‹ Les premiers beaux joursChapitre 9 sur 33 · LK · texte numérisé non relu

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On pourrait trouver dans Paris un certain nombre «le Parisiens qui n'ont jamais pénétré dans Tile Saint- Louis et qui, s'ils y mettaient le pied, en reviendraient plus étonnés que d'une petite ville de province*. C'est surtout le soir que l'île prend une physionomie pari(Te : séparée du Paris bruyant par deux bras de t .. .^ ic qui l'entourent comme d'une ceinture, n'olFrant à ses habitants que des ponts assez éloignés pour passer Teau, l'ile est depuis longtemps habitée par des rentiers et de petits bourgeois tranquilles, économes, sortant peu et se couchant de bonne heure. Il fut même une époque peu lointaine (quoique bien éloignée déjà, 4 considérer les événements qui se sont passés depuis) où l'habitant de l'ile Saint-Louis sortait le moins possible par économie ; le péage d'un sou sur le pont constituait une forte dépense pour un modique budget ; à moins de faire un long détour, on comprend quelle imposition indirecte ce péage constituait pour une famille de dix personnes qui ne dépen-

sait pas moins de trois cent cinquante francs par an ù passer les ponts^ en obéissant à de fréquentes manies de locomotions. Aussi pouvait-on présumer par avance du caractère profondément sédentaire d'une famille qui allait se loger h VWe Saint-Louis. Les logements y étaient meilleur marché que dans le centre de Paris ; mais ce bon marché disparaissait devant Pimpôt des ponts. Plusieurs avantages hygiéniques étaient attachés à ces logements vastes, larges, bien aérés, hauts, n'ayant pas subi les modes d'architectes modernes qui dénomment appartement trois ou quatre pièces qu'il y a cinquante ans on traitait de cabinets. Beaucoup d'hôtels de l'ancienne noblesse, de maisons de gros bourgeois restèrent ce qu'ils étaient dans le principe, avec leurs vastes pièces, leurs immenses cheminées, leurs larges escaliers, et celte grandeur d'espace, qu'en présence des maisons étriquées d'aujourd'hui, on pourrait croire celles d'il y a moins d'un siècle, avoir «été construites pour des géants. L'air de la Seine, le voisinage du jardin des Plantes, auquel on parvenait par un pont non payant, la tranquillité proverbiale de l^île, l'absence presque complète du bruit de voitures, créèrent cependant des avantages assez rares dans Paris pour que l'île fût toujours habitée.

. Mais les soirs d'hiver, un provincial se ftit cru dans sa sous-préfecture : à partir de sept heures les boutiques étaient feri^ées, les grandes rues mal éclairées. S'il \

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avait du gaz, on ne savait le dire, car il semblait sur cette terre tranquille à la lueur de réverbères en mauvais état ; les grandes fenéires protégées par dos volets de bois intérieur ne laissaient échapper aucun filet de lumière. Là seuleanent s'entendaient les clociies de Notre-Dame auxquelles répondaient timidement celles de Saint-Louis-en-1 lie. Le vent, la neige, la pluie, la grêle étVient les seuls habitants de ces rues, surtout le vent qui, chassé pour ainsi dire de Paris par les hautes constructions, aimait à venir prendre ses ébats dans ce lieu désert. De la Seine s'échappent de muets brouillards semblables à des patrouilles grises qui s'avancent discrètement sur les quais, gagnent les rues, pénétrent dans les ruelles et impasses, et entrent à pas de loup dans les maisons dont on n'a pas fermé les portes.

C'était pourtant dans cette petite ville morte que le célèbre Valentin, connu de tout Paris par son caractère gai et aventureux, avait transporté son mobilier, sa joie et sa jolie maîtresse, Violette Taffin. Valentin, dévoré d'une passion frénétique pourla musique, ne trouva que Tile Saint-Louis pour loger sa collection d'instruments et de curiosités. Aussi fut-il bientôt remarqué de tous les habitants de l'île par ses façons d'agir, par ses fréquentes sorties, parla prodigieuse quantité d'instruments qu'il apportait ou qu'il emportait, enBû par le sans-souci qui régnait dans ses vêtements. Valentin représenta Vart et la fantaisie dans une petite

ville de six mille bourgeois curieux, et le bruit de ses aventures retentit plus d'une fois dans les salles tristes et monotones du café Savant^ ainsi nommé du nom de son propriétaire.

Il entrait dans le caractère de Valentin de ne s'effrayer d'aucun obstacle, et môme de se jeter le plus souvent dans des entreprises qui auraient fait le malheur d'un être plus raisonnable ; lorsqu'il se présenta pour louer un appartement, la portière le prévint que la maison étant habitée par des locataires très-tranquilles, son système était de ne pas ouvrir la porte passé neuf heures du soir. Valentin avait pour habitude de ne rentrer qu'entre minuit et une heure du matin : un autre n'eût pas conclu le bail ; sans manifester la moindre surprise, le musicien déclara qu'il venait habiter l'Ile Saint-Louis pour des motifs de tranquillité et qu'il' était rare qu'il ne fût pas couché il huit heures; mais il sous-entendait jésuitiquement huit heures du matin. Après diverses questions de la portière qui avait pour mission de ne pas recevoir dans la maison de ménage chargé de trop jeunes enfants, après interdiction de chiens et d'états à marteaux, Valentin se ^nontra tellement exaspéré contre la famille, les anijaaux, les menuisiers et les serruriers, que la portière crut avoir trouvé une perle dans sou nouveau locataire.

L'engagement signé, Valentin transporta un à un, avec prudence, ses instruments de musique qu'il n'osait

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aux voitures de déménagement, et les violons, lesvioloncelles, les altos, les guitares et les mandolines traversèrent la porte cochère de la maison qu'ils allaient faire tressaillir. Jusque-là ces instruments de petit format n'avaient pas effarouché la portière qui eut seulement une révélation à l'entrée d'une énorme et vieille contre-basse gothique, noire et construite sans la délicatesse moderne, a Seigneur ! dit-elle k Valentin qui portait rinstrumeiit avec un de ses amis, est-ce encore une musique? — Oui, dit-il en soupirant; mais on n'en jouera pas ici, la maison n'est pas assez solide. Le jour suivant Valentin entra triomphalement dans la maison tranquille avec un vieux serpent de cathédrale, d'une taille inaccoutumée : les plis et replis de cet instrument noir et bizarre qui frappe l'imagination des enfants et des paysans, parurent encore plus menaçants à la portière que la vieille contre-basse. Elle resta réfléchie le restant de la journée, se demandant quelle était la profession de Valentin qui avait déclaré ne rien faire et qui lui apparaissait comme un gnome destiné à troubler son repos. L'idée lui vint d'aller trouver le propriétaire et de l'informer de la multitude d'instruments qui entraient à tous moments dans le logement du musicien qu'elle commençait à prendre pour un mauvais génie, car le soir même de l'apparition du serpent, Valentin amena un autre animal bien plus terrible, à en juger par sa gueule hideuse qui apparaissait sous son manteau et qui n'était autre que

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le pavillon (riin bucsin, sorte de trombonne-bassc dont on ne se sert plus aujourd'hui, et qui était décoré d'une tAte de dragon, ouvrant la gueule, montrant de longues dents blanches, les yeux hors de la tête, le tout peint brutalement decouleurs rouges et vertes.

Peut-être les craintes de la portière eussent-elles été calmées, si Valentin lui avait confié l'administration de son appartement, mais il n'en dit pas mot et ne donna pas à entendre qu'il eût besoin d'une femme de ménage. Cependant, après deux jours et deux nuits de troubles et d'inquiétudes, la portière se rassura en n'entendant parler d'aucun dégât commis par les monstrueux animaux de musique que le nouveau locataire avait introduits dans la maison. Valentin se conduisait prudemment et ne voulait pas encore se faire un ennemi de la portière. Chassé de son précédent appartement pour bruits musicaux, il s'était laissé aller à ne pas chercher de logement ; il ne fut que deux jours avant l'expiration du terme qu'il se mit en quête d'un appartement. Par une idée bizarre il choisit Hle Saint-Louis pour y fixer son domicile, et pour s'éviter la i)eine de chercher, il prit le premier logement qui lui tomba sous la main, sans s'inquiéter des clauses et des charges verbales qu'on lui imposait; mais il avait une idée fixe, c'était de dissimuler et de rester au moins six mois dans son nouvel appartement. Or, les logements (le moins de cinq cents francs ne se louent à Paris que pour trois mois , et il est permis au proprié-

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