‹ Les premiers beaux joursChapitre 4 sur 33 · LES TRIOS DES CIIEMZELLES · texte numérisé non relu

LES TRIOS DES CIIEMZELLES

malheur m'accablait, si M. Loncle nwurait, jo ne peux • > 'i'MDanderde consolation à un étranger ; je lui ai que je me retirerais dans une maison religieuse et il m'a approuvée. Ses affairt\s arrangées, il pense parrdans trois mois. Son chagrin a allégé le mien ; il a >nr|'orté avec courage la mort de sa mère, et je me Li!>>o aller à l'abattement tandis que mon mari vit encore, a Elspérez, m'a dit M. Trude en me quittant, p

Après lii lecture de cette page, M. Loncle s ecria : « Ce B!. Trude me revient davantage maintenant. Il faut l'inviter à dîaer pour demain. — Mais, Monsieur, vous n'êtes pas encore en état de supporter un repas. — N'importe, je vous regarderai, je ne mangerai qu'un petit morceau. Tu feras prévenir aussi M. Charles. Après le dîner, vous me ferez un peu de musique, n'est-ce pas ? — Comme il vous plaira, ^Ionsieur, dit madame Loncle. Désormais, je veux vous î'U'o agréable et prévenir vos moindres désirs. — Quel treîor j'ai trouvé en toi! s'écriait M. Loncle. Maintenant, je bénis ma maladie; ce que c'est pourtant que la vie ! Nous ne nous entendions pas en pleine santé, ♦»t il a fallu que je fusse à demi-mort pour être compris. Espérons que nous nous enteiidrons \'^^^i'^ ! > vie. »

Un grand dîner eut lieu quinze jours après, pour fêter le rétablissement de la santé de 51. Loncle. M. Montbazin se fit remarquer non par sa présence, mais par un

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énorme nougat établi d'après les coupes du Panthéon, sur le dôme duquel se tenait un audacieux petit génie en pûte sèche coloriée, qui portait une banderole contenant en gros caractères : a Offert par l'amitié, » L'auteur de ce monument était mademoiselle Montbazin, demoiselle de trente-huit ans, qui jetait dans l'art de la pâtisserie les troubles dont était rempli son cœur, voué au célibat. Le dîner se passa gaiement, à l'exception de M. Trude, le professeur de musique^ dont la mélancolie n'était pas éteinte. Les Montbazin ramenaient la conversation, le plus qu'ils pouvaient, vers ce qu'ils appelaient le nougasse, et madame Loncle se mettait l'esprit à la torture pour trouver des formes nouvelles de compliments. M. Loncle dit qu'il était fâcheux de détruire une si belle pièce d'architecture, car sa femme tenait déjà le couteau destiné à saper les bases du monument, o Si le nougat se conservait, disait M. Loncle, c'est un assez beau travail pour être gardé précieusement. — Mademoiselle Montbazin, dit le père, à la demande de plusieurs personnes qui considéraient comme un meurtre de détruire son œuvre, est arrivée à un secret qui permet de garder les nougasses. On met le nougasse sur un guéridon, sur un secrétaire, sous globe, et réellement ce nougasse orne l'appartement. Plusieurs personnes de la ville en ont fait des ornements, et cela leur attire des compliments de tous les étrangers, car il n'y a que mademoiselle Montbazin pour composer de ces sculp-

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tur* Paris, dit M. Loncle^ cela s'uch(''tcrait fort

cher. — i^a maison de la rue dos Lombasds^ dit niademoiscllo Montbnzin, qui me fournit les petits génies en i>âl«\ c;ir ceci je ne m'en occupe pas, ce n'est plus le nouffQsse, voulait cchanjçer avec moi des génies et des petits ornements contre mon secret de nougasse : mais j*ai refusé, vous pensez... Mon père rougirait de voir sa fille vendre des pâtisseries. — Vous ne tenez pas beaucoup au génie? demanda M. Montbazin à madame Loncle. — Oh! non, Monsieur; s'il avait été fabriqué par mademoiselle Montbazin... — Alors, madame, dit M. Alontbazin, je vous demanderai la permission de remporter ; nous en manquons pour le moment à la maison, et mademoiselle Montbazin aura prochainement, je crois, à établir un novgasse. En apparence ces petites sculptures ne semblent rien, mais elles ajoutent quelque attrait au monument. »

La conversation dura pendant tout le diner sur le nougasse, dont la nouvelle prononciation metonnait, mais dont je me rendis compte par l'emphase extraordinaire que certaines personnes apportent à quelques mets qu'elles désirent faire valoir. M. Loncle, certainement, se repentait d'avoir invité les Montbazin, car il eut plusieurs fois l'intention de faire l'éloge de sa femme; mais la question du nougasse ne laissait place à aucune autre conversation. Après le dîner, on se promena dans le jardin; je regardai M. Montbazin, et je ne lui trouvai pas la singulière physionomie qui

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m'avait tellement gêné à la première entrevue. Vers le soir, j'allai chercher ma basse, qui était restée dans une maison de la rue Saint-JuUicn, où je faisais des quatuors depuis que M. Trude ne me donnait plus de leçons. Le quartier des Chenizelles est excessivement raideà la montée et rapide à la descente: je revenais en courant, suivant mon habitude^ chez M. Loncle, lorsque je rrçus une secousse violente dans le côlé gauche de mon corps, et en même temps j'entendis le bruit singulier que font des cordes d'instrument qui se détendent brusquement. Ma basse me paraissait plus légère de moitié: je frémis à l'idée d'un gi-and maliicur dont je n'osai pas constater l'étendue.— Maladroit ! criait une voix rude. Vous ne pouvez donc pas laisser le chemin libre aux brouettes.» Cela se passait sous la voûte de la porte des Chenizelles, où le jour ne pénètre pas, morne en plein midi. L'homme qui tient la clef de la porte vint se mettre de la partie, a Qu'est-ce qu'il y a ? — Je ne sais, dis-je, on veut me prendre ma basse. » Je sentais des mouvements violents qui attiraient de temps en temps l'instrument. L'homme que j'avais rencontré jurait de toutes ses forces. — Vous feriez mieux d'apporter de la clarté, disait-il au concierge de ville. » Quand la lanterne nous permit de nous reconnaître, je vis avec terreur que la roue de la brouette était entrée dans Je ventre de la basse, qu'elle avait percé la table du fond, et que l'homme cherchait inutilement à dc^ager sa

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brouette, prise dans ma basse comme un hameçon dans la gueule d'un poisson.

11 y avait un peu de ma faute dans cet acridont, car je courais tellement fort, sur un terrain en pente, que je n'avais pu éviter la rencontre de la brouette dans un lieu obscur ; mais l'ou^xier jurait les cinq cents diables, comme si ma basse avait pu apporter quelque dommage à la roue de son épaisse brouette. Je parvins cependant à dégager Tinstrumcnt, qui avait autant souffert qu'un martyr condamné au supplice de la roue. Après avoir ramassé les quelques morceaux qui étaient par terre, je fis des ligatures du paquet de cordes qui pendaient désespérées, et je m'en allai tristement par les Chenizelles, ne sachant comment faire pour me tirer de mon malheur. J'étais honteux de la figure que j'allais faire en entrant chrz M. Loncle, en portant dans mes bras un tel cadavre d'instrument. Je craignais surtout la moquerie de M. 3Iontbazin, qui m'avait complimenté le jour où j'avais si mal joué. Je me le figurais un être méchant, heureux du mal arrivé à son prochain; et j'arrivai à en conclure que la présence de M. Montbazin aux Chenizelles n'était pas étrangère à l'accident. Le mieux était de ne pas retourner chez M. Lontle; mais que penserait-on de ma disparition ? cela n'était pas honnête après y avoir dîné. D'un autre côté, je me fendais la tête à chercher des rîfisons pour adoucir mon père quand il faudrait lui dévoiler l'étendue de mon malheur.

« Eh bien, Charles, que faites-vous là ! n En reconnaissant la voix de M. Trude, qui me frappait doucement sur l'épaule, je tressaillis, a II y a deux heures qu'on vous attend pour commencer. » Le maître de musique était allé à ma recherche, craignant qu'il ne me fût arrivé quelque accident; madame Loncle l'avait prié de s'en inquiéter. La lune vint à sortir de derrière un nuage. « Tenez, dis-je à M. Trudo en montrant l'estomac crevé de ma basse. — Que vous est-il donc arrivé? demanda-t-il. » Je lui racontai l'événemtînt dans tous ses détails, il ne me fit pas de reproches et dit simplement qu'un facteur do Cambrai, qu'il connaissait, devait arriver dans la ville sous peu ; comme j'étais sans soins, il serait facile de trouver une nouvelle basse de peu de valeur. « A présent, dit-il, vous allez laisser votre instrument à la cuisine et nous pouvons nous passer de vous aujourd'hui, nous avons des duos de piano et de violon. »

J'entrai dans le salon de M. Loncle, la mine assez pileuse pour queM.Trudefùt obligé de raconter mon malheur. Mademoiselle Montbazin en rit aux éclats pendant toute la soirée. Quand elle ne riait pixs, elle parlait de la brouette avec enthousiasme et paraissait désespérée de ne pas avoir été présente au drame. Rien ne met de plus mauvaise humeur qu'un malheur dont on se moque : je fus pris d'une colère violente contre la vieille fille, et en ce moment je re-

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giYttai (]u\ IIo n hubitAt pas la ville pour lui faire ressentir ma vengeatice.

Quand le duo fut près de commencer, M. Monlbazin tira de sa poche ^ fameuse lunette ; c'était^ autant qu'il m'en souvient; un duo de Weber. Madame Loncle joua la prrmii'^re partie m ferunio qui comprend vivement les Ix^autés de celle musique si pleine d*émotions; pendant ce temps, M. Moulbazin divisait les dificrentes parties de sa lunette pour cliasser les {,Tains de poussière qui pénètrent sous les verres. La toilette de la lunette était terminée quand commença Vandante qui a pour titre les Soupirs du berger, Weber a su donner à ce titre usé la passion et Tamour : ceux qui ont entendu les Soupirs du berger ne peuvent plus sourire de ce titre ; mais, ce jour-là, madame Lonclo semblait agitée désagréablement par les nerfs. Son jeu était brutal plutôt que tendre; elle tomba dans les excès des pianistes dont le métier est de vouloir montrer la force de leurs doigts, et de ne chercher le succès qu'en cassant des cordes. M. Trude la regardait d'un air encore plus mélancolique que de coutume; enfin, ce qui me confirma dans l'idée qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire chez madame Loncle, c'est qu'elle ne put tourner les pages qu'en s'arrttant, elledont lu main, d'ordinaire si alerte, n'aurait pas souffert qu'un officieux se tint auprès d'elle pour lui rendre ce service. Son petit pied piétinait sur la pédale et battait la mesure avec rage.

a C'est charmant, s'écria M. Montbazin, charmant, en vérité. Je vous en fais mon compliment, madame. D M. Loncle lui-même parut comprendre la gêne de sa femme, et se plaignit d'un peu de fatigue. Aussitôt la musique cessa, au grand contentement de M. Trude, qui jurait de ne plus faire ni trios ni duos en présence de la famille Montbazin.

M. Loncle se montra tout à fait gracieux pour mon maître de musique : il l'invita à venir plus souvent faire de la musique. Il commençait, disait-il, à comprendre les jouissances secrètes de l'harmonie. M. Trude, qui avait renoncé à ses projets de départ, accepta, et les trios recommencèrent comme par le passé. Une douce intimité avait fait place à la réserve des premiers jours ; après avoir fait de la musique pendant un an, nous nous connaissions plus que si nous avions vécu ensemble depuis dix ans. Mozart et Haydn n'eussent pas trop gémi de leur interprétation à la maison des Chenizellos. Sans les apparitions heureusement assez rares de M. Montbazin, le bonheur eût été complet.

A l'une de ces soirées, M. Loncle annonça qu'il allait nous quitter pour un voyage de deux mois. Cela me seiTa presque le cœur, tant j'étais habitué à regarder nos soirées musicales comme éternelles. Le môme effet se produisit aussi chez M. Trude, car le •aog s'empourpra sur sa figure, signe chez lui d'une violente émotion. Ni l'un ni l'autre nous ne répondions h la nouvelle du départ de M. Loncle. a Cela,

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