I ES TRIOS DES CIIEMZILLES
M. Tnide, votrr secret est bien mal gardé, et la femme que TOUS aimo?. le sait, soyez-en certain. Je ne faisais pas attention, Monsieur, que le printemps était venu et que le printemps m'avait amené quelque gaieté ; j'ét ' ' ''!ôe d'une robe de fantaisie à pelils bouqiit t^s. M. Trudc a beaucoup regardé ma toi-
lette et m'a dit : — Vous me pardonnez donc, Madame? C'a été un coup de foudre; je jouais avec le feu Siins y songer. M. Tnide m'aime; c'est moi qu'il aime î lievencz vite. Monsieur, car il n'est pas convenable que je me trouve plus longtemps seule avec M. Tnide. Non pas que son amour soit une de ces folies de jeune homme qui s'imagine trouver dans une femme mariée une conquête beaucoup plus séduisante que celle d'une jeune fille. L'amour de M. Tiude est de l'amitié pure; il n'a pas dit un mot d'allusion qui rappelât votre souvenir; je crois qu'il eût tout avoué en votre présence. Cependant j'aimerais mieux. Monsieur, vous savou* ici. Je coujprends raffertion de M. Trude ; il a perdu sa mère, et le pauvre garçon se trouve plus seul que jamais. Je lui ai donné la main et je lui ai dit simplement : Comptez sur mon amitié éternelle. Maintenant nous sommes tout à fait à l'aise. Vous trouverez BI. Trude tout à fait changé, c'est un autre homme, et il se montre dans sa vraie nature, bon, simple et prévenant. Adieu, Monsieur, faites un bon voyage, car je vous attends sous peu de jours. » La lettre de 31. Loncle était au moins singulière : il
ftO LES PREMIERS BEAUX JOURS.
se moquait beaucoup de sa femme, beaucoup du musicien, et trouvait le roman assez bien imaginé. Il ne se doutait pas, disait-il, que sa femme eût autant de talent pour imaginer un petit drame : il avait tout de suite compris le motif de sa dernière lettre, c'était pour le forcer à revenir immédiatement ; mais ses affaires de succession s'embrouillaient tous les jours dans les mains des avoués, et il ne savait à quelle époque il pouvait fixer son retour. Il engageait cependant sa femme à continuer sa correspondance, qui l'intéressait beaucoup.
Madame Loncle se trouva dans une singulière situation ; elle voulait partir pour rejoindre son mari, et elle lui écrivit une lettre en ce sens ; le mari s'y opposa formellement et conlinua à persiffler sa femme. aEst-ce que tu m'en aurais écrit un mot, disait-il, si cela était arrivé ?» Il y avait un tel entêtement que madame Loncle resta. Seulement, elle eut le projet de ne plus recevoir M. Trude : à une soirée où j'étais présent, elle pria M. Trude de ne pas venir de huit joure, prétextant qu'elle allait passer une huitaine à la campagne, chez les Montbazin. M. Trude pâlit et ne dit pas un mot de la soirée ; mais pendant que je rangeais ma basse, je me retournai plus vite qu'on ne le sup-^ posait, et jo vis M. Trude qui baisait la main de madame Loncle et qui semblait pleurer. — Si jo ne partais paspai* hasard, dit madame Loncle, je vous ferai prévenir, messieui-s. »
LES TRIOS DBS CIIEKIZELLES. SI
Au sortir (lo la porte des Chcnizellos, au moment où je quittai le mattrc de musique qui demeurait à Textrémîté de la ville, je m'aperçus avec étonnement qu'il revenait sur ses pas et qu'il se faisait ouvrir de nouveau la porle do la ville. Que pouvait-il aller faire dans cette rue déserte, où demeuraient seulement des jardiniers voisins de M. Loncle ? La curiosité me prit et je voulus le savoir. Il y a une porte de ville qui donne sur la promenade Saint-Jean : celte porte n*a pas de portier: mais, comme nous avions besoin, dans nos farces nocturnes, d'échapper brusquement aux poursuites, la porte, en bois et à jour, nous servait de lieu de retraite : quoique assez élevée, il était facilede l'escalader, malgré les lances innocentes qui semblaient la protéger. Je grimpai par-dessus la porte, et en moins de cinq minutes j'enfilai la ruelle des Chenizelles, et, en suivant les vignes, je fus me cacher et j'anivai jusqu'à la maison de M. Loncle.
M. Trude était devant la porte , regardant la fenêtre éclairée du premier étage ; mais il lui était impossible de voir la personne qui était dans cet appartement, car la rue très-étroite des Chenizelles ne permettait pas de s'éloigner de plus de cinq pas. C'était la chambre de madame Loncle qui, sans doute, écrivait longuement à son mari ; au bout de deux heures, je m'aperçus, au froid qui me prenait, que je n'étais pas amoureux : le spectacle des contemplations de M. Triide n'offrait rien de pailiculier. Je
m'en allai, laissant l'amoureux regarder les étoiles.
Quoique le maître de musique allât tous les jours à la maison des Chenizelles, il ne manquait pas chaque matin de faire porter une lettre à madame Loncle, ou bien il la lui donnait en la quittant. Madame Loncle, ne sachant comment persuader son mari de revenir, lui envoya une lettre de M. Trude.
a Voici, lui écrivait-elle, un nouveau rôle de ce que vous appelez le roman ; vous remarquerez que le rôle est écrit de la main de M. Trude, qui m'adore et qui fera quelque folie si vous ne revenez pas. Direz-vous encore que j'invente, monsieur? Vous connaissez récriture de M. Trude et vous savez qu'il n'est pas homme à se prêtera une pareille comédie. Revenez, Monsieur, il en est encore temps ; le feu est à !a maison, je suis suspendue par les mains à mon balcon, j'attends que l'on me porte secours, mais les forces pejuvent me manquer. Une réponse immédiate, et je pars pour la campiigue jusqu'à ce que vous reveniez. Je vous l'avoue, j'aime M. Trude : je me demande si c'est d'amour ou d'amitié; mais je ne crois pas àramitié entre un jeune homme et une jeune femme. Jamais je n'ai attendu avec impatience l'heure à laquelle vous deviez rentrer, jamais votre coup de sonnette n'a retenti dans mon cœur, jamais je ne suis devenue confuse qnand vous entriez dans le salon, jamais la parole ne m'a manqué en vous voyant. Heureusement, M. Trude est également gôné ; il s'assied! I-'" •!.. ..,,»; Lu^^irii
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nitr.', (li^mando dr mes nouvcllos. et si jo rôpondsà M^s b^tlres, c'est pour éviter de pnrlor. Car j'ai pour de la parole, et j'ai fait avec lui la convention qu'il ne me parlerait plus de son an)our. Il n'a pas manqué à sa parole, mais il m'a écrit, et, le voyant si malheureux, je n'ai pas voulu lui refuser cette consolation. Il ne se doute pas que je vous écris tout : ce serait connue un aveu de ma faiblesse, et je crains surtout qu'il ne le devine. Si nous faisons de la musique maintenant, je m'aperçois que chaque note du violon contient une plainte, un soupir, un désir. Revenez, nionsieur, prenez la poste pour arriver plus vite, je vous attends avec impatience. »
Au lieu d'aller seuloàlacampn;.MiP^ niadanir Loncle avait écrit à M. Monlbnzin de la venir clîerclier. Nous étions engagés pour faire des trios une dernière fois lorsque M. Montbazin arriva. Il causa quelque temps à la fenêtre avec madame Loncle, qui lui donnait une raison quelconque pour aller attendre h la campagne le retour de son mari. Le temps était beau, la fenêtre ouverte, M. Montbazin était accoudé sur la croisée: dans un coin du salon M. Trude était tout entier à ses douleurs et à ses joies. Après avoir saisi une partie de son secret, je ne m'inquiétai plus du reste. Je pris plus d'attention à la fameuse lunette qui, grâce à la position courbée de M. Montbazin, sortait à moitié de sa poche de derrière. Je m'approchai doucement et la touchai du bout des doigts : la lunette était plus dis-
posée à sortir de la poche qu'à y rentrer. Par un petit mouvement sec et précis, je pris la lunette et je m'éclipsai vivement. Ce crime m'avait rendu pair : quoique exécuté avec prudence, je pouvais ne pas réussir. Je fourrai la lunette dans ma poche de pantalon et je m'assis ; mais je m'aperçus qu'elle se dessinait par trop sur la toile de coutil. M.Montbazin venait de se relever de la fenêtre ; alors j'eus peur de la suite de mon crime. Le vieil amateur allait fouiller dans sa redingote, s'apercevrait de la disparition de sa lunette; mon émoi me trahirait, que penserait- on de moi si j'étais trouvé nanti de la fameuse lunette? Mon intention n'était pas de me l'approprier ; je ne pensais qu'à la détruire. Je cherchai des yeux une cachette dans le salon ; mais il n'y avait que le piano ouvert. Glisser la lunette sous la table d'harmonie, elle serait bientôt retrouvée ; elle n'aurait pas été se placer là de son propre mouvement. Je serais bien vite reconnu coupable. Je ne pensais plus qu'à m'en débarrasser ; sans doute, il était fiicile de sortir de Tappartemcnt, mais en cas de perquisition on s'apercevrait de mon absence subite. M. Montbazin quitta tout à coup la fenêtre et vint s'asseoir sur un fauteuil pour causer avec madame Loncle. Tout le monde était occupe, M. Trude remettait une corde à son violon ; je m'avançai près de lu fenêtre et je lançai vivement la lunette dans les vignes. Il était temps : madame Loncle s'approchait du piano et feuilletait dans un paquet de musique
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|)Our rlioisir un Irio. « Nous ne jouerons gut^rc qu'une heure, messieurs, dil-elle, car je pars ce soir jniur la campagne de M. Monlbazin. o
Je frémb de mon audace lorsque je vis ce dernier plier le bras droit et faire le geste d'un homme qui va fouiller dans sa poche. Il prit un air inquiet en ne trouvant pas d'abord sa lunette ; mais il crut l'avoir fourrée par distraction dans l'autre poche, et chargea son bras gauche d'aller à sa recherche. Quand il se fut assuré que la fameuse lunolte ne s'y trouvait pas, il se leva, roide conuiie un ressort, et se fouilla partout avec les marques de la plus grande inquiétude. « Vous n'avez pas vu la lunette ? dit-il à madame Loncle. — Non,dit celle-ci étonnée. — Je l'avais tout à l'heure encore. » H se promenait avec effarement par la chambre et regardait sur tous les meubles, a C'est singulier, dit-il, je l'ai sentie me balloter dans les jambes. Que peut-elle être deveime? » Il me regarda peut-être par hasard, plutôt pour m'inlerroger que pour m'accuser. J'eus le courage de lui demander si la lunette était celle dont il se servait habituellement. « Oui, dit-il, il n'est pas possible qu'elle soit égarée. — Je ne l'ai pas vue, dis-je effrontément. Vous êtes bien certain. Monsieur, de l'avoir prise en partant ? — Certainement, je regardais encore tout à l'heure un point de vue sur la promenade. — Je m'en vais la faire chercher par la domestique, dit madame Loncle. »
La vieille bonne fureta dans tout le salon^ regarda attentivement par la cour, par Tantichambre, et déclara que certainement la lunette n'avait pas été perdue dans la maison, a Vous l'aurez oubliée chez vous, » dis-jeàM. Montbazin.il me regarda fixement d'une air défiant ; mais j'étais froid comme il convient au criminel audacieux. «C'est une singulière chose, dis-je à M. Montbazin sans me soustraire à son regard, que l'habitude des lunettes. Je suis excessivement myope et je ne vois pas à dix pas. Dernièrement je sortais dans la ville et je regarde l'heure au cadran de l'hôtel de ville ; il était onze heures cinq minutes. De là je m'en vais sur les promenades, et il y avait, dans la campagne, une fumée qui m'inquiétait. Je veux chercher mes lunettes comme vous, je ne les trouve pas; je me fouille, rien; j'étais bien persuadé de les avoir perdues, puisque un quart-d'heure avant je m'en étais »servi pour regarder l'heure. Le soir, eu rentrant chez moi, la première chose que j'aperçois sur ma clieminée, ce sont mes lunettes. Je ne les avais donc pas pour regarder l'heure à l'hôtel de ville, et j'avais vu l'heure distinctement ; cependant, avec ma vue je ne peux pas distinguer même l'horloge. J'étais victime d'une hallucination. Bien certainement vous ^tes dans le même cas ; vous croyez vous être servi de votre lunette sur la promenade, c'est une erreur, vous la retrouverez chez vous. »
Ce beau plaidoyer irrita tellement M. Montbazin,
I KS TRIOS DES CnSKIZELLBS.
qu'il sr répandit on plaintes et en colères violentes. J'a\ ■ lit un efft^t contraire à ce que j'attendais
de u p-froid ; M. Montbazin était certain dVtre
entré dans le salon avec sa lunette, il en eût mis sa tôle au feu : il s'exaspérait contre les étrangers au milieu desquels on ne peut pas vivre en sûreté, et il regardait M. Trude, qui, assis tristement dans un coin, n'avait pas entendu un mot de la discussion ; madame Loncle, indignée de ce qu'on pût soupçonner son professeur de la dispiu*ition de la lunette, répondit (ièrement à M. Montbazin que ceux qu'il appelait étrangers étaient des amis pour elle, a Des amis ! s'écria M. Montbazin. Je ne sais^ du reste, ce qui >e passe ici. » Le vieil amateur semblait avoir découvert la passion de M. Trude pour madame Loncle, car, après des paroles pleines de réticences, il sortit en disant qu'il ne mettrait le pied dans la maison que si on lui rendait sa lunette.
J'eus un moment l'idée d'avouer mon crime après son départ, mais je me retins. « Vous ne partirez pas ce soir, disait M. Trude à madame Loncle. — C'est un bonheur que d'avoir eu cette scène, disait-elle; voyez à quels tourments ce maniaque m'eût exposée chez lui. n
La réponse de M. Loncle à la lettre de s<i femme ne se fit pas attendre, o Voilà donc. Madame, pourquoi vous bfttiez mon départ, tout en ayant l'air de me retenir, pour satisfaire votre passion avec un rai-
sérabic musicien. Encore je ne vous en voudrais pas si vous vous accusiez franchement, mais toute votre correspondance est calculée froidement, sans doute en société avec ce musicien, pour me préparer petit à petit à la fatale nouvelle. Je ne crois pas à ces sortes d'amitiés si pures^ et dès le principe j'avais deviné où vous m'^'neraieiit toutes vos musiques. Quel sournois que ce M. Trude, et comme il a été habile ! Non pas que je lui en veuille, c'est sur vous que retombe tout mon mépris. Se déhonorer avec un homme à qui chaque mois vous payez des cachets ! Si encore il était beau, bien tourné, instruit, je comprendrais votre trahison ; mais c'est un homme en dessous, sans éducation, et vous vous donnez à un tel homme ! Je vous pardonnerais encore si votre amant était jeune, brave et séducteur : une femme se laisse facilement prendre aux apparences ; elle fait une faute, elle s'en repent, elle Tavoue à son mari, et un homme bien élevé pardonne. Mais vous joignez le mensonge à la perfidie ; vous attrapez une espèce de fausse entorse, fausse en tout point, pour vous jeter dans les bras de ce vil musicien. Est-ce croyable? Je me suis dit en lisant cette première lettre : Ma femme veut me faire un petit roman pour me rendre jaloux et me ramener à la maison. C'était un roman, en effet, mais dont le premier chapitre était destiné à me dorer la pilule. Vous avez chnssé de chez moi mon ami Montbazin, dont la vigilance vous inquiétait sans dout«'^ et vous