Deux étaient l'œuvre des Frères, l'une de Loukach
3 I 2 LA Bini.E 1)K KRALITSE
à Jean Énéas. La nouvelle de leur projet s'était répandue et avait provoqué une certaine inquiétude parmi les (Catholiques. L'évéque d'Olomouts avait obtenu de Maximilien un mandat qui défendait aux Frères de rien imprimer sans une autorisation supérieure; une loi de Rodolphe sur les imprimeries avait surtout en vue la Bible projetée. Ces difficultés ne les arrêtèrent pas; ils trouvèrent d'ailleurs un appui aussi généreux que sûr dans les seigneurs de Ziérotyn. Commencée à Évantchitse, la Bible fut terminée à Kralitse : on la désigne encore sous ce nom. Elle se composait de 6 volumes in-quarto, dont le premier parut en 1 579 et le sixième, qui renferme la traduction du Nouveau-Testament par Blahoslas, en 1593, Le papier est solide, l'impression très soignée; sur les marges extérieures se trouvent les notes, sur les marges intérieures des renvois aux passages semblables et de courtes indications du sujet. Les Anglais n'eurent qu'un demi-siècle plus tard une traduction fidèle de l'Écriture; celles que possédaient les Italiens et les Français ne sauraient à aucun point de vue être comparées à l'œuvre originale des Frères, celle de Luther même lui est fort inférieure; « rares sont les peuples, dit très justement Komensk}^ qui ont entendu dans leur langue les apôtres et les prophètes parler dans un style aussi exact et aussi clair '. »
Le Commentaire, très développé et très intéressant, témoigne d'une érudition remarquable pour l'époque; les traducteurs connaissent non seulement les Pères de l'Éalise et les classiques grecs et latins, mais l'archéologie hébraïque; les renseignements historiques et philologiques sont nombreux et aussi exacts que le permettaient les connaissances scientifiques du siècle. Mais en même temps, les auteurs n'oublient jamais que leur premier devoir est d'élever les âmes vers Dieu, et la Bible de Kralitse est ainsi une mine précieuse d'indications sur l'état moral de la société
I. Cité par Chrnaha, qui a publié sur la Bible de Kralitse trois importants articles, Tchas. tcltesk. M. 1878.
LA BIBLK DE KRALITSE 3l3
contemporaine et sur les véritables croyances de l'Unité. La forme est admirable. On a relevé çà et là quelques contre-sens, quelques négligences, on a reproché aux traducteurs de rendre quelquefois le même mot du texte grec ou hébreu par des mots différents ; ce ne sont là en somme que des vétilles qui n'enlèvent rien à la valeur de l'ensemble. Komensky avait raison de dire que l'Unité n'avait pas été stérile puisqu'elle laissait au monde l'exemple d'une discipline très pure, d'une morale sans tache, et la Bible de Kralitse. Les Catholiques eux-mêmes, tout en accusant volontiers les Frères d'avoir altéré la parole divine, rendirent en général justice à ce grand effort. « Au témoignage de tous les savants, lisons-nous dans un traité de 1668 dont l'auteur est un Jésuite, dans aucun livre on ne trouve une langue plus belle, plus pure, plus réellement tchèque. Le style mérite d'être loué au delà de toute mesure. » Lorsqu'ils publièrent une traduction de la Bible, les Jésuites s'inspirèrent souvent du travail des Frères, et quand leur élève, le prêtre Faustin Prochazka, voulut corriger cette Bible de Saint-Venceslas, assez médiocre, il se rapprocha plus encore de la Bible de Kralitse et reconnut hautement les services rendus par l'L^nité à la littérature tchèque. C'est que, chez les Frères, se maintenait l'esprit démocratique et qu'ils n'avaient pas perdu le contact avec le peuple; leurs études ne les avaient pas éloignés de la nation, et ils puisaient aux sources mêmes de la langue. Il y avait eu avant eux de grands écrivains, mais c'est de ce moment que date la langue classique. La Bible devint la lecture de tous, prêtres et laïques, seigneurs et serfs, riches et pauvres, on la citait sans cesse, on la savait par cœur et l'on y apprenait en même temps qu'à connaître la parole divine, à parler le pur et vrai bohème. On a comparé l'action de la Bible de Kralitse sur le tchèque à celle de la Bible de Luther sur l'allemand; peut-être n'est-ce pas encore assez dire, et depuis lors jusqu'à aujourd'hui, tous les grands écrivains tchèques se sont formés à cette école.
Les Frères semblent avoir eu conscience du rôle d édu-
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cateurs qu'ils étaient appelés à remplir; leur patriotisme, trop chrétien pour être belliqueux et exclusif, prend sa revanche sous cette forme littéraire. Leurs écrivains établissent les règles de la S3mtaxe et de l'orthographe, épurent et enrichissent le vocabulaire, et grâce à eux, la période atteint une ampleur, une majesté et une harmonie inconnues auparavant. Tous ceux qui tiennent une plume sont directement ou indirectement leurs élèves, et quels noms pourrait mettre le xvi'^ siècle à côté de ceux de Blahoslas, Ziérotyn, Boudovets, Komensky, Skala et Slavata, qui tous ont fait partie de l'Unité ou ont passé par les écoles des Frères ?
Leur influence ne s'exerce pas seulement sur la langue et sur le style; toute la production du siècle est imprégnée de leur esprit. La littérature du xvi^ siècle, où les œuvres d'imagination de quelque valeur sont si rares, — grave, avec un air d'austérité un peu froide, sans beaucoup de couleur et d'éclat, mais honnête et sérieuse, plus désireuse d'instruire que de plaire, — reflète la méthode et la pensée dominante de ces jansénistes qui ne songent qu'à faire leur devoir et non à étaler leurs grâces. Ce qui fait leur mérite littéraire, c'est la droiture de leur cœur. Ils n'écrivent que pour prouver quelque chose, réfuter une objection, rétablir les faits ou rappeler les traditions.
Dispersés, obligés de se cacher, en proie aux dénonciations et aux calomnies, les Frères étaient tenus à des précautions particulières pour conserver les mandements de leurs évèques, les résolutions de leurs sAnodes, le souvenir de leurs martyrs, en un mot tout ce qui constituait la personnalité de leur Eglise; aussi de très bonne heure ils eurent des archives dans lesquelles furent conservés tous les actes importants. Elles brûlèrent en 1546, furent reconstituées grâce surtout à Jean Tchern}^ et à Blahoslas, et furent continuées depuis lors avec beaucoup de soin. Les treize volumes in-folio de Herrnhut ' et le volume qui est
I. Herrnhut, en Saxe, est le centre de la nouvelle Unité des Frères Moraves. Les émigrants moraves y trouvèrent asile sur les terres du comte Zinzendorf; aujourd'hui un millier d'habitants.
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conservé au Musée Bohême sont une des plus précieuses sources de Ihistoire tchèque au xyi' siècle '. La tentation était naturelle et louable de mettre en œuvre ces matériaux : aux compilateurs succédèrent les chroniqueurs, puis les historiens.
L'école historique tchèque avait produit au commencement du siècle une œuvre de premier ordre dans le récit du notaire Bartoch, qui nous a tracé un tableau si animé et si vivant de la rivalité de Pachek et de HIavsa. Il n'avait pas eu de successeur. Le livre de Sixte d'Ottersdorf n'est qu'un recueil de documents sur la révolte de 1647. Depuis lors, l'histoire n'était plus représentée que par des humanistes qui parlaient latin en tchèque et jetaient sur les événements le voile nuageux de leur pompeuse rhétorique. Un écrivain cependant fait tache au milieu de cette école ampoulée et monotone, c'est le fameux Hajek de Libotchan. Les écrivains de la nouvelle école le traitent durement, et leur rancune est justifiée : il n'avait pas l'ombre de critique et il est l'auteur responsable ou le propagateur bénévole des sottes légendes qui ont, jusqu'à nos jours, défiguré l'histoire tchèque. Malgré tout, il ne manquait pas de talent; son récit est simple, clair, amusant; il s'est pénétré de l'esprit des anciennes chroniques, et, s'il est un guide détestable, il éclaire d'une vive lumière l'état intellectuel et moral de ses contemporains -. Il n'était pas suspect d'hérésie, et pendant
1. On les désigne ordinairement sous le nom de volumes de Lissa. Après l'incendie des archives de Litomychl en 1546, Tcherny et Blahoslas réunirent ceux des anciens souvenirs qu'ils purent recueillir. Lors de la ruine du Protestantisme en Bohème, la ville polonaise de Lissa devint le principal centre de l'Unité et c'est là que furent apportées les archives. Lissa fut détruite par les Polonais, dans la guerre contre la Suède, en i656; elle se releva assez vite de ses ruines, mais ce tut un coup mortel pour l'Unité. En i836, on trouva dans l'église de Saint-Georges i3 volumes qui furent acquis par les Frères Moraves au prix de 5oo thalers. Les volumes de Lissa sont la principale source de l'histoire des Frères de Gindely; ils ont été étudiés aussi par Reichel, IZusœt^e iind Berichtigiingen {u Johannes Plitt Denkwiirdigkeiten, 1844}, par Palatsky et par GoU.
2. Hajek (f i553) était un prêtre catholique; de mœurs douteuses et sans grand scrupule, il fut pendant presque toute sa vie en difficultés avec ses chefs. Quelques Utraquistes et quelques Catholiques n'en eurent pas moins la pensée de lui contier la rédaction d'une chronique qui devait être une ré-
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les jours de tyrannie, lorsqu'il suffisait qu'un ouvrage fût écrit en tchèque pour être saisi et brijlé, lui seul trouvait grâce aux yeux des Jésuites. Les lecteurs se plaisaient à ce roman qui fourmille de détails pittoresques, et, grâce à lui, quelques noms et quelques légendes se conservèrent dans le peuple, dernières miettes de l'histoire nationale, faibles liens qui rattachaient le présent au passé. Par un de ces hasards étranges qui renversent toutes les prévisions, l'historiographe officiel maintint la mémoire vague des anciens jours d'indépendance, et si le souvenir des hérésiarques ne périt pas complètement, quelque honneur lui en revient, sinon quelque mérite. Ces services involontaires rendus à la nationalité tchèque plaident en sa faveur, et nous ne saurions lui refuser le bénéfice des circonstances atténuantes; en dépit de la meilleure volonté du monde cependant, il est impossible de voir un historien dans ce compilateur sans scrupule et sans goût.
Les véritables, les seuls représentants de Thistoriographie tchèque au xvi^ siècle, il faut les chercher dans l'Unité. — Tchervenka ' d'abord, imagination vive, esprit pénétrant, puis Tcherny -, et surtout Blahoslas -^ dont les
ponse anticipée au travail que préparait un membre du parti progressiste, Martin Kouthen. Hajek reçut des États une mission officielle et il eut entre les mains des documents fort importants. 11 était chargé d'une œuvre de polémique plus que d'une histoire ; lorsque son travail fut terminé, il fut révisé par une commission de censure qui raya impitoyablement tous les passages suspects. Peu lui importait d'ailleurs. La vérité était le moindre de ses soucis. Aucun homme, dit Palatsky, n'a été plus nuisible à l'histoire; il invente de toutes pièces et raconte en détail des événements qui n'ont pas eu lieu et il cite à l'appui des textes que personne n'a vus, pas même lui. C'est un tissu de mensonges, et cependant il a fait loi presque jusqu'à nos jours et la plupart des chroniqueurs suivants ne jurent que par lui.
1. Tchervenka, 1 521-1569, fut le disciple de Loukach, dont il surpassa l'éloquence, et l'ami fidèle de Blahoslas qui lui rend aussi un éclatant témoignage; il travailla aux volumes 8 et g des Archives des Frères. Son œuvre historique principale est le — Récit de l'échec des hommes qui ont voulu s'opposer à l'œuvre de Dieu (i53o-i545).
2. Tcherny, 7 i565, eut l'initiative de la reconstitution des Archives. Le tome VII renferme ses Nouvelles historiques sur l'histoire de l'Unité de 1547 ^ i552.
3. Nous avons déjà dit que la liste des ouvrages qui sont sortis de la plume de Blahoslas est encore loin d'être clairement établie. V. Goll, Tchasopis 1877, p. 325. — Aucune corporation ecclésiastique ou laïque, dit
l'unité et les études historiques 3 17
Annales rachètent un plan médiocre par tant d'agrément, de conscience et de perspicacité; autour de lui se forma une véritable école historique, si remarquable, affirme un juge des plus compétents, qu'on chercherait en vain dans l'Europe entière à cette époque quelque chose d'analogue '. Le dernier représentant de cette école et le plus connu, non le plus remarquable, est le célèbre écrivain, Adam Daniel de Véleslavin, le grand imprimeur (1545- 1599) -.Ce n'était pas un esprit supérieur; la plupart de ses ouvrages sont des adaptations ou des traductions, ses travaux personnels ne se distinguent ni par l'originalité ni par la profondeur, et la composition en est souvent défectueuse. Son « Calendrier historique ^ » témoigne de plus d'application que de critique; sa « Politique historique » est une adaptation du Livre des Souverains de Lauterbeck +, mais il joignait à une sérieuse connaissance des littératures classiques une âme généreuse, l'amour du bien et un goût éclairé. Il fut le centre de tout le mouvement intellectuel de son époque : les écrivains trouvaient en lui un protecteur généreux et un conseiller sûr; tout ce qui a paru de savant et de docte en Bohême, sous le
Jos. Jiretchek, ne s'est occupée avec autant de soin de son histoire que l'Unité. — Lorsque tout ce qu'ils ont écrit sera connu, on verra qu'elle a plus fait pour l'histoire du xvi" siècle que tous les savants tchèques et moraves d'alors réunis.
1. Jiretchek, Développement de la prose historique tchèque aux xvi" et xvii' siècles. Tcliasopis, 1873.
2. Professeur à l'Université de Prague, il épousa la fille de l'imprimeur Mélantrich et lui succéda. Il appartenait secrètement à l'Unité et était un lecteur passionné de la Bible de Kralitse.
3. Le Calendrier historique fut publié à Prague en iSyS et i5go. C'est un tableau, jour par jour, des événements de l'histoire européenne. — Véleslavin a laissé de nombreuses traductions d'auteurs étrangers, ordinairement en collaboration. La plus célèbre est la traduction de l'histoire tchèque d'yEneas Sylvius, très curieuse parce qu'elle montre les progrès de la langue depuis les traductions précédentes. La partie la plus originale des travaux de Véleslavin se compose de ses préfaces. On a publié dans la Bibliothèque de l'ancien tchèque, t. Il et IV, des extraits des principaux ouvrages de Véleslavin.
4. La « Politique historique » est une sorte de traité de morale politique. Elle renferme des renseignements intéressants sur l'époque de l'auteur. V. deux articles de Trouhlarz, dans le Tcliasopis i885. — Georges Lauterbeck, célèbre juriste et humaniste allemand, f 1578. Son Regentenbuch, souvent réédité depuis, parut en i356.
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règne de Rodolphe, dit Halbin, \'éleslavin en fut fauteur, le traducteur, l'inspirateur ou au moins l'imprimeur. Ses contemporains le nommaient l'archi-typographe. C'est surtout comme styliste qu'il a mérité de laisser son nom à cette période. Personne n"a été plus complètement maître de la langue, ne lui a donné plus d'ampleur, de sonorité et de majesté; personne aussi ne l'a aimée d'un amour plus sincère et n'a travaillé avec plus de zèle et de conscience à la perfectionner et à l'étendre '. Par une juste récompense des services de l'Unité, les littérateurs tchèques, au moment où la littérature nationale va disparaître, se groupent autour d'un de ses élèves et lui accordent ainsi un éclatant témoignage de reconnaissance et de sympathie. Les vrais grands hommes de lettres à cette époque, ce ne sont pas d'ailleurs les auteurs de profession, mais les hommes d'action, ceux qui manient l'épée comme la plume, Boudovets et Ziérotyn, pour ne citer que les plus grands. Comme pour la conduite des affaires de l'Unité, le premier rang ici passe des prêtres aux laïques. Les récits et les discours de Boudovets -, les Mémoires de Ziérotyn ^, — ses lettres surtout, — sont sans doute moins élégants et moins soignés que les préfaces de Véleslavin : qu'importe, si la langue ferme et sobre traduit avec vigueur une pensée vibrante de patriotisme et de foi. Ils ont tenu dans leurs mains les destinées du peuple aux heures décisives, et, si les circonstances et un lourd héritage de fautes accumulées
1. Le grand honneur de Véleslavin, dit Jiretchek, c'est d'avoir définitivement fondé la prose historique tchèque. — V. Novak, Véleslavin lexicographe, Tchas. i885, p. 333.
2. Boudovets, né en 1547, >Jécapité le 21 juin 1621. 11 n'a pas été étudié encore comme il le mériterait. C'était surtout un orateur: sa principale œuvre historique est le récit des événements de 1608 à 16 10. On trouve sur sa jeunesse et ses voyages d'intéressants détails dans deux articles de Jos. Const. Jiretchek, Boudovets à Constantinople, Tchasopis 1877.
3. Charles de Ziérotyn, i564-i636, un des plus grands hommes de la Bohème, a été l'objet d'importantes publications. Les savants qui ont le plus contribué à fixer son histoire sont Brandi et Chloumetsky. Chloumetsky, Cari von Ziérotyn und seine Zeit (1564- 161 5), Brno, 1862. Brandi a édité: Ses Mémoires sur la diète de 1612, (1864), ses Mémoires sur le Tribunal des Seigneurs, et ses Lettres (3 vol., 1870-72); M. Léger a publié dans la Revue historique quelques-unes de ses lettres relatives à Henri IV.
GRANDEUR ET FAIBLESSES DE l'uNITÉ BiQ
les ont écrasés, aucune situation n'a étonné leur courage ou dépassé leur génie; l'àmc de la patrie s'est incarnée en eux et leurs écrits sont comme le testament de la vieille Bohême. C'est le legs suprême de l'Unité au pays, le couronnement du grand mouvement intellectuel qu'elle a inspiré et que les événements interrompent brutalement.
La justice ordonnerait de passer en revue les principales productions littéraires sorties des presses des Frères : mais ils n'écrivaient pas pour la gloire, et à quoi servirait cette énumération incomplète de livres? Ces noms inconnus s'effacent vite de la mémoire sans laisser aucune trace. Une impression du moins doit persister : c'est l'immense activité de l'Unité, son grand effort et ses nobles vertus. De toutes les sectes chrétiennes aucune peut-être n'a inspiré à ses membres un amour plus sincère du devoir, aucune n'a fait surgir des chefs plus admirables. Que leur manque-t-il? — L'intelligence, l'instruction, le courage, l'éloquence, Dieu les a comblés de ses dons. Aucun égoïsme ne flétrit leur activité, aucune mesquine ambition n'altère leur programme. Et cependant ils ont succombé. — Pourquoi? Que leur eût-il encore fallu pour forcer la victoire ?
Sans doute, ils sont venus trop tard, la bataille était déjà trop engagée — et trop mal, les forces morales du pays, ruinées ; ils ont subi la fatalité du passé et les fautes de leurs pères sont retombées sur eux et les ont écrasés. — Qu'on ne se hâte pas trop pourtant d'accuser l'immoralité du destin. Dans leur échec, ils ont leur part de responsabilité. Ils échouèrent pour la même raison qui empêcha toujours l'Unité d'entraîner la majorité de la nation. Elle avait beau se transformer extérieurement, elle n'en demeurait pas moins l'œuvre de Kheltchitsky; elle avait rejeté ses dogmes, elle conservait son esprit ; comme au premier jour, l'idéal de ces disciples du Christ en esprit et en vérité était l'imitation des apôtres, la vie évangélique. Comment s'en étonner? N'était-ce pas là leur raison d'être, et les distinguerions nous aujourd'hui sans cela des diverses sectes protestantes? — Comment s'en plaindre? N'est-ce pas là l'origine de toutes leurs vertus?
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De leur faiblesse aussi et de leur chute. — Ils étaient des exilés ici-bas, et leur vraie patrie, c'était la patrie future. La réalité des choses froissait leur conscience, les soins terrestres leur semblaient une distraction futile qui les détournait des pensées éternelles, les seules sérieuses ; leur soumission à l'Évangile paralysait leur audace et ne leur laissait d'enthousiasme que pour le martyre. Dans les choses de la politique comme dans celles de la foi ou de la raison, ils ne s'alfranchissent jamais d'une timidité inquiète. L'idée de leur salut les obsède et ils ont toujours peur de compromettre leur âme dans les aventures. Après de longs efforts, ils ont surmonté la terreur que leur inspiraient les études supérieures : ils ne s'élèvent jamais à l'idée de la science et de l'art, ils ne comprennent pas la recherche désintéressée du vrai et du beau. Ils ont des stylistes remarquables, des historiens distingués, des théologiens érudits; mais ils n'ont ni philosophe supérieur ni poète inspiré. Leurs auteurs sont consciencieux, honnêtes, on se plaît en leur compagnie, le talent est très répandu parmi eux, mais on en sent trop la limite : le respect et l'affection ne vont pas jusqu'à l'admiration. Jamais d'écart, mais aussi jamais d'élan. Le dernier en date de leurs grands hommes, non le moindre, Coménius, est un maître d'école, admirable il est vrai. Un pédagogue, voilà la suprême synthèse de l'Unité. Ses travaux, si nombreux, si curieux, si remarquables pour l'époque, où se révèle une àme si sincère, si noble, si éclairée et si aimante, nous choquent cependant sans cesse. On comprend aies lire la colère et le dédain d'Erasme pour ces Réformés qui, sous prétexte d'affranchir les âmes du joug pontitical, reforgeaient les fers à demi usés. Il y aurait une injustice criante à rapprocher les Frères et les Jésuites, leur morale si haute et si droite de la vulgaire habileté de ceux-ci ; et pourtant les uns et les autres, qu'ont-ils retenu de l'Humanisme? — Surtout des formules. Je ne sais pour ma part si la victoire de l'Unité, en admettant qu'elle fût possible, n'eût pas été plus funeste aux progrès de la raison que la victoire du Catholicisme. Nulle part l'obsession théolo-
GRANDEUR ET FAIBLESSES DE l'uNITF, 32 1
gique n'est plus visible que dans Coménius. Ce qu'il veut, c'est rendre ses élèves dignes de la vie future dont celle-ci n'est que la pénible initiation. Il craint même que la lecture des auteurs anciens ne soit contraire à l'esprit évangélique et il propose d'apprendre le latin dans des livres chrétiens composés à cette intention. On ne donne pas, dit-il, des fous pour précepteurs aux fils des princes, mais des gens honnêtes et graves, et les fils du Christ, auxquels est réservé l'héritage du monde, devraient avoir pour guides Plante le bouffon, le sale et indécent Ovide, le crédule Pline, le vantard Cicéron, Aristote le querelleur? Il y a, m'objectera-t-on peut-être, bien de la sagesse dans ces écrivains. — Ceux qui parlent ainsi ne connaissent pas la vraie sagesse. C'est dans l'Ecriture seule qu'on la trouve. — Mais, dans l'Écriture, nous n'apprenons que la théologie. — Erreur, c'est un des miracles du Saint-Esprit que l'on trouve dans la Bible, à côté de ce qui est nécessaire au salut, tout ce qui est nécessaire pour cette vie. Alsted ' n'a-t-il pas tiré de la Bible les principes de tous les arts et de toutes les sciences-? — Eh bien non, et Coménius se trompe; il n'est pas vrai que la science n'ait d'autre but que de rechercher partout les traces de Dieu. On l'abaisse et on la nie, dès qu'on la réduit au rôle d'instrument ^.
Et, de même que la science, la vie a une valeur intrinsèque, et les Frères ne l'ont pas reconnu. Ce qui domine dans Coménius, c'est la tranquille espérance de se reposer bientôt dans la paix du Seigneur. Sa piété, dit M. Criegern, n'est ni luthérienne ni calviniste, elle a plus de rapports
1. Alsted, 1 588-1 638, philosophe et théologien. Son Encyclopédie Biblique (1642) jouit longtemps d'une très grande renommée.
2. Grande Didactique, chap. XXV. Dans ses divers écrits, Coménius revient sans cesse sur cette idée.
3. Les écrits de Coménius sont très nombreux, il n'est presque pas de question théologique qu'il n'ait abordée. Dans aucun on ne trouve quelque chose d'original; aucun point sur lequel il ait tait avancer la science. Cela s'explique en partie par le caractère encyclopédique de ses études, mais aussi parce que, dans la plupart de ses œuvres, il poursuit un but pratique déterminé. Criegern, Johann Amas Cotnenius als theolog, Leipzig 1881, p. 58. V. aussi Kleinert, Studien und Kritiken, 1878.
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avec ce qu'on nomme le quiétisme '. Pour les Frères, la vie est un devoir, non une joie; la lutte ici-bas est la condition de la récompense future. — Mais, pour dominer le monde, il faut lui être supérieur, non lui être étranger, et pour subjuguer les âmes, la vertu n'est pas suffisante, s'il ne s'y mêle, avec un peu d'ambition, beaucoup de confiance et d'audace. Les Frères s'étaient fait un Dieu à leur image, qui ouvrait les bras aux hommes de bonne volonté; il }' en a un autre dans l'Écriture, un Dieu de combat et de lumière, et celui-là ils n'osaient pas le contempler au milieu des éclairs dont il s'enveloppe.
Affaiblis déjà par ce découragement résigné et par une répulsion secrète à défendre avec les armes du monde la cause du ciel, les Parères étaient encore attristés par la suspicion qu'ils sentaient autour d'eux et qu'aggravait une nouvelle évolution dogmatique de l'Unité. Après la période luthérienne, ils traversaient maintenant une période calviniste. Attirés d'abord vers les Réformés de l'Ouest par des considérations extérieures, la simplicité du culte, la discipline rigoureuse, l'organisation démocratique des Eglises, ils avaient peu à peu accepté la plupart des doctrines de Genève, en particulier au sujet de l'Eucharistie : c'était par là que se distinguaient entre elles les diverses sectes protestantes. Les vieilles accusations qui se transmettaient de génération en génération contre les Picards étaient ainsi devenues une vérité et aucune entente sincère n'était dès lors possible entre eux et la masse du parti progressiste tchèque. Ils le sentaient, et leur réserve s'en augmentait. Le malheur était grand pour eux, grand aussi pour toute l'armée des Protestants bohèmes : elle était comme décapitée, séparée par des dissentiments irréconciliables des hommes que tout désignait pour la commander.
A défaut des Frères, est-ce parjiii les Luthériens qu'elle rencontrerait les guides nécessaires? — Leur propagande était heureuse. L'issue de la diète de iSy.S, encore qu'assez