êtes ami des arts... je venais pour... une petite affaire.
— Voyons, monsieur, je suis tout à votre service.
— J'ai absolument besoin de deux cents francs à emprunter.
— Diable ! dit Marteau, vous trouverez ça difficilement à Château-Thierry. La ville n'est pas riche ! Attendez un peu, que je cherche à qui vous pourriez vous adresser : M. Merlot ne fait plus d'atfaires. Berrinet est à Paris. Le petit Parfait a renoncé à la ban-
t46 LES PREMIERS BEAUX JOURS.
que... Ah ! l'argent est dur à trouver aujourd'hui. Auriez-vous des garanties ?
— Je donnerai volontiers des hypothèques, dit Saint- Victor.
— 11 fallait le dire tout de suite. Des hypothèques, c'est très-bon. On emprunte quand on veut avec des hypothèques; quelles seraient ces hypothèques?
— Des hypothèques sur mes représentations. Marteau-Isidore fit un claquement de langue d'un
augure fâcheux.
— Ceci est autre chose, dit-il. J'entendais des hypothèques sur des biens tels que bois, terres, prés, maisons, etc. Mais des recettes ne sont pas des garanties assez sérieuses. En affaires, voyez-vous, mon cher monsieur, il faut des choses palpables. Supposons que vous ne fassiez que vos frais, que devient l'hypothèque ? On ne peut pas saisir, pardon si je parle de saisir, mais il faut penser h tout ; comme je vous le disais, on ne peut pas saisir les appointements de vos acteilrs, que la loi regarde comme employés, lesquels employés sont traités de créanciers privilégiés.
— Oh ! j'entends faire largement plus que mes frais. Nous montons dans ce moment une |>î»'<o ■• grand spectacle.
— Mademoiselle Victorine joue-t-elle ?
. -- Biencertainement,c'estmonmeilleurpremierrôle.
— Elle est fort bien, mademoiselle Victorine î £Ue est toute jeune, à ce qu'il m'a paru ?
LES lAGOTINS. S47
— Vingt et un ans.
— Y a-t-il longtemps qu'elle fait partie de votre troupe ?
— Depuis la dernière saison.
^~ Elle doit être très-spirituelle, car elle est fort piquante en scène?
— De l'esprit comme un démon, répondit Saint- Victor, qui commençait à s'inquiéter de ces nombreuses questions à l'endroit de sa pensionnaire... Ainsi, monsieur Marteau, vous pensez qu'il est impossible de négocier le petit emprunt dont je vous parlais ?
— J'y songe... D'ici à demain, je pourrai avoir vu quelqu'un. Venez donc sans façon à ma maison de campagne, c'est tout près... Amenez avec vous vos actrices; nous causerons de votre affaire... Dites à mademoiselle Victorine que je l'invite spécialement.
— Monsieur Marteau, je n'y manquerai pas.
Amoroso.
Pendant que le directeur épuisait son éloquence auprès du bourgeois pour égratigner sa bourse, ainsi qu'il le dit plus tard, Victorine, voyant de sa fenêtre Théodore dans la rue, l'appela :
— Vous ne montiez donc pas, mon ami ? dit-elle.
— Je n'osais...
— Pourquoi n'osiez-vous pas ?
S4g I KS PREMIERS BEAUX JOURS.
— Ali ! si vous saviez ce qui s*est passé hier soir? Et Théodore raconta la querelle qu'il avait eue sur
les bords de la Marne avec Marteau-Isidore. Victorine fut indignée, quoiqu'elle ne comprît pas tout d'abord les motifs de cette querelle, Théodore hésitant à rapporter les paroles exactes du bourgeois ; mais Tactrice se douta de l'embarras du jeune homme.
— Vous ne me dites pas tout, Théodore. Théodore ne répondit pas. Cependant,^ après un
long silence :
— Il vous a entendue, dit-il, dans les couloire du théâtre.
— Eh bien ! n'était-ce pas tout naturel que je vous fisse des excuses ?
— Mais il vous a vue m'embrasser...
— Où est le mal ?
— Il sait que j'ai passé deux heures chez vous...
— Je devine. Il vous aura dit des bêtises.,,
— Des bêtises, non ; il prétend que...
— Que?... reprit Victorine émue.
— Que je vous aime I s'écria Théodore.
— Avait-il raison ? dit-elle en fixant sur le jeune homme des regards humides.
— Oh !... oui... soupira Théodore.
— Et si je vous aimais aussi !
Théodore tomba à ses pieds et saisit ses mains.
— Mon Dieu ! j'ai peut-être tort ; vous ne m'aimerez pas longtemps, moi qui suis un«; fille perdue, une
LES lAGOTINS. 949
ictriGe> une comédienne, une femme qui vit avec un bomme tel qu»» Sainl-Viclor.
Théodore |)enchail sa t»^l«' ^nr la pnitrin»^ i\o Tactrice elTinondait de ses larmt^.
— Oh ! mon ami, c'est que j'ai été bien malheureuse pour en arriver là... Je vous ai raconté, Théodore, le commencement de mes instincts dramatiques. Latin est courte, mais triste. Le jeune homme qui voulait me faire débuter au théâtre Chantereine devint mon amant. Au bout de six mois, il m'abandonna lâchement. Mes débuts n'avaient été applaudis que par ma mère... Je ne lui en veux pas, quoiqu'elle m'ait mis en tète toutes ces idées de théâtre... Au lieu de trouver à la salle Chantereine des directeurs, des journalistes à la piste d'un talent nouveau, je ne trouvai que des ouvriers bijoutiers, des jeunes gens sans position, qui, rejetés de toutes les classes de la société, cherchent un asile dans le théâtre. Ma pauvre mère mourut ; jusque-là j'avais vécu de mon travail. Il me fallut chercher à remplir ce que j'appelais ma vocation. J'avais entendu dire qu'à Pâques tous les directeurs de la pronuce venaient renouveler leurs troupes. J'allai me faire inscrire dans un bureau d'agence dramatique. C'est ainsi que je fus mise en rapport avec M. Saint- Victor. Vous savez le reste... M'aimerez-vous, maintenant?
— Je t'aimerai toujours, dit Théodore en la serrant contre son cœur.
— Je quitterai la troupe, je veux rester avec toi? toujours avec toi... Je travaillerai, je n'aimerai plus jamais que toi, mon Théodore... Oh! dit-elle tout d'un coup, j'entends des pas dans l'escalier, peut-être Saint-Victor, va- t'en vite ! Non, tu n'as pas le temps, dis que tu viens pour répéter.
— Je n'ai pas mon violoncelle, répondit Théodore tout ému.
— C'est égal... demain....
Saint-Victor entra joyeux, il regarda Théodore, et, le saluant de la tête :
— De l'argent, dit-il, de l'argent... Demain, de l'argent. Nini, nous sommes sauvés. Viens, que je t'embrasse.
Comme Victorine ne répondait pas à ces élans dejoie :
— C'est ce petit qui te gêne, lui dit-il à l'oreille, je vais le congédier. Monsieur désirait me parler ?
— Je venais chercher, monsieur, une partition que le chef d'orchestre prétend que vous avez.
— Mon ami, le chef d'orchestre ne sait pas ce qu'il dit. H n'y a pas une note de musique chez moi.
Théodore partit après avoir échangé un regard avec Victorine. Saint-Victor raconta comment il était à peu près certain que Marteau lui prêterait do l'argent après le dîner auquel Victorine était invitée expressément. L'actrice refusa net.
— Comment, Nini ! tu refuses une partie de campagne!
LES BAGOTIFIS. lit
— Mais il n'y a rien de surprenant.
— Au contrairr, ma petite, jusqu'alors tu as accepiè avec plaisir ces sorties d'invitations.
— Ça ne me plaît pas aujourd'hui.
— Diable ! dit Saint-Victor^ moi qui ai promis en ton nom !
— Vous remercierez beaucoup ce monsieur.
— Allons! ma chère, tu es dans tes moments d'humeur noire, tu viendras. D'ailleurs, tu as jusqu'à demain pour réfléchir.
— Demain je répondrai comme à cette heure.
— C'«^st bon, c'est bon ; je cours chez l'imprimeur revoir mon affiche.
Au pied de l'escalier, Saint-Victor rencontra son chef d'orchestre.
— Pourquoi donc envoies-tu chercher de la musiqne chez moi ?
— Quelle musique? Je n'ai envoyé personne chez toi.
— Bah î tout à l'heure la basse est venue de ta part.
— Quelle basse ?
— Le petit jeune homme avec qui Victorinea eu des mots à la répétition.
— Je ne sais pas, dit le chef d'orchestre, ce que tu veux dire.
— Ce jeune homme prétend que tu l'as envoyé chercher une partition chez moi.
25i LES PREMIERS REAUX JOURS.
— Elle est bonne, la balançoire ! répondit le chef d'orchestre en éclatant de rire.
— Une balançoire! dit d'un air sombre Saint-Victor.
Perfidies de Marteaa-Isidore.
Le lendemain toute la bande des comédiens se mit en route pour le château de Marteau-Isidore. Saint- Victor contrastait par son humeur avec ses pensionnaires, mis en gaieté par Tespérance d'un bon dîner.
Le directeur avait espéré décider Victorine à l'accompagner, mais toutes ses remontrances furent inutiles.
— Je t'y forcerai bien, dit-il avec violence.
— Monsieur, répondit l'actrice, ce n'est pas dans mon engagement.
Lassé de tant de résistance, Saint-Victor partit, ayant Tespérance de revenir de la campagne un peu plus riche que devant.
A trois quarts de lieue de Château- Iliierry, les comédiens aperçurent un bâtiment en mauvais état, que le père de Marteau-Isidore avait acheté, au dire des gens du paye, pour un morceau de pain, lors de la Révolution. Le propriétaire de ce château était assis devant la grille avec son ami, M. Ponreau. Il accourut au-devant des artistes dramatiques.
LIS RAGOTINS. t5t
— Dibien! dit-il au directeur, vous n'amenez pas mademoiselle Victorine?
— Elle est indisposée, et elle m'a chargé de vous faire agréer ses excuses.
Le bourgeois fit une grimace qui pouvait se traduire ainsi : «Ce n'était pas la peine de venir ! » Puis il reprit d'un ton do reproche :
— Vous avez amené tous ces messieurs ?
— Ne l'aviez-vous pas entendu ainsi? dit Saint-Victor.
— Si fait, répondit Marteau, dont Tintonatioii cicraentait les paroles.
— Ils sont très-gais à table, soufila le directeur à l'oreille du bourgeois.
— Je m'en doute bien.
— Tous joyeux convives; il y en a un qui liiit le calembour dans la perfection.
Ce programme de divertissements ne parvint pas à dérider le front chauve du bourgeois, qui répondit :
— Je suis vraiment fâché... une affaire importante me force de partir immédiatement.
— Oh ! s'écria la bande, craignant pour le dîner.
— Mais M. Ponceau fera les honneurs de chez moi ; n'est-ce pas, monsieur Ponceau ? dit-il en lui donnant un coup de coude significatif.
If. Ponceau ne comprenait rien à ce départ subit.
— Oui, il le faut absolument: c'est pour votre affaire, dit Marteau; je dois voir quelqu'un.
-^ U ne faudrait pas vous déranger pour si peu ; est-ce que demain il ne serait plus temps? dit Saint- Victor.
— Non, non ; c'est plus important que vous ne le croyez.
— Alors l'affaire marche donc?
— Je vous rendrai réponse ce soir.
— Où ! demanda Saint-Victor.
— Ici ; je reviendrai vous prendre.
Marteau-Isidore prit M. Ponceauà part, lui donna
ses instructions sans le mettre plus avant dans la confidence de son départ, et monta en voiture.
Pendant que les comédiens ouvraient à deux battants les portes de leur appétit, et qu'ils mettaient au pillage la cave du bourgeois, celui-ci descendait de voiture à la porte de Château-Thierry ; il traversa les derrières de la ville, et se rendit mystérieusement à Tauberge du Soleil-d'Or.
Victorine était seule. En entendant frapper à sa porte, elle alla ouvrir. Son étonnement fut grand quand elle reconnut le bourgeois.
— Mademoiselle, dit-il, je désire vous entretenir d'une affaire intéressante pour vous et pour moi.
— Asseyez-vous, monsieur.
— M. Saint-Victor se trouve dans une situation embarrassée, d'après ce qu'il m'a dit ; vous pourriez l'en tirer facilement.
— Monsieui*, je ne vous comprends pas.
LES RAGOTIfIS. tSS
— Je suis riche! dil le bourgeois.
— Ahîrt^ponHil froidement raclrice.
— Je ne liens pas beaucoup à pnMrr do Tnr-. ni a M. Sailli- Victor...
— Monsieur, tous ces détails m'inquiètent fort peu.
— Mais je serais trop heureux de vous offrir...
— N'achevez pas, monsieur! Faut-il que je sois assez bas placée pour vous donner le droit de m'oifen. ser?...
— Eh bien î est-ce que nous nous fâchons pour sipeu? demanda Marteau-Isidore.
— Monsieur, sortez à l'instant !
— Ah ! la belle, vous êtes farouche ? Sans doute le jeune Théodore vous aura fait la leçon ?
Victorine tourna le dos au bourgeois, qui continua sans trop se déconcerter :
— Vous persistez dans votre refus?.... Voyons, Victorine, le sort de la troupe est dans vos mains.
— Monsieur, je vous ai prié de sortir.
— Alors, adieu, ma toute belle, et ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera .
Marteau-Isidore ouvrit la porte ; mais ce n'était qu'une fausse sortie. Après quelques minutes d'attente:
— Avez-vous bien réfléchi ? dit-il en passant sa tête par la porte entre-bâillée.
Pour toute réponse, Victorine courut d'un bond à la porte, et la ferma violemment sur le dos du provincial
ift6 LES PREMIERS BEAUX JOURS.
séducteur ; puis elle tira le verrou^ craignant que le bourgeois n'eût des velléités de remonter.
Deux heures après, Marteau-Isidore était de retour à sa maison de campagne. Les invités avaient mis à profit son absence, ainsi qu'il était facile de s'en apercevoir h leur état d'expansion. La duègne s'était débarrassée du châle boiteux qui couvrait des épaules aussi ridées qu'un parchemin sur des charbons : elle faisait force agaceries à son affreux petit chien, qui se promenait dans les assiettes.
Célicourt, le jeune premier maigre, était arrivé à un état de torpeur qui distingue le boa pendant sa digestion. L'infortuné comédien croyait, en mangeant beaucoup, changer sa phthisie en embonpoint.
L'actrice dans une position intéressante servait de preuve aux opinions des matrones : elle avait eu des envies de tous les plats.
Le nez de Verdelet ressemblait par le ton à une robe de cardinal. Verdelet était franchement comique; lui seul avait la parole : il poussait l'audace jusqu'à critiquer le pantalon nankin de M. Pouceuu le critique.
— Mon ami, dit-il à Marteau-Isidore, qui surprit les comédiens dans cet état de béatitude extrême, je voudrais pouvoir vous citer des vers de tragédie analogues à la circonstance de votre retour ; mais je n'ai jamais rempli que des rôles de gardes, personnages muets, comme vous savez... C'est égal, vous
LES lAOOTIKS. ti7
pouvez vous vanter d'avoir une ca%'c crftncinent garnie de vins capitauj
Saint-Victor, qui avait conserve plus de sang-froid, cherchait en vain à connaltro, dans les lignes roides et froides de la figure de son hôte, les résultats de sa négociation.
— J*ai à vous parler, mon cher directeur.
— Comment donc , à la minute , répondit Saint- Viclor, qui sentait déjà Targent crever ses poches.
— Si ces messieurs et ces dames désirent faire un tour de jardin ? demanda Marteau.
La troupe se leva bruyamment de table à cette invitation .
— Mon cher monsieur, dit Marteau-Isidore, je suis désespéré; je n'ai rien pu obtenir.
Saint-Victor fut atterré.
— La personne qui pouvait tout dans cette affaire n'a pas voulu conclure au dernier moment.
— Il n'y a donc plus d'espoir ? demanda le directeur.
— Je ne crois pas... C'est, du reste, une personne que vous connaissez bien.
— Que je connais bien î répéta Saint- Victor. Je ne connais personne à Château-Thierry.... Serait-elle de Soissons ?
— Dame ! je ne peux pas vous dire : elle demande le secret.
— Ouel secret ? dit Saint-Victor inquiété.
— Vous l'apprendrez peut-être plus tôt que vous ne le pensez.
— Quelle comédie jouons-nous là, monsieur Marteau?
— Écoutez, je suis franc avec mes amis. Effectivement on joue la comédie avec vous depuis quelques jours, mais pas à votre bénéfice.
— Monsieur Marteau, expliquez-vous.
— Eh bien ! prenez garde au jeune...
Le bourgeois s'arrêta pour produire tout son eflfet.
— Au jeune ?... reprit Saint- Victor sur les épines.
— A un jeune musicien de votre connaissance. Je ne vous en dis pas davantage.
Après ces confidences, le bourgeois s'empara du bras de M. Ponceau, indiquant par là qu'il désirait cesser la conversation. Saint-Victor s'arrêta un moment comme écrasé sous cette avalanche de malheurs. Sans doute le courage lui revint tout d'un coup, car, profitant d'un moment où la société tournait une allée, il rebroussa brusquement chemin et s'enfuit à toutes jambes.
— Ah ! on joue la comédie avec moi , pensait-il en arpentant à grands pas la route qui mène à Chàteau- Thieriy ; je comprends tout njaintenant !
Plus le malheureux directeur réfléchissait aux insidieuses paroles de Marteau, plus vite il allait. La jalousie ett l'éperon du cœur. Saint-Victor trouva à la
LIS lAGOTINS. tft9
porte de l'hôlel le garçon de théâtre qui semblait attendre.
— Ksi'û venu quelqu un kiwi moi pendant mon absence?
— Non, monsieur.
Saint- Victor respira à pleins poumons.
— Tu es bien sûr î Es-tu toujours resté dans l'auberge ?
— Cependant, monsieur, il est venu M. Marteau-Isidore.
— Hein ? Marteau-Isidore ?... s'écria Saint-Victor. C'est bon ! Va-t'en au théâtre ?
Avant que de monter à sa chambre, le directeur réfléchit quelques instants. La conduite mystérieuse, la visite, les dernières paroles du bourgeois, se mêlaient dans son esprit. Saint-Victor, malgré son répertoire (rintrigues, perdait la tête. Bien certain d'apprendre la vérité en interrogeant Victorine, il hésitait.
— Bah ! se dit-il, du courage.
Et il monta résolument Tescalier. Victorine travaillait.
— J'en sais de belles, dit-il en se posant en premier rôle de mélodrame ; tu me prends donc pour un niais, pour un aveugle, pour un père-dindon ?
— Qu'avez-vous, monsieur, à rouler ainsi les yeux?
— Réponds-moi tout de suite ! lui dit-il en lui serrant les mains.
— Ah ! vous me faites mal !
i60 LES PREMIERS BEAUX 10CB8.
— N'importe ! Qu'est venu faire ici le jeune homme qui joue du violoncelle ? Il est déjà venu deux fois. Réponds !
— LAchez-moi les mains, ou je ne réponds pas ! Saint-Victor obéit en jurant.
— J'avais prié M. Théodore de venir répéter chez moi son solo; vous vous rappelez que je Tavais offensé à la répétition, et, selon vos ordres, je lui fis des excuses.
— Pourquoi me demandait-il de la musique de la part du chef d'orchestre, quand le chef d'orchestre m'a affirmé ne pas lui avoir parlé ?
— C'est tout simple : je veux chanter un grand air avec accompagnement de violoncelle ; je croyais avoir la musique dans mes malles, ce jeune homme a été assez aimable pour venir la chercher.
— Ce n'est pas clair^ dit Saint-Victor en faisant la moue; mais nous verrons plus tard. Est-il venu quelqu'un celte après-midi ?
— Un bourgeoisde la ville qu'on appello M. Marteau, je crois.
— Ah ! s'écria Saint-Victor, tu l'avoues donc, celui-là ?
— J'avoue la vérité.
— Ainsi, c'était convenu d'avance... C'est pour cette raison que tu ne voulais pas venir à sa maison de campagne... L'invitation était une ruse... Vous me preniez pour dupe!... Mais, je ne suis point un Bartholo,
LB8 MAGOTIfIS. 161
et J'ai pris des précautions qui ne seront point inutiles. Je n'ai point usé ma vie sur les planches pour rien !
— Puisque je ne vous cache...
— Et tu crois que je me laisserai ainsi bafouer par m rentier imbécile, qui refuse même de me prêter une somme minime ?
— C'est moi qui n'ai pas voulu, dit Victorine.
— Comment ! toi ?
— Oui, sans doute ; M. Marteau ne m'a-t-il pas offert de vous tirer d'embarras en me livrant à lui ? Ne suisje pas assez déshonorée par cet infâme métier d'actrice, par les liens qui m'enchaînent à vous, sans être obligée encore de payer vos dettes avec mon corps ? Vous jouez la colère, et c'est vous qui l'envoyez, convenez-en... Mais il ne reviendra plus, votre envoyé, je l'ai mis à la porte !
— Comment , s'écria Saint-Victor, il est venu te faire des propositions ?... Ah ! en effet, je me rappelle ce qu'il me disait tout à l'heure dans son jardin... Il est bien audacieux! C'est lui qui m'a dit de me défier du violoncelle.
— C'était pour mieux vous tromper.
— Attends, dit Saint-Victor ; pour mieux te prouver que j'ignorais sa démarche, je vais lui écrire une lettre à cheval.
Saint Victor écrivit :
t<l LES PREMIERS BEAUX JOURS.
a Monsieur^
a Victorine m'a tout dit. Furieux d'être repoussé, vous avez voulu me donner le change et me faire soupçonner la vertu de ma pensionnaire.
a Vous m'offririez à cette heure les deux cents francs, que je les refuserais. Il faut que vous soyez natif de Château-Thierry, pour croire qu'on achète une actrice avec une misérable somme.
a Je vous remercie, malgré tout, au nom de mes camarades, du dîner que vous nous avez offert.
a Croyez, monsieur, au sincère respect de votre tout dévoué
« Saint- Victor. »
Première représentation d'an chef-d'œovre de clocher.
Les affaires du pauvre directeur prenaient de plus en plus une tournure fâcheuse. Trois représentations avaient manqué ; la caisse était aussi sonore qu'une cloche. Saint-Victor essaya inutilement des emprunts auprès de quelques provinciaux ; mais ceux-ci n'ont qu'une maigre confiance dans les arts.
Les hôteliers, impayés, harcelaient nuit et jour les comédiens, qui, pour s'en débarrasser, les envoyaient à leur directeur. Moins on a d'argent^ pî <>n
LES lAGOTINS. t<t
entend parler. Sainl-Viclor, malgrt'; ses ruses de Ragotin, SOS ressources dignes de Quinola, el ses loure supérieurs à ceux de iiiMÎIre r»o?iiii r (unnwMu .^i! à perdre la t^te.
Désespéré, il alla trouver M. Ponceau, avec qui il était en froid, et lui proposa de monter sa pièce sans firais. A cette offre inespérée, M. Ponceau dressa les oreilles. Les promesses de la lettre anonyme se réalisaient : il accepta. Un matin, les habitants de Château- Thierry lirenl sur tous les coins de mur de cette affiche: