‹ Les premiers beaux joursChapitre 8 sur 33 · LES TRIOS DE9 CBEKIZELLES · texte numérisé non relu

LES TRIOS DE9 CBEKIZELLES

voulez me faire croire à une histoire de lunelte qui n'a pas le sons commun. Comprenez- vous mainlonant pourquoi je dédirais tant que vous teniez votre journal? Il est difficile de cacher ses pensées. Vous n'auicz pas avoué votre passion, qu'elle se trahirait dans Icmotleplus insignifiant. Sachez doncmaintenantque •na maladie a été jouée en partie, et que, si je m(^ uis soumis à la saignée et aux sangsues, c'était pour •btenir un afTaiblisscment momentané et obtenir de vous ce que vous aviez rai^n de refuser depuis si ' ' >. Si vous aviez fait un aveu complot, peut- -^ eussé-je pardonné. Aujourd'hui je vous regarde comme la dernière des femmes. »

Lo soir, M. Trude arriva plus gai que de coutume : »n amie ne partait pas, mais il la trouva dans les larmes. Madame Loncle ne dit pas un mot, et tendit la leltre au musicien, qui la lut attentivement, ne se ondant pas compte comment M. Loncle pouvait être !)formé de tous ces détails. Le soir venait; un vent iède arrivait par la fenêtre. M. Trude prit les mains do i pauvre femme, et elle lui raconta dans les plus grands létails tout ce qui lui était arrivé depuis le commencement de sa vie, sa réclusion de jeune fille, sa réclusion déjeune femme, comment son mari ne l'avait jamais comprise, et la situation dans laquelle elle allait e trouver. Ces deux âmes blessées par la souHrance se comprenaient.

Le lendemain, il arriva une nouvelle lettre de

M. Loncle. « Pardonne-moi, disait-il, j'ai été dur hier; je m'en repens. Je suis dans une disposition d'esprit maladive. Il uje prend des envies de me suicider tant que je n'aurai pas reçu un aveu complet de ta faute. Qu'importe, après tout ! Tu as cru aimer ce musicien, et tu ne l'aimais pas. Combien de femmes marchent la tête haute dans le monde, qui ont trompé leurs maris avec la volonté de les tromper ! Toi, ma chère femme, tu ne savais rien de la vie ; j'ai eu tort de te laisser vivre isolée ; le premier homme que tu as rencontré devait te perdre. A partir d'aujourd'hui, nous changerons noire vie : nous quitterons la ville ; nous irons habiter Paris l'hiver, nous voyagerons en été ; n'est-ce pas que ces plans te conviennent? Vois si je t'aime encore ! Mais je ne vivrai pas si tu ne me fais l'aveu le plus complet de tout ce qui s'est passé entre toi et M. Trude. C'est de ma faute ; je n'aurais pas dû te quitter. Hélas ! C'est une leçon chèrement payée et dont jo me repens un peu tard. Tu me dirais aujourd'hui que lout s'ust passé amicalement entre toi et M. Trude, que je ne le croirais pas ; je ne revii-ndrais pas, et je te laisserais courbée sous le remords, aux bras do ton séducteur. Avoue donc ta faute, ton pardon est tout prêt ; comment plus tard pourrais-tu paraître devant Dieu chargée d'un tel péché; et qui, mieux que nioi, a le droit de te faire grâce ! Songe. ma bien chère, que c'est le seul moyen de te rendre la conscience légère pour tout le reste de ta \io.

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Nous pleurerons un peu ensemble, et tout sera dit. >

M. Loncle arriva trois jours après sa Icltro. Il n'avait p:is attendu la ivponst^.

Son prea)ier mot fut : a E!i bien ! Madame, » commo s'il eût attendu une révélation. Mais madame Loncle ne répondit pas et laissa son mari se promener par la chambre, regardant tour à tour les meubles de Tappartement et semblant attendre d'eux un témoignage de la faute de sa femme. M. Loncle cessa tout à coup ses promenades pour se camper en face de celle qu'il regardait comme infidèle. Il la regarda attentivement dans les yeux ; mais les grands yeux noirs de madame Loncle ne révélaient rien. La bouche, dédaigneuse, montrait tout au plus une femme indignée de se voir traitée en accusée. « C'est à se casser la tête contre les murailles, dit M. Loncle. Voyons, madame, parlez-moi, vous ne me dites rien. »

Ces sortes de silence profond que sait garder la femme dans les circonstances difficiles, irriteraient un agneau. « Vous êtes coupable , dit le mari, et vous craignez que le son de votre voix ne vous trahisse... Ah! si je tenais le misérable ! dit-il en renversant une chaise... Vous ne m'avez pas seulement demandé des nouvelles de mon voygge ? dit-il , en se radoucissant subitement.' Rien, pas un mot, pas une parole... On ne peut pas vivre ainsi, non, on ne peut pas vivre ainsi, d

M. Loncle s'arrêta quand il eut parlé longtemps.

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passant des reproches aux accusations^ des violences aux paroles caressantes. Il était arrivé Tesprit en désordre, la tele perdue, comptant sur les inspirations que lui donnerait son entrée, et le malheureux sentait ses paroles se briser contre la froideur raisonnée de sa femme. Chaque phrase qui sortait de sa bouche ne portait pas^ mais lui revenait comme par ricochet et le blessait.

M. Loncle comprit qu'il avait eu tort de n'avoir pas bâti un système oratoire; il pensa qu'il ferait mieux de s'enfermer dans un moyen d'accusation violent ou de s'abriter dans un tendre pardon. En chemin, il avait calculé que sa femme se jetterait dans ses bras, en avouant sa faute ; alors, il était indigné, grinçait des dents et rugissait de telle sorte que son compagnon de voilure s'était demandé h quel échappé des Petites- Maisons il avait affaire. Mais l'événement avait déjoué tous les discours préparés. Que faire, que dire contre une telle froideur?

M. Loncle, battu, sortit honteux, humilié comme une troupe qui est montée à l'assaut, comptant sur une faible défense et qui se retire déjà à moitié vaincue par la vue de nombreuses batteries que les assiégés viennent de découvrir.

a Voilà donc ce maudit lilas qui a causé tout mou malheur I » s'écria M. Loncle, qui essayait de rafraîchir ses esprits à l'air pur du jardin. Il secoua violemment lo lilas et passa sa colère contre l'innocent

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arbre, en essayant de le déraciner; puis, honteux de son action, M. Loncle haussa les épaules, regarda si par hasard sa fcmnîo no I avait pas suivi et piétina la terre qu'il avait remuée en tenUint d'arraclier le lilas. Maintenant il voulait la vie du lilas autant que tout à rheurc il avait désiré sa mort. Le malheur était que M. Loncle manquât de parti pris, tantôt s'arrêtant à une idée, tantôt i\ une autre. Cependant le souvenir de M. Trude lui revint à Tesprit, et il se demanda quelle conduite il allait tenir à Tégard du séducteur. Sans doute, celui-ci n'étant pas prévenu, reparaîtrait dans la journée ou dans la soirée. Fallaitil l'expulser honteusement, ou le provoquer, ou lui demander réparation, ou le recevoir comme de coutume? La danse de ces différentes idées remua tellement Tesprit de M. Loncle que son corps s'en ressentit. Il fil peut-être six cents fois le tour de son jardin, sans se rendre compte qu'il marchait. Il obéissait à de secrètes tempêtes intérieures qui lui mettaient en mouvement ses bras et qui les faisaient mouvoir en sens extravagants. Un moment, il tua évidemment M. Trude en duel, car il se fendit et s'allongea, la figure pleine d'une satisfaction cruelle, et il poussa un cri tel que celui d'un geindre qui laisse retomber sa pelotte de pâte. Ce duel, exécuté en imagination avec toute la bravoure possible, ne contenta point l'esprit timide de M. Loncle. « Malheureux, s'écriait- il, vous osez reparaître dans ma

maison après ce qui s'est passé... fuyez, et ne vous présentez jamais devant mes yeux, d Alors M. Loncle entendait la sonnette de la rue; il allait lui-même ouvrir la porte et il congédiait ainsi le maître de musique. Puis, les traits du mari quittaient leur état de crispation et reprenaient les lignes tranquilles que la société exige : sa bouche était souriante, ses yeux caressants ; il se frottait les mains. « Mon cher monsieur Trude, que je suis heureux de vous revoir; votre santé a été bonne... veuillez entrer, ma femme vous attend. Je vais donc entendre un peu de musique, dont je suis privé depuis si longtemps. »

En ce moment, la vieille bonne apportait au chien sa pûtée habituelle, a Marguerite, dit M. Loncle, écoutez ici. 0 La vieille domestique vint près de son maître. Il lui demanda si rien d'extraordinaire n'était arrivé h la maison pendant son absence : il lit parler la vieille bonne sur sa maiiresse, sans cependant lui montrer les soupçons qui déchiraient son âme. Avaiton fait beaucoup de musique ? Voyait-on toujours M. Charles et M. Trude ? Venaient-ils ensemble? La domestique répondit h toutes ces questions sans se douterde leur importance; mais elle n'apporta aucune lumière à M. Loncle.

A l'heure du dîner, M. Loncle fut humilié de se représenter devant sa fonune sans avoir pris un parti, et il la m prévenir par la domestique qu'il avait à sortir. Son véritable but était de se promener dans les Cheni-

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Mlles en attendant rarrivce de M. Trude : décidé à avoir une conférence avec le musicien, avant que celui-ci ne filt prévenu de son arrivée, il espérait (ju'il paniendrait dans le premier moment de trouble à connaître la fatale vérité; mais les heures d 'attente sont plus longues aux jaloux qu'aux amoureux. Après avoir attendu vainement une demi-heure dans la rue, M. Loncle se décida à rentrer, d Comment, dit-il à sa femme, vous vous mettez à table sans moi? p Madame Loncle montra à son mari un couvert vide qui attendait ; le mari devint furieux envoyant que sa femme avait presque deviné son retour, et il se mit à table ennuyé, ne trouvant rien de bon, criant après la vieille domestique, mangeant malgré tout, quoiqu'avec colère. Le dîner était à peine terminé qu'on entendit la cloche de la porte. M. Loncle se leva précipitamment le sang à la figure, avec la mine d'un homme effaré qu'un grand coup vient de frapper. La vieille bonne, qui desser\ait la table, alla vers la porte, a Marguerite! cria M. Loncle d'une voix étranglée. — Qu'est-ce qu'il y a. Monsieur? — Restez là..., là, dit-il, je vais ouvrir moi-même. » Il fit quelques pas et s'arrêta brusquement, a Non, dit-il, allez-y... attendez... A n'importe qui, vous direz que Madame ne peut recevoir aujourd'hui. » La vieille bonne étonnée regarda M. Loncle, puis sa femme, qui ne levait pas les yeux de peur que son mari n'interprétât son regard comme un signe d'intelligence avec la

domestiqne. a Allez vite, dit M. Loncle, qu'un second coup de sonnette venait défaire tressaillir; Madame n'y est pour personne... » La vieille bonne revint bientôt et dit que M. Trude s'était présenté et avait annoncé qu'il reviendrait le lendemain, a Demain! s'écrie M. Loncle, demain, nous verrons... » Dans les cinq minutes qui suivirent le dernier coup de sonnette, M. Loncle se leva dix fois de sa chaise, avec l'intention de rejoindre le maître de musique : sa femme, comprenant tous ces secrets mouvements, le regardait avec pitié. Des orages s'amoncelaient sans cesse sur le front de M. Loncle, qui se disait qu'une pareille existence était intolérable, et qui cependant se sentait faible devant la résistance de sa femme. La nuit venait lentement : la position était si critique pour M. Loncle, qu'il sentait qu'il serait moins ridicule de tuer sa femme que de se trouver ainsi seul avec elle sans pouvoir lui tirer une parole douce ou cruelle.

Quand la nuit fut venue tout à fait, M. Loncle alla vers sa femme assise, qui regardait les derniers feux du village s'éteindre peu h peu dans la vallée; il lui prit les mains h la manière des aveugles et les froissa doucement et longtemps comme pour les étudier et en tirer une conversation que la bouche refusait : madame Loncle abandonna ses mains à son mari, mais elles étaient mornes et inertes. Ce n'étaient pas ces mains fines, effilées, délicates, caressantes, qui parlent une langue mystérieuse et pleine de voluptés à

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celui qui sait comprendre de tels discours ; ce n'étaient pas CCS chairs plus douces que le velours, plus souples que Tacier, qui sont une si énervante promenade aux lèvres, c'étaient des doigts atones et sans vie qui se laissaient prendre sans opposer de résistance. cMa femme, s'écria M. Loncle, pardonne-moi... je ne peux pas vivre ainsi ; j'ai tort, je le vois, pardonne-moi. » La situation était devenue tellement insupportable à madame Loncle, qu'elle dit à son mari : « Monsieur, relevez-vous. — Tu me pardonnes, alors? — Vos injurieux soupçons peuvent-ils m'atteindre? dit-elle. Et cependant, après la lettre insensée que vous m'avez écrite, j'étais décidée à me séparer de vous. — Oublions la lettre, dit M. Loncle, oublions tout, tiens, je n'y pense déjà plus... mais c'est parce que je t'aime, quejet'ai écritune pareille lettre... je t'aime trop... — Alors, Monsieur, modérez votre amour , car vous me faites sentir vos transports d'une manière blessante. — Combien tu m'as fait souffrir, dit M. Loncle, depuis que je suis arrivé ici; j'ai compris l'enfer en une après-midi. — Et moi. Monsieur, croyez-vous que je sois heureuse depuis votre départ? — Vraiment ! s'écria M. Loncle au comble de la joie, tu me regrettais un peu ? — Ne vous ai-je pas prié instamment de revenir ? — Oui, tu as raison, ma chère femme... mais tout est oublié, et nous allons retrouver notre vie heureuse du passé. » S'il y avait eu de la lumière dans le salon, M. Loncle aurait remarqué

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que les yeux de sa femme se levaient tristement vers le ciel. « Ce pauvre M. Trude que j'ai renvoyé... demain, je lui en ferai mes excuses. — Comment ! dit madame Loncle, vous pensez à le recevoir ? — Sans doute : il a été un peu amoureux de toi, ce n'est pas de sa faute à ce garçon ; je ne lui en veux pas. Et qui est-ce qui ne serait pas pris à ta beauté, à ta poésie?... — Allons, Monsieur, vous faites des phrases, dit madame Loncle, vous tombez d'un extrême dans l'autre. Plus j'ai pensé à ce que vous appelez l'amour de M. Trude, plus je vois maintenant autour de lui le vide alTreux que lui a causé la mort de sa mère. M. Trude s'est trompé, il ne m'aimait pas. Il m'a apporté une vive affection qui avait besoin de prendre racine quelque [part ; sans la mort de sa mère, il ne m'eût jamais regardée que connue une musicienne. Un moment, j'ai consenti à tromper sa douleur; mais je me suis aperçue que le rôle d'amie devenait trop dangereux, et je vous ai rappelé. — Que tu es bonne ! s'éciia M. Loncle. » La journée du lendemain se passa bleue et sans nuages pour le mari, qui se croyait à l'âge de vingt ans, fiancé à une jeune fille aimée; mais l'arrivée de M. Trude teinta de gris cette douce atmosphère. Le musicien tressaillit en apercevant M. Loncle, et le mari, qui avait préparé un masque pour cette entrevue, fut également embarrassé. Des politesses et des compliments de circonstance furent échangés, qui cachaient bien des troubles.

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J'êUis prisent à celte entrevue diplomatique ; sans iue douter combien éliût tendue la situation, je pressentis qu'un UK^me courant d'idées remuait 1rs per- >onnes présentes. M. Loncle me questionna ; madame Loncle me demanda force nouvelles de la ville; il me

I irul qîie j'étais un terrain neutre où les adversaires

reposaient de temps en temps. Seul, .M. Tiude taisait aller celle inoflensive conversation, et paraissait fionteux de son rôle; madame Loncle proposa de faire de la miiiique, et il y eut un petit mouvement de va t vient dans le salon qui sembla ôter un grand poids Tesprit du musicien. Je ne sais si le hasard avait élerminé M. Trude à choisir le trio qui commença la t'ance,raaislWa</i*ode Beethoven était plein de larmes; ' t quand le chaut fut dit parle violon, M. Trude n tira des sons mélancoliques tels que je n'en ai imais entendu. Sans quitter des yeux la partition, il est de toute évidence que madame Loncle regardait le violoniste, et son mari s'agitait dans son fauteuil :

II croisait ses jambes, les décroisait, secouait sou pied romme un homme souffrant. Le fait est que Madame

oncle, assise à son piano, tournait le dos à son mari, t qu'il était inquitt de connaître si elle pouvait comiimniquerdu regard avec M. Trude : a Pardon, madame, dit celui-ci en s'arrêtant tout à coup, je crois qu'il y a une ou deux mesures passées sur ma partie. » Et il s'approcha de madame Loncle pour comparer la partie de violon avec la partition. Aussitôt le mari se

leva bnisquement pour surveiller ce simple rapprochement. La soirée se passa simple en apparence^ mais la figure de M. Lonéle avait varié; il nous salua d'un air triste et résigné, comme un homme qui subit dans son salon des êtres qu'il déteste.

Quoique rien dans la conduite de M . Trude, à celte «ortie, n'eût pu augmenter les soupçons du mari, sa jalousie augmenta. Il se promenait toute la journée seul dans son jardin, pesant une à une les paroles de sa femme, les analysant, les faisant fondre et ne trouvant qu'un doute perpétuel au fond du creuset. En môme temps, il relisait les lettres que sa femme lui avait écrites, et la question qui le tourmentait était : Suis-je revenu à temps? Un jour il demanda à sa femme si elle avait conservé les lettres du musicien, a Vous êtes encore tourmenté, lui dit-elle. — Non, je t'assure. — Cela se voit à la moindre de vos actions. — Je suis curieux seulement de connaître le style de M. Trude. — Je vous ai envoyé une de ses lettres. — C'est l'ensemble que je voudrais lire. — Vous y tenez beaucoup? demanda madame Loncle. — Pasdutout.... cependant.... —Les voici, Monsieur, dit madame Londe, en ouvrant un petit coffret plein de lettres, n

La figure du mari rayonna ; sa main s'élança sur le coffret comme celle d'un voleur, a Si je n'avais craint de renouveler vos soupçons, il y a longtemps. Monsieur, que je vous aurab donné ces lettres. — Des ioapçons I mon amie ; m'en crois-tu capable ? Je te

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laisse, dil-il, un momentsoule Tu pormelsî — Sans

doute, dit madame Loncle. » Le mari ne fit qu'un saut du rez-de-chaussée nu premier étage, où il avait un cabinet, et son premier mouvement fut d'étaler toutes les lettres sur son bureau et d'entre- regarder Tenveloppe, comme hésitant à les lire. Puis il ouvrit les premières, et ayant lu : a Madame, » il passa à d'autres; mais son front se plissa quant il vit en tête : 1 Mon amie. i> Il arriva ainsi à la dernière moitié qui avait pour suscription : <rà Juliette. » — Misérable ! s'écria M. Loncle. Et sa colère ne connut plus de bornes en lisant : a Ma chère Juliette. » Il se leva, ouvrit la fenêtre pour respirer, c^r il se sentait étouffer dans le cabinet. Alors il lut la lettre suivante :

« Ma chère Juliette, quelle soirée nous avons passé hier! C'est trop de bonheur, et je me demande quelle est la peine, quels sont les chagrins qui m'attendent pour me faire payer ces moments heureux. Je n'ai jamais senti la vie comme hier soir en vous quittant ; il me semblait que j'appelais h moi toutes les forces de la nature pour ne pas succomber. Si j étais rentré ainsi dans la ville, on m'aurait regardé sans doute comme un fou ; mais la nuit venait. J'ai descendu les Chenizellrs et j'ai gagné la promenade Saint-Jean ; je me suis jeté sur le gazon, et, pendant une heure, je ne saurais dire quelles pensées roulaient de mon cœur à ma tête. Pensez quel trésor vous m'avez donné, à moi qui n'ai jamais connu l'amour ;

je suis pauvre, je n'ai jamais connu que Taniour dema mère. Elle, j'osais l'aimer en toute sûreté, car j étais certain qu'elle ne me repousserait pas ; mais vous, jeune et si belle, n'était-ce pas une audace sans pareille, que de songer seulement à vous baiser la main ? Kh bien ! j'ai peur de mon bonheur, j'en tremble maintenant; on dirait que j'ai trouvé un portefeuille plein de billets de banque, et je n'en dors plus, je crains qu'on ne me l'enlève. J'ai dit mon secret à la lune, aux étoiles, au soir, à l'air frais de la nuit, à la vieille cathédrale, car on ne saurait garder pour soi un tel bonheur. Je me suis senti un peu soulagé ; malgré tout, je sens combien je vais souffrir pendant les longues heures qui nous sépareront jusqu'à demain. Vous pouvez changer d'ici à demain ; une heure suffit, une minute, que sais-je ? Toutes les fois que je sonne à votre porte, mon cœur bat à rompre ma poitrine ; je ne sais si je vous retrouverai la même. Je vous vois, et n vous ne me regardiez de votre regard caressant la première, je crois que je serais glacial et sans parole. Que voulez-vous ? la misère rend in(}uiet et amène le doute. Je me demande pourquoi vous m'avez aimé ; je ne suis pas digne de votre amour ; je le comprends,. et j'ai peur que vous ne vous lassiez bien vite de ma tendresse. Cependant, après la soirée d'hier, j'ai confiance> je me sens aimé connue j'aime et je ne vois pas de fin. 11 est temps qu'on appelle dans la ville un autre professeur de musique, car je donne des leçons

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bicii a ravenlure. Je n'entends plus uns cioNcs; lis jouent comme il leur plait, et, s'ils no so levaient pas les premiers, dans leur ennui d'apprendre la musique, j'oublierais que je donne une leçon et que l'heure est passée depuis longtemps. De l'endroit où j'étais, la nuit, je voyais votre maison, ou plutôt je la devinais dans robscurité ; c'est ainsi que j'ai entendu sonner deux heures à la cathédrale. Quel bonheur si vous avez entendu ces deux , heures sonner ! Je n'ose y croire. A ce soir, n'est-ce pas, Juliette, ma chère Juliette ! I»

Après avoir lu cette lettre, M. Loncle descendit les escaliers plus vite encore qu'il ne les avait montés, et entra dans le salon en faisant claquer la porte : a Comment, Madame, dit-il, vous osez me montrer une pareille lettre, et vous ne craignez pas ma colère ? Ne croyez pas que je suis indigné de la confession du musicien, non ; mais c'est votre audace qui me confond. Il faut que vous me preniez pour un homme singulièrement épais pour croire que je vais rester

tranquille après de tels aveux Vraiment, je vous

admire ; vous êtes calme comme si je vous parlais

d'une autre L'avez- vous lionc oubliée, cette lettre;

ne vous souvenez-vous plus que chaque mot vous jette la pierre ? Allons, répondez ! On ne se moque pas

ainsi d'un mari > En parlant ainsi, M. Loncle

frappa la petite table à ouvrage d'un violent coup de poing. « Je comprends, dit M. Loncle, qu'on trompo

son mari, cela arrive tous les jours, mais on ne le lui fait pas voir si clairement ; surtout, on ne se pose pas, comme vous le faites, en déesse de Tamitié. Ah ! c'était une amitié que vous offriez à ce M. Trude, à ce

joueur de violon Quelle singulière amitié! Voilà la

première que je vois se traduire ainsi. Vous avez eu peur de son amitié, je le crois bien ; moi aussi, j'ai peur de cette amitié dangereuse, et j'ai raison d'avoir peur. Je n'ai pas lu les autres lettres, je n'ai pas choisi ; si vous voulez, je les brûlerai à l'instant pour ne garder que celle-ci ; mais j'ai vu les progrès rapides que faisait dans votre cœur le joueur de violon. Aujourd'hui madame, demain mon amie, après-demain ma chère amie, enfin le petit nom. Cet homme-là vous a tutoyée, cela se sent. Être tutoyée par un joueur de

violon ! Oh ! S'il ne l'a pas fait dans sa lettre, c'est

que le papier commande encore une espèce de pudeur. Cette fois ne croyez plus que je reviendrai; j'ai été bien lâche le jour de mon arrivée : il me restait encore quelques doutes ; en vous voyant le front si pur, il me semblait que vous ne pouviez cacher aucune faute derrière ; mais votre figure ne change pas. Je vous ai observée quand le joueur de violon est venu : aucune émotion ne paraît dans vos traits : il s'en va, rien ne se voit sur votre figure. Quel masque vous avez su prendre ! — Monsieur, dit madame Loncle en se levant pAle, je vous ai laissé m'insulter sans vous répondre ; je ne vous dirai qu'un mot : Je n'ai manqué

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à aucun de mes devoirs de femme mariée, et puisque la vie ne peut continuer entre nous deux telle que vous la faites aujourd'hui, yvemieUez-moi de me retirer dans ma chambre, d'y vivre seule et de n*en plus sortir. »

Madame Loncle quitta le salon sans que son mari pût trouver une réponse à des paroles si nettes. A vrai dire, M. Loncle n'était pas mécontent de voir se terminer ainsi une pareille scène ; il avait résolu de ne pas faiblir, et il n'y avait d'issue dans cette querelle qu'au cas où la femme .aurait demandé son pardon. La conduite ferme de madame Loncle était pour l'instant un dénoùment satisfaisant ; le mari se dit que le lendemain la recluse sortirait elle-même de sa chambre et viendrait demander grâce ; mais il n'en fut pas ainsi. Par un billet concis, madame Loncle priait son mari de lui faire apporter ses repas par la domestique, et déclarait qu'elle ne mangerait pas si M. Loncle voulait entrer en même temps que la bonne. Deux jours se passèrent de la sorte, longs comme un siècle pour le mari, qui allait du salon au jardin, du jardin au cabinet, ne sachant comment passer son temps ni endormir ses soupçons. La nuit, il se levait et écoutait à la porte de sa femme pour essayer de surprendre quelques pleurs, quelques rêves, quelques confidences jetées au milieu du silence.

Le troisième jour de cette séparation à l'amiable, M. Tnide, qui ignorait ce qui se passait à la maison

(les Chenizelles, vint l'esprit tourmenté, tremblant h ridée de retrouver désormais un mari entre lui et la femme qu'il aimait. Il était facile de lire sur la figure du musicien les nuits sans sommeil, les crises et les violentes souffrances de l'amour. Quoique d'une autre nature, les tourments de M. Loncle pouvaient se deviner. L'entrevue fut singulière entre les deux hommes qui se sentaient blessés l'un par l'autre, a Mon cher monsieur Trude, dit M. Loncle, vous plairait-il de faire un tour de jardin avec moi, en attendant que vous puissiez voir ma femme ? » M. Trude accepta d'un air surpris. « Je vous attendais avec impatience, dit le mari, j'ai un petit service à vous demander. » Le professeur de musique regarda M. Loncle en face pour essayer de saisir d'avance le sens de la conversation qui allait suivre. « J'ai le malheur, dit M. Loncle, d'être un peu froid avec ma femme ; elle s'est retirée dans sa chambre : elle vit seule, elle mange à peine, je ne sais ce qu'elle a, mais je crains qu'elle ne se laisse abattre par la solitude et qu'elle ne tombe malade; j'ai donc pensé à vous pour lui faire entendre raison. ■— Vraiment! s'écria M. Trude, à moi !.... Vous avez pensé à moi ! » Le pauvre maître de musique ne savait s'il rêvait en entendant cette confidence, et la lune eût pris en plein midi la place du soleil, qu'il n'eût pas été plus étonné. 11 se demandait si M. Loncle n'avait pas connaissance de son amour et ne lui tendait pas un piège en ce moment ; il était aussi troublé

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qu'un galopin surpris par un paysan en train de voler des ponnnes. a Madame I^nclo n'est pas souffrante ? denianda-t-il avec anxiété. — Je ne le crois pas, dit le mari, mais elle le deviendra, et moi aussi, car je ne vis pas depuis trois jours. Croiriez-vous que si je voulais entrer dans sa chambre, je crains qu'elle ne se porte à quelque extrémité ? — Mais enfin, dit M. Trude, il s'est donc passé entre vous quelque chose de bien grave ? — Non, dit M. Loncle ; vous savez comme sont les femmes, un rien suffit pour les exaspérer : elles sont entêtées, et quand une fois elles se sont mis quel- (|ue folie dans la tète, le diable lui-même ne saurait i 'arracher. — Alors, dit M. Trude, je vous serai d'une

maigre utilité. — Pardonnez-moi; ma femme a de

• lamitié pour vous; elle sait combien vous lui êtes dévoué, elle vous écoutera. — J'y cours, dit le musicien. — Attendez un peu, mon cher monsieur Trude, j'ai encore un autre service à vous demander ; promettezmoi de ne pas dire à ma femme que c'est moi qui vous ai invité à faire cette démarche. — Je vous le promets. Monsieur. — Comme ma femme refuserait, sans doute, de vous ou>Tir si elle me savait dans la maison, je m'en vais faire en sorte qu'elle m'entende sortir. J 'rai le chien promener : quand il sort, il fait

i;^ ,i de cris; madame Loncle sera certaine que

je sub parti. Alors, il est présumable qu'elle vous recevra. Mon cher monsieur Trude, engagez-la à plier un peu son caractère ; qu'elle reprenne sa manière de

vivre habituelle, car je n'existe plus; dites-lui combien vous m'avez trouvé changé, les traits altérés N'estce pas, mon cher monsieur Trude? s'écria-t-il en prenant la main du musicien. — Vous pouvez compter sur moi, » dit M. Trude.

Quand le musicien eut dit son nom à la porte de la chambre de madame Loncle, il entra sans difficulté, c Cest vous, dit-elle, vous la cause de tous mes malheurs, vous qui venez me voir ; partez. Monsieur, partez, je vous en prie, o Le musicien s'était jeté aux pieds de madame Loncle. a Laissez-moi, Monsieur, disaitelle, laissez-moi. Pourquoi venir me troubler ?» Le premier moment de Texal tut ion passé. \o musicien dit qu'il avait été envoyé par M. LoncK malheu-

reuse femme se demanda quelle pouvait être l'idée de son mari. Elle raconta tout ce qui s'était passé dans les plus grands détails. Alors M. Trude manqua à sa promesse» et dit la singulière mission dont il était chargé. « Retourner auprès de mon mari !... Jamais, dit madame Loncle ; j'aime mieux la solitude absolue. Vous voyez quel caractère il a : plein de violence aujourd'hui, demain plein de faiblesse. Ses soupçons ne s'endorment que pour se réveiller plus terribles un moment après. La paix ne rentrera dans mon ménage que du jour où j'aurai avoué une faute dont je suis innocente. Ah ! Monsieur, pourquoi vous ai-je rencontré ! »

M. Trude se releva, car il était toujours aux genoux

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de madame Lonclc, et il abandonna ses mains, qu'il mon " ' SCS larmes. «Mon parliest pris,M;uiame, dit-ii :. . nient. — Mon Dieu, s ecria-l-ello avec inquiétude, quel parti !... Vous me faites trembler I » Comme le musicien ne repondait pas : a Je vous en prie, dit-elle, ne vous laissez pas emporter. Dites-moi, je veux le savoir. » Elle lui prit la main : « Que je suis donc malheureuse de vous avoir aimé î — Vous m'avez donc aimé !... Vrai?» s'écria M. Trude d'une voix telle que la langue est impuissante à rendre un tel accent.

Deux heures se passèrent dans Poubli des choses de la terre, lorsque la sonnette retentit brusquement : « Mon mari rentre, s'écria madame Loncle, partez... qu'il ne vous voie pas. — Adieu, amie, dit le musicien. Quand nous reverrons-nous ? — Dieu le sait, » dit-elle. Au bas de l'escalier, le musicien rencontra M. Loncle, qui semblait attendre avec la plus grande impatience. « Eh bien ! d dit le mari. Mais le musicien fit un geste inexplicable du bras, passa rapidement devant M, Loncle sans dire un mot, et s'enfuit plutôt qu'il ne sortit de la maison des Chenizelles. «Elle l'aura rendu fou, » se dit M. Loncle. Et il monta à la chambre de sa femme, frappa, pria, supplia pour être reçu ; mais tous ses efforts restèrent sans résultat.

• soir seulement, la bonne apporta à M. Loncle une lettre de sa femme, o Vous avez voulu. Monsieur, lui

écrivait- elle, l'aveu de ma faute pour recouvrer la tranquillité. Aujourd'hui seulement, je peux vous le faire complet. Vous seul êtes cause de tout ce qui est arrivé. Je me sentais assez forle pour résister, mais vous l'avez voulu ; je ne vous demande qu'un service : c'est de me laisser maintenant me retirer dans une maison religieuse et y pleurer en paix ma faute. »

L'année 1834 comptera longtemps dans la vie des habitants de la petite ville de L.... Tout le pays put lire, dans la gazette locale, la correspondance intime du mari, de la femme et du musicien, et connaître ainsi les mystères de la maison des Chenizelles. Dans sa douleur, M. Loncle, ayant en main les fatales preuves, courut la ville; et à chaque personne qu'il rencontrait, il rendait compte de son malheur. C'est ainsi qu'il alla raconter ses douleurs au procureur du roi, qui trouva l'affaire piquante, et fit merveille dans un plaidoyer sur l'adultère dont on parle encore : et c'est ainsi que je fus initié comme témoin, au début de la vie, à l'étrange problème du mariage.

Mars 1862.

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