‹ Les premiers beaux joursChapitre 26 sur 33 · LIS 1AG0TIN · texte numérisé non relu

LIS 1AG0TIN

U lettre ; j'ai plouré de joie, car tu m'aimes, je le T0Î8. Dis, Teux-tu que nous partions ensemble bien loin? ma mère me donnera de l'argent.

« Non, je ne suis pas jaloux du public, de ces quatre cents tètes qui te dévorent des yeux, qui couvent de leurs regards tes jambes et tes bras nus. Non, je ne suis pas jaloux du public, quoique tu sois obligée de lui sourire en montrant tes belles dents blanches. Le public, vois-tu, c'est quatre cents idiots, quatre cents bourgeois qui te convoitisent ensemble. Une telle majorité ne me rendra jamais inquiet.

c liais celui-là qui me fait lever la nuit en crispant les poings, celui-là que je voudrais tuer, parce qu'il fa possédée, parce qu'il te possède encore, tu sais son nom... Il me fait souvent pleurer de rage !

a Pourquoi faut-il que tu restes plus longtemps avec lui ? Sans cet homme, nous pourrions nous voir, nous parler. Un mot de toi, et je brise la barrière.

0 Puisque tu m'aimes, Victorine, je veux t'entendre, je veux te causer d'amour. Le jour de cette grande représentation, essaye de me donner un rendez-vous. 11 devra être très-occupé, très-aflairé ; tu m'enverras un mot à l'orchestre.

« Adieu, mon âme ! Je vais être bien malheureux jusque-là. Je t'aime ! »

— Bon ! dit Saint-Victor, voilà un petit jeune homme bien féroce pour son âge ; nous le mettrons à la raison.

La lettre fut portée à Victoriiie,qui la lut avec autant d'avidité qu'un homme dans le désert boit un verre d*eau. Elle ne se doutait guère que celte correspondance passait par six mains.

Enfin le jour de la première représentation advint. L'arrêt du Parlement qui exila les jésuites sous Louis XV, les ordonnances de Juillet, troublèrent moins les esprits à Paris que cette représentation à Château-Thierry.

Dans la journée, on envoya louer trois loges.

Trois loges louées à l'avance ! Evéneiiifint miraculeux s'il en fut jamais !

Saint-Victdr oublia ses chagrins domestiques, et tit répandre dans la ville que tout était loué. Aussi, vers quatre heures du soir, une queue, cet appendice vivant exclusivement réservé à Paris, une queue se forma-telle aux portes du théâtre, quoique le prix des places eût été augmenté. Les premières coûtaient un franc vingt centimes, les secondes un franc. Rien n'avait arrêté la curiosité des habitants de Château-Thierry.

D'ordinaire, les pompiers de service entrent d'avance. Les personnes les mieux posées de la ville firent des bassesses auprès d'eux pour leur faire accepter leur mouchoir. Chaque pompier était porteur d'une cinquantaine de mouchoirs, à seule fin de marquer des places.

A la porte, les conversations étaient aussi tiunulet aussi orageuses qu'aux premières représenta-

LES RAGOTINS. tl7

tidis d'un drame ronflant sur le boulevard du Temple.

Six heures sonnèrent : c/étail l'heure d'ouverture marquée sur les aflichcs. Les portes s'ouvrirent : un troupeau de béliers à qui l'on tenterait de barrer le passage serait moins terrible que cette foule de provinciaux curieux.

Saint-Victor était au contrôle, gracieux et souriant. Près (le luise tenait le commissaire de police, essayant en vain de ramener Tordre dans cette foule agitée. Les faubourgs avaient envoyé de nombreux représentants pour cette solennité. A tout moment les flots d'individus grossissaient et menaçaient d'envahir les quatre planches qui servent à garer le directeur des irruptions du public. Le commissaire de police, dont les fonctions habituelles et placides sont de sévir contre les laitières qui tentent l'introduction en province des laits chimiques de Paris, se croyait en pleine émeute. Un moment, ses croyances firent place à une terrible réalité. Un paysan, qui avait été condamné sur son réquisitoire à la justice de paix, profita du tumulte et du gros de la foule pour donner un croc-en-jambe au malheureux fonctionnaire public, qui ne se retira que tout meurtri et contusionné.

La salle de spectacle n'otîrait pas a i inicrieur un coap dœil moins piquant. En province, Touvreuse de loges est sinon inconnue, du moins rare. Tous se précipitaient, tête baissée, dans les loges, les hommes les premiers. Les dames se plaignaient hautement du

peu de galanterie de ces messieurs. Mais la galanterie est si rare chez les masses !

Les propriétaires de mouchoirs, ceux qui avaient corrompu les pompiers, ne retrouvaient plus leurs marques. On se disputait tout haut; divers duels furent proposés. Verdelet, en spectateur prudent, regardait cette confusion par les yeux du rideau. Il résuma ainsi cette foule :

— Château-Thierry a bu, dit- il.

Les amateurs et les musiciens, qui jouissent de leurs entrées, eurent toutes les peines du monde à se faire rendre leurs tabourets.

Quand la majorité eut pris place, Saint-Victor céda sa place de contrôleur à un homme de confiance, car il lui fallait s'habiller pour la première pièce.

— 11 reste, lui dit-il, trois loges réservées, j'ai dit qu'elles étaient louées. Effectivement, j'attends le sous-préfet, le juge de paix, le directeur des contributions, h qui j'ai porté moi-même des billets en gants blancs. Les gants blancs parlent d'eux-mêmes... Ces messieurs doivent payer leurs places triples. Si, par hasard, ils ne venaient pas, vous vendriez les places doubles à n'importe qui.

Saint-Victor prit le couloir qui mène au théâtre.

— Ah ! dit-il en revenant, commencez à compter l'argent et envoyez-moi à chaque dix minutes un petit bonhomme avec le total de la recette.

Sur le théâtre régnait aussi la plus grande agitation.

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Les trois machinistes, triplant leur importancr,couraient de ci et de U dans les combles et dans les caves, et semblaient une armée de machinistes à iiiif» proiiii^re représentation de féeries.

M. Ponceau n'avait pu garder son incognito dans les coulisses. Il était tour à tour en sueur et glacé, pâle et rouge.

— Comment ! dit-il au «litvrfpur. vous n'ôtes pas habillé pour ma comédi(

— Mon cher, vous perdez la tête. Vous ne passez qu'en second. Vous savez bien qu'il y a un petit vaudeville pour lever de rideau.

— Ah! c'est vrai... comptez-vous sur un succès?

— Vous le verrez bien.

— J'ai peur maintenant ! s'écriait M. Ponceau, dont Torgueil littéraire avait disparu.

Dans un coin de l'orchestre, Théodore, son violoncelle entre les jambes, jetait les yeux sur le trou du rideau par lequel une petite main blanche passait. Il avait reconnu' la main. Tout d'un coup elle disparut, M. Ponceau était venu trouver Victorine.

— Comment trouvez-vous votre rôle, mademoiselle?

— Je vous l'ai déjà dit, fit l'actrice impatientée.

— Bien écrit, n'est-ce pas?... Vous le savez, hein? Croyez-vous que ça marchera?

— Dame î dit Victorine, on ne sait jamais.

tre LES PREMIERS BEADX JOURS.

— Place au théâtre ! cria le régisseur.

Tout le monde s'enfuit. On frappa les trois coups. Les acteurs jouèrent un vaudeville de M. Scribe. Pendant celte représentation, le sous-préfet prit possession d*une des loges réservées. Saint-Victor ne put réprimer un sourire, quoiqu'il fût en scène, dans un rôle triste. En rentrant dans la coulisse, il trouva le petit bonhomme envoyé par le contrôleur.

— Monsieur, quatre cent trente francs, dit le petit.

— Bon ! bon ! ça va ! s'écria Saint-Victor en se frottant les mains.

Après la première pièce, M. Ponceau apparut plus pâle qu'un condamné qui marche au supplice. Son succès allait se décider. Jl aborda Verdelet.

— Mon ami, savez-vous votre rôle ?

— Pas beaucoup, dit le comique,se plaisant àrenbrunir encore les horizons dramatiques du novice auteur.

— Diable ! il faudra prévenir le souffleur... Croyezvous que ça marchera ?

— Eh ! eh ! dit Verdelet en faisant la moue. L'infortuné secrétaire de la mairie retourna vers

Saint-Victor, qui collationnait les accessoires avec le garçon de théâtre. M. Ponceau offrait de nombreux points d'analogie avec les débutants littéraires, qui, en voyant leur premier article imprimé, s'eflrayent d'une virgule oubliée.

— Avez-vous préparé la lettre ? dcmanda-t-il à Saint- Victor.

LI8 MA60TIF1S. t7i

— Oui, la voilà.

— Je ne vois pas le pftte ! s écria M. roucrau.

— Ah ! vous nous frri/ mniinr ' nous n'rii sommes

pt8 au pAté.

— Comment allons-nous faire, dit encore M. Ponoetu. Verdelet ne sait pas bien son rôle.

— Allez trouver le souffleur, dit Saint-Victor, qui ne savait comment se débarrasser du secrétaire de la mairie.

M. Ponceau s élança sur les traces du souffleur.

— Et la robe de chambre ? dit Saint-Victor au garçon d'accessoires.

— J'en ai été emprunter une à M. Matra. Il ne voulait pas trop, il a bien recommandé qu'on n'y fasse pas de taches.

— Bah ! où sont les flambeaux?

— Personne de la ville n'avait ce qu'il fallait... Je les ai trouvés chez un fripier qu'on a fait entrer pour la peine.

— Diable de Ponceau, il me ruine avec ses accessoires. Voyons, j'appelle sur la liste... Des pincettes... Les voilà, mettez-les au second plan de la coulisse, côté jardin, afln que je les aie sous ma main à la quatrième scène... Une pile d'assiettes à casser, voici ; faites attention à les recevoir adroitement quand je les jetterai par la fenêtre... Fichtre ! il ne s'agit pas ici de casser pour cinq francs de terre de pipe.

M. Ponceau était parvenu à trouver le souflleui.

t7S LES PREMIERS BEAUX JOURS.

Le souffleiip était Tactrice enceinte, qui n'avait pas de rôle dans la pièce.

— Ah ! je vous trouve, souffleur, dit M. Ponceau confondant les sexes dans son agitation... Verdelet ne sait pas un mot de son rôle.

— Que si, il a répété ce malin sans manuscrit; c'est lui qui a le plus de mémoire...

— Tant mieux !... Je vous recommande bien mon ouvrage, souffleur... Faites bien attention... Je serais perdu si les acteurs manquent leurs rôles... Croyezvous que la pi^ce marchera?

— Peut-être... Il faudra l'enlever... Il n'y apas assez d'intérêt, les scènes languissent. A votre place, je ferais des coupures.

— Oh ! qu'est-ce que vous me proposez ? s'écria M. Ponceau en s'éloignant furieux de ces idées de mutilation.

Le galopin du contrôle remontait en ce moment près de Saint-Victor.

— Quatre cent cinquante-trois francs, dit-il. il n'y a plus qu'une loge vide.

— Bravo ! mon garçon. Aussitôt qu'on aura pris cette loge, rapporte-moi la caisse dans ma loge, je veux avoir tout mon argent à la fois. Vite, sauve-toi.

Le régisseur frappa les trois coups.

On entendit un grand cri dans les frises.

— Attendez ! attendez î

LES RAGOTINS. )7t

L orclu strr jouait, en guise d'ouverture, un pontneuf lrt»s-connu.

— Qu\ '.^l-ce qu'il y a î dit Saint-Victor.

— La robe de chambre 1... cria la voix. Fichue béte de garçon de théâtre... Je descends.

Quelques minutes après, Verdelet apparu i lunt effaréj en cidéçon et du rouge sur une joue.

— II. y a qu'on m'apporte une robe de chambre jaune.

— Eh bien ! dit M. Ponceau, tant mieux, le inaii trompé, c'est la couleur, ça fera même très-bien...

— Vous ne savez ce que vous dites ! s'écria Verdelet, on me donne une robe de chambre unie, entendez-vous? un-e ro-be-de-cham-bre u-nie.

— Tu as raison, dit Saint- Victor, il faut des ramages. Le chef d'orchestre, ayant terminé son ouverture,

avait frappé, ainsi qu'il est de coutume, de son archet sur la boite du souffleur pour prévenir le machiniste de lever la toile. La toile restant dans son immobilité, le public commença à s'impatienter. Le parterre faisait entendre sa marche de pieds dont le rhythme est partout le même :

— Plan plan, plan plan plan ; pian plan, plan plan plan...

— Comment faire? disait sur le théâtre M. Ponceau.

— 11 faut absolument des ramages... répondait Saint-Victor. 11 en est beaucoup question dans la pièce...

Le public sifllait en continuant la marche des pieds.

— Je chante un couplet sur cette robe de chambre... La pointe est sur le ramage, c'est le plus joli couplet de la pièce.

— Supprimons le couplet, dit Verdelet.

M. Ponceau faillit s'évanouir.

— On ne peut pas; toute une scène roule sur cette robe de chambre à ramage^ dit-il.

— As-tu de l'encre î dit Verdelet à Saint- Victor,

— Oui, il y en a sur la table.

Le comique s'empara de l'encrier, plongea son doigt dedans, et en peu de temps, dessina des ornements noirs sur l'étoffe jaune.

— Arrêtez, dit le garçon de théâtre quand ces embellissements furent presque terminés, c'est la robe de chambre à M. Matra.

— Après ? dit froidement Verdelet en continuant la besogne.

— Il a tant recommandé de ne pas faire des taches !

— Des taches, ça... des agréments noirs.

Le public était au comble de la colère. Aux cris des animaux, qui font passer le temps agréablement, avaient succédé des menaces de projectiles.

— Au rideau !... cria Saint-Victor. Verdelet, en scène avec ton balai ?

Le rideau se leva lentement, et la colère du public omba aussitôt. Jamais drame n'éveilla autant de curiosité.

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