LES RAG0TIM8. Î7S
Pcntlanl que Vonielot disait son nioiiolof^iio, \o petit galopin courut à Saint-Victor, qui, dcbont .1 .iw hi coulisse, se préparait à faire son entrée.
— Monsieur, on veut vous parler tout de suite à 1 1 porte...
— Je ne peux pas, c'est impossible.
— Il le faut, monsieur, il y a des huissiers...
A ce mot d'huissier, Saint-Victor tressaillit. Le contrôleur arrivait en même temps par le petit escalier enfumé du théâtre :
— Saint-Victor, on saisit la recette.
— Ah! grands dieux ! s'écria le malheureux directeur en descendant Tescalier.
Verdelet terminait un couplet. Ne voyant pas venir Saint-Victor, il regarda dans la coulisse. Le directeur n'y était pas.
— Cest bien, c'est bien, souffla le soutÙeur, apportez ma malle dans cette chambre.
Ces paroles devraient être dites à la cantonade. c'est-à-dire au dehors. Personne ne répéta les paroles.
Le souffleur ressouffla. Rien.
Verdelet, visiblement embarrassé, se frottait les mains en scène, et, ne comprenant rien à ce manque d'entrée, essayait d'improviser : Eh! eh/ j'entends mon maître qui crie.
Le public, qui n'entendait aucun maître crier, commença de murmurer. Verdelet alla vers la coulisse et
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se trouva nez à nez avec M. Ponceau^qui fondait d'inquiétude.
— Où est Saint-Victor? lui dit-il très-bas.
— Je n'en sais rien... Il tue ma pièce.
Un vigoureux sifflet, parti de la bouche d'un spectateur mécontent, confirma les craintes de M. Ponceau.
— Pschttt! silence! à la porte! fit la foule en majorité.
Le public, féroce comme un tigre, n'aime pas à dévorer une pièce dès la première scène. Il préfère couver des yeux sa victime, la voir haleter, râler, et il ne donne le coup de dent définitif qu'après s'être repu des angoisses du condamné.
— Parlez à la cantonade, dit Verdelet à M. Ponceau, Saint-Victor ne peut pas être loin.
— Cest bien, c'est bien, dit M. Ponceau dans la coulisse, apportez mu malle dans cette chambre,
La foule, qui crut reconnaître une voix du pays, dressa les oreilles. Les acteurs, les habilleuses, les pompiers, tous les employés du théâtre qui écoutaient dans les coulisses furent tellement intrigués, que d'un commun accord ils avancèrent la tète sur la scène. . — Coulisses! coulissas! rrit'^ront cinquante voix des secondes.
— Silence ! à la porte, à la porte ! Pschttt !
— Où en est-on? dit Saint-Victor à M. Ponceau en apparaissant tout effaré, le rouge enlevé^ la perruque ooniorsionnée.
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— Mon Dieu! vous voilà, dit M. Ponccau^on en est à la cantonade.
Saint- Victor répéta pour la troisième fois les paro^ les que les spectateurs avaient déjà entendues de la bouche du souffleur ou de M. Ponceau. Saint- Victor ealnen scène. Il jouait un rôle de mari trompé sous ÏB nom et Derval,
— .4A / vous voilà, mon maître, dit Verdelet-Champtfoe, la voiture ne vous a pas trop fatigué ? Remettez donc votre perruque droite, lui dit-il tout bas.
— Qua-t-on fait pendant mon absence ? Les voleurs d'usuriers !
^— Mais y ai bu, j'ai mangé, fai dormi comme à l'ordinaire.
L'orchestre entama une ritournelle. Pendant ce temps-là, les deux acteurs en scène causaient à voix basse.
— Doù viens-tu donc, Saint-Victor ?
— Tiens, vois-tu l'huissier qui est là, qui attend? Ah ! je ne peux plus y tenir, tâche de finir la scène tout seul.
Là-dessus, Saint-Victor sortit, laissant le comique très-embarrassé de chanter un couplet qui n'était pas dans son rôle.
— Au nom de qui la saisie est-elle faite ? demanda Saint- Victor à l'huissier.
— Monsieur, ce sont vos billets impayés à Soissons.
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qui ont été passés à l'ordre de M. Marteau-Isidore, lequel m'a chargé d'exécuter la saisie.
. — Je veux voir cet homme de suite, ou je ne joue pas; je^fais du scandale, si on ne me rend pas la recelte.
— Je suis désolé, monsieur, d'accomplir mon ministère jusqu'au bout, mais je ne puis aller contre les ordres du poursuivant.
— Quelqu'un aperçoit-il M. Marteau dans la salle? demanda Saint-Victor au premier venu dans la coulisse.
— Oui, il est à l'orchestre.
— Qu'on l'aille chercher à la minute, bon gré, mal gré.
Marteau avait calculé la vengeance comme les gens de province calculent tout. Il n'y a rien au monde que les sauvages, les paysans et les gens de province, a dit • M. de Balzac, pour étudier à fond leurs affaires dans tous les sens; aussi, quand ils arrivent de la pensée au fait, trouvez-vous les choses complètes. Marteau-Isidore était en relations d'argent avec les banquiers de Soissons. Les créanciers soissonnais de Saint-Victor avaient obtenu un jugement contre lui et avaient fait demander des renseignements au bourgeois, qui, quoique n^étant pas banquier de nom, se livrait à ces opérations. Ces renseignements arrivaient à point à Marteau, qui ne fit aucun bruit et paya sourdement les Soispour entrer en possession des créances; Jus-
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qu'alors les recettes n'avaient eu aucun i*ésultat pécuniaire pour que Marteau s'inquiétÂt de faire saisir ; mais souiKonnant que la représentation extraordinaire porterait ses fruits, il avait (harcé son iuiissier de mettre arrêt sur la caisse.
U s'empressa de se rendre à l'invitation de Saint- Victor, qui attendait impatient en frappant convulsivement le plancher de son pied.
— Que vous faut-il, monsieur, dit Saint-Victor, pour arranger l'affaire?
— Je vous Tai dit à la campagne, répondit froidement le bourgeois.
El du doigt il montra Victorine, en scène en ce moment.
— C'est impossible...
— H n'y a pourtant que ce moyen... Je décliire aussitôt les titres.
— Elle ne consentira jamais...
— Ceci me regarde.
— Laissez-moi réfléchir jusqu'à la fm de la pièce.
— A votre aise, monsieur.
— Je vous attendrai dans ma loge.
La pièce allait à bâtons rompus. L'incident du commencement avait mis le désordre partout, dans la salle et sur la scène. Les murmures devenaient de plus en plus violents, le public s'apercevant que le titre : Un déjeunera Château- Thierry, pouvait s'appliquer aux déjeuners de toutes les villes de France.
M. Ponceau était disparu dans les coulisses. Quand vint le fameux couplet finale
Si Diogëne eût pu voir Le maire qui nous gouverne, Sans peine on doit concevoir Qu'il eût éteint sa lanterne.
ce couplet à allusions ne put désarmer le public, qui siffla avec autant d'ardeur qu'un régiment de fifres. On remarquait, parmi les plus acharnés siffleurs, M. Matra, qui avait reconnu sa robe de chambre enjolivée par Verdelet.
— Ma chère Victorine, dit Saint-Victor quand la toile fut baissée, il faut que je parte cette nuit pour Soissons ; nos affaires vont mal... On a obtenu un jugement contre moi : je serai de retour demain. Adieu !
Il s'en alla à sa loge. Aussitôt Victorine écrivit ce billet à Théodore :
a Viens ce soir, mon Théodore, une heure après le «pectacle. Il est parti pour Soissons. Je t'attends avec impatience. »
— Monsieur, dit le garçon de théâtre en cognant à la loge où Saint-Victor causait avec Marteau-Isidore, voilà encore un billet de madame.
— Bien î tu peux le porter à son adresse. Le directeur remonta à sa loge.
— Tenez, dit-il au bourgeois, voici la clef de ma chambre; j'ai annoncé mon départ à Victorine... Vous eotrerex après le spectacle.