LES PRELUDES DE LA REVOLUTION
Rodolphe IL — La Bohème dans les dernières années du xvi» siècle. — I. Le Consistoire utraquiste. — Les Frères; leur activité littéraire : les cantiques; la Bible de Kralitse ; Catéchismes et Confessions. Ecoles. Rapprochement toujours plus marqué avec les Calvinistes. Influence morale et causes de faiblesse. — Les Luthériens : immense supériorité numérique, anarchie morale. — La réaction catholique ; les Jésuites. Premières mesures contre l'hérésie. Diètes de i585 et de i6o3. — Veiiceslas de Boudova. — IL La Constitution : le roi et les diètes. Les paysans et les seigneurs. — Situation matérielle: les finances. — III. Les mœurs publiques. — La littérature. — L'indépendance nationale et l'immigration étrangère. — La guerre civile imminente.
La plupart des Luthériens sont aussi sévères pour Rodolphe qu'indulgents pour Maximilien, et leur sévérité est quelque peu excessive comme leur indulgence n'est pas toujours justifiée. En réalité, les défauts de Maximilien reparaissent chez Rodolphe, et si les conséquences en semblent plus fâcheuses, ce n'est pas toujours qu'ils soient beaucoup plus marqués. Dans les malheurs qui attristent son règne, le souverain a sans doute sa très large part de responsabilité, mais il convient d'ajouter que la situation dont il avait hérité était des plus difficiles; la tâche était autrement aisée de succéder à Ferdinand qu'à Maximilien. L'Europe centrale est de plus agitée, dans le dernier quart du xvi' siècle, par une fièvre dont l'intensité s'accroît sans cesse jusqu'à l'épouvantable crise de la guerre de Trente- Ans. Les Catholiques qui, depuis i555, ont secoué leur engourdissement, ne dissimulent plus leurs espérances de domination; exaspérés par leurs défaites, les Protestants, après une longue période de torpeur, se rassemblent pour un suprême effort : les passions arrivent à leur dernier
degré de violence et appellent les solutions extrêmes; au milieu de ces fureurs réciproques, les compromis et les tergiversations n'ont plus de raison d'être, et la politique de bascule qu'avait pratiquée Maximilien sans trop de peine, est condamnée à d'irrémédiables désastres. Pas plus que le fils, le père n'aurait sauvé l'État d'un naufrage au milieu de cette tourmente.
Nous ne voyons pas en effet que les procédés à l'aide desquels Rodolphe essaya de gouverner aient été très différents de ceux qui avaient à peu près réussi à son prédécesseur. Tout ce qu'il est juste de dire contre Rodolphe, c'est que les mobiles de sa conduite étaient d'ordre un peu inférieur. L'attitude de Maximilien et son inertie s'expliquent, au moins en partie, par une horreur instinctive des querelles religieuses et la vague intuition d'un régime de tolérance ; Rodolphe ne désire pas la réconciliation des sectes, bien qu'il n'ait pas la fermeté nécessaire pour se mettre résolument à la tête de celle d'entre ellesdont il poursuit le triomphe. Ses hésitations ont leur source, non dans la supériorité d'une intelligence qui a traversé bien des incertitudes et qui en a conservé un certain respect de la liberté, mais dans la médiocrité d'un courage que les luttes fatiguent et déconcertent. Cette différence essentielle entre le père et le fils venait moins de la nature que de l'éducation. Maximilien s'était développé surtout sous l'infîuence allemande, il avait respiré une atmosphère moins chargée de fanatisme. Rodolphe avait été élevé par les Jésuites; tout le prestige de leur art n'avait pas transformé en un soldat intrépide de la foi un prince sans courage et sans virilité ; seulement, chez lui, si le cœur était faible, la conviction n'était pas chancelante. A ce point de vue, il sert comme de transition entre Maximilien et Ferdinand II, plus docile que celui-là, moins ferme que celui-ci.
Il croyait comme Philippe II que le devoir des souverains et leur intérêt étaient d'écraser l'hérésie et de supprimer cette liberté de conscience que leur avait imposée le malheur des temps. Rien de surprenant aussi à ce que son
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arrivée au trône ait été accueillie par les dissidents avec une extrême défiance. Il trompa leurs craintes comme Maximilien avait déçu leur espoir. C'est que ce n'était pas assez d'une bonne volonté platonique pour ramener à l'E^glise une nation séparée de Rome depuis plus de deux siècles; il y fallait des qualités et des défauts qui lui manquaient également. Voluptueux plutôt qu'ambitieux, sa piété même était celle d'un dilettante. Gomme son père, il aimait la musique, les arts, les femmes. L'instinct héréditaire s'était à la fois exagéré chez lui et affiné. Son goût était plus sûr, ses collections plus riches; mais, absorbé dans ses distractions, il n'apportait aux affaires ni attention suivie ni intérêt sérieux. Comme il était à la fois vaniteux et paresseux, il tenait surtout à l'apparence du pouvoir et en déléguait l'exercice à des conseillers souvent incapables ou improbes. Son indolence, plus encore que ses convictions, fit souvent de lui un jouet aux mains de quelques ministres fanatiques et il se jeta à leur suite tête baissée dans des conliits qu'il n'avait pas toujours prévus ; l'extrême péril ne l'arrachait pas d'ordinaire à son indifférence, et les expédients désespérés que lui suggérait son imagination fantasque, mal combinés et mal soutenus, l'acculèrent à une irréparable catastrophe.
Son règne fut malheureusement assez long pour que ses défauts eussent le temps de produire tout leur effet, d'autant plus qu'ils étaient de ceux qu'aggrave la vieillesse. L'expérience apaise les violents et les années assagissent les agités; l'âge affaiblissait chez Rodolphe ses très médiocres facultés actives, précisément à mesure que les difficultés croissantes exigeaient une volonté plus sûre et une main plus ferme. Il sacrifia toujours plus le soin des affaires à ses distractions ou à ses plaisirs, s'entoura d'intrigants et d'aventuriers et demanda à l'astrologie ou l'alchimie l'oubli de ses déboires. Sa raison s'égara et il eut de véritables crises de folie qui quelquefois se prolongèrent des mois entiers. Le trône parut vacant : la tentation devint trop vive pour les mécontents qui voulaient secouer l'auto-
rite ou pour les ambitieux qui convoitaient le pouvoir. A la même époque, dans l'Europe entière, Catholiques et Protestants étaient en armes. Les défenseurs de la foi n'attendaient qu'un prétexte pour ouvrir la croisade contre l'hérésie, et les Réformés, avertis par de brusques rafales de l'orage imminent, comprenaient la nécessité de mettre à l'abri de toute discussion leurs libertés religieuses et politiques; en présence de l'attitude de leurs adversaires, la plus élémentaire prudence leur ordonnait de faire sanctionner solennellement les promesses qu'ils avaient arrachées aux souverains et par lesquelles ceux-ci ne se considéraient pas comme liés. La tempête qui pesait sur l'Europe, creva sur l'Autriche, hâtée sans doute par les fautes de l'Empereur, mais aussi parce que les factions y étaient plus violentes, la situation plus tendue et plus incertaine,— parce que, de plus, les Habsbourgs, par position sinon par caractère, étaient les chefs de la coalition réactionnaire et que l'avenir du Protestantisme dépendait en grande partie de l'autorité qu'ils exerçaient sur leurs sujets immédiats. Les troubles qui remplissent la seconde partie du règne de Rodolphe ne sont ainsi qu'un épisode d'une crise universelle, et le début de la bataille décisive qui se livre au xvii' siècle entre les défenseurs et les adversaires de l'Unité romaine '.
I. 11 n'a paru aucun travail important sur Rodolphe 11 depuis la publication de l'ouvrage de Gindely, Rudolf II und seine Zcit, 2 vol. Prague, 1868.
— Gindely me parait en général un peu sévère pour Rodolphe, et surtout beaucoup trop favorable à Mathias. — Comp. sur Rodolphe, outre les études que nous signalerons plus loin, Khcvenhiller, Annales Ferdinandei (à partir de 1578), Leipzig, 1716, 14 vol.; — Riidolphi II Imper, epistolœ ineditœ, publiées par Pace, Vienne, 1771. — Theiner, Annales ecclésiastiques.
— Les mémoires de Duplessis-Mornay sont une source très précieuse pour l'étude de la politique protestante vers cette époque. On trouvera tous les renseignements bibliographiques nécessaires sur les événements d'Allemagne dans Stieve, Die Verliandlungen uber die Nachfolge Kaisers R. II. Munich, 187g, et dans Bezold, Kaiser R. II und die heilige Liga, Munich, i883.
SITUATION RELIGIEISE
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Les premières années du règne furent en somme assez paisibles. L'échec réel de la diète de id-j5 avait laissé parmi les Protestants une certaine fatigue. Les Défenseurs, sans autorité, avaient bientôt donné leur démission. A deux reprises, les Etats prièrent Rodolphe de leur restituer le droit de nommer le Consistoire utraquiste, mais leurs réclamations furent présentées avec beaucoup de timidité et facilement écartées '. La noblesse protestante paraissait décidément aussi incapable d'insurrection hardie que de soumission réfléchie; elle désirait par-dessus tout qu'on n'exigeât pas d'elle d'héroïsme. Pourvu qu'elle ne fût pas trop directement attaquée dans ses prérogatives, elle suivait les événements d'un œil indifférent, insoucieuse de l'avenir, satisfaite de la tranquillité momentanée dont elle jouissait, témoin impassible de la décomposition qui minait les forces vives du pa3s. Le train des choses continuait auquel on était accoutumé depuis tant d'années: les Catholiques s'organisaient, les Luthériens observaient avec une jalousie inquiète les progrès de l'Unité, les Frères hésitaient, l'Utraquisme finissait de mourir.
De celui-ci, il serait permis de ne plus parler, si, de temps en temps, les anciens projets de Ferdinand n'étaient revenus à la surface et si les ministres de Rodolphe n'avaient essayé de se servir du Consistoire pour combattre la propagande protestante. Il n'était plus qu'une machine de guerre dont jouaient les Catholiques et un fantôme qu'ils essayaient en vain de galvaniser. Le rôle qu'on lui imposait augmentait son impopularité et les Luthériens avaient plus de mépris et de haine pour les Administrateurs utra-
I. V. la réponse de Rodolphe aux demandes des Etats (fin juin i584), publiée par Borovy, (Martin Médek archev. de Prague, p. 170).
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quistes que pour rarchcvcquc. L'irritation était viv<i surtout contre lui dans les villes; presque toutes protestantes, elles étaient désagréablement surprises de temps en temps par les mandats royaux c[ui rappelaient les anciens édits, condamnaient les nouveautés et ordonnaient de remplacer les prédicateurs suspects par des prêtres régulièrement consacrés '. Le seul effet de ces mandats était d'entretenir dans le pays un sourd mécontentement et une constante incertitude sans profiter sérieusement à l'autorité du Consistoire. A Prague même, où sa clientèle avait toujours été plus fidèle et où la surveillance plus rapprochée de la cour contenait l'audace des novateurs, les Administrateurs subissaient de constantes avanies. Même les conseillers, choisis par le roi et courtisans timides du sous-chambellan, traitaient avec un sans-gêne hautain le chef de l'Église nationale, lui faisaient faire antichambre, daignaient à peine lui offrir un siège. A la procession du Saint-Sacrement, deux ou trois membres représentaient la municipalité : les employés assistaient des fenêtres à la cérémonie, en faisant des gorges chaudes. Aux autres processions, personne, sauf deux ou trois vieilles femmes, à demi-mortes ^. — Dans les villes de province, la situation était pire encore : les magistrats ne communiquaient même pas aux conseils les lettres de l'Administrateur, supprimaient les anciennes cérémonies, refusaient de recevoir les prêtres que nommait le Consistoire, soutenaient ceux qu'il dénonçait, ne répondaient pas à ses demandes. Sûrs de trouver des protecteurs, les prêtres jetaient au panier ses citations et lui renvoyaient ses instructions sans les ouvrir. Dieu sait pourtant que ses prétentions étaient modestes : il n'exigeait ordinairement
1. 23 oct. 1584, mandat relatif aux hérétiques de Tabor {id., p. 177); mandat du 23 mai i586: les autorites et les corporations devront prendre part aux processions. Mandats de 1584 et iSSg contre les Frères et les sectesj etc.
2. Les actes du Consistoire ne sont qu'une suite de lamentations : « Depuis le commencement, il n'a pas été traité avec autant de légèreté et de mépris que maintenant. » Actes du Consist. utraq., p. 181 ; cp. ses plaintes, p. i83, i85, 188, 191, 195, totites de i58q.
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des coupables ni rétractation ni pénitence, tout au plus une promesse de ne plus retomber dans les mêmes erreurs; pour plaire aux municipalités, il consentait à confirmer la nomination des curés qui lui étaient le plus justement suspects. Inutiles lâchetés : il n'obtenait même pas l'apparence de satisfaction dont il se fiJt contenté. En dehors des villes, son autorité était plus vaine encore : à peine çà et là une quinzaine de nobles entretenaient encore des relations avec lui. Sa juridiction n'était plus respectée par personne. Dans les questions qui avaient toujours relevé des tribunaux ecclésiastiques, dans les causes de mariage par exemple, les justices municipales s'attribuaient une compétence souveraine et ne tenaient aucun compte des lamentations de l'autorité ecclésiastique.
Ce malheureux Consistoire, abreuvé de mépris et de dégoûts, mendiait un appui de tous les côtés, — auprès du roi, des Catholiques, de l'archevêque, mais il ne récoltait partout que des déboires et on lui marchandait une indifférente et hautaine protection. Depuis ibji, il ne se composait plus que de quelques vieillards qui suppliaient le souverain de les relever d'un poste où ils ne rendaient aucun service ; pendant de longues années, leurs plaintes n'eurent aucun écho. Quand Rodolphe eut enfin consenti à leur donner des remplaçants, le nouvel Administrateur, Venceslas Bénéchovsk}^ essaya à force d'humilité de mériter la bienveillance de l'archevêque, prêta serment d'obédience (i58i) ', accepta les décrets du Concile de Trente, « parce que le parti utraquiste ne se sépare en rien de ceux qui communient sous une seule espèce - ». — Que représentait-il dès lors et à quoi bon son existence? On le lui faisait comprendre. L'archevêque ne lui refusait pas sa haute bienveillance, mais à condition qu'il reconnût sans équivoque son autorité suprême; il avait pour lui non seulement la logique des événements, mais la volonté de Rodolphe, qui, tout en maintenant par po-