‹ Les premiers HabsbourgsChapitre 138 sur 248 · Id,, p. i5q · texte numérisé non relu

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riche et la plus considérée de la haute noblesse, se croient désormais en état de rompre en visière à leurs ennemis. Lorsque, à ce moment, les Etats revendiquent de nouveau le droit de nommer les membres du Consistoire, Rodolphe répond par une raillerie et aussitôt après il renouvelle les anciens mandats contre les Picards. L'émotion est grande, les Evangélistes voient dans la résolution ro\'ale une déclaration de guerre et se mettent sur la défensive : à la diète de i5X5, l'orateur des Chevaliers fait ouvertement allusion à une insurrection.

Puis, brusquement, une nouvelle accalmie. — Les seigneurs protestants étaient de tempérament timide et ils éprouvaient une terreur salutaire des résultats possibles d'une prise d'armes. Tant qu'il ne surgirait pas un chef qui leur forçât la main, il y avait des chances pour que leur mécontentement s'évaporât en paroles. Bien qu'ils eussent le vague pressentiment des embûches qu'on leur tendait, ils refusaient d'admettre que leur cause fût solidaire de celle des Frères et des bourgeois. Malgré les réformes de Ferdinand h' et les progrès de l'autorité royale depuis l'avènement des Habsbourgs, l'organisation administrative de la Bohême était encore à peine ébauchée ; les municipalités et à plus forte raison les seigneurs se réservaient de ne pas exécuter les ordres du souverain, quand ils leur étaient désagréables ; parmi les officiers royaux d'ailleurs, beaucoup, en particulier presque tous les agents inférieurs, étaient gagnés aux idées nouvelles. A quoi bon par conséquent une révolte? L'inertie suffisait pour réduire à néant toutes les résolutions belliqueuses du roi : Rodolphe de plus, bien que très catholique à ce moment, n'apportait pas beaucoup d'obstination à poursuivre ses plans; il satisfaisait sa conscience en lançant des mandats contre les hérétiques, et son indolence, en les oubliant dès qu'ils étaientîpromulgués. Les Jésuites, qui le jugeaient à sa valeur, n'avaient aucune hâte de s'engager à fond avec un pareil chef.

Vers cette époque précisément, une série de morts leur enlevait les meilleurs de leurs adhérents. — Ils disparais-

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saient à temps : leur pieté avait ses heures de défaillance; protecteurs des Jésuites et non leurs disciples, ils n'appartenaient pas à l'école néo-catholique, trop modérés au fond, trop imbus des anciennes traditions, trop jaloux de l'indépendance nationale, unis aux autres seigneurs par des liens trop solides et trop multiples pour devenir jamais les dociles instruments d'une politique implacable. Il fallait à cette œuvre de fer et de sang des âmes pétries depuis la plus tendre enfance et dans lesquelles une discipline savante eût étouffé tout instinct de liberté et toute révolte du patriotisme. Quelques années s'écoulèrent avant que les nouvelles recrues, les futurs collaborateurs de Ferdinand II, les Martinits, les Lobkovits, les Slavata, entrassent en ligne. La fatalité, sur ces entrefaites, s'acharnait sur les Catholiques. L'héritier de Guillaume de Rosenberg, Pierre, le dernier représentant de cette antique famille, gagné par sa femme, passait à l'Unité et apportait aux Frères l'appui de richesses plus que royales et d'un nom que tous les Bohèmes avaient appris depuis des siècles à respecter '. Un des chefs catholiques les plus en vue, Georges de Lobkovits, fort habile, mais avide, agité et peu scrupuleux, compromis dans de fâcheuses intrigues, était dépossédé de ses charges -, et le souvenir de ce regrettable épisode laissait dans l'esprit inquiet de Rodolphe une vague suspicion qui se changea, c^uel-

1. Nous aurons l'occasion de revenir avec plus de détails sur cette étrange et peu sympathique figure. L'archiviste de Pierre Vouk de Rosenberg, Venceslas Brzézan, a écrit sa biographie; c'est une précieuse source pour l'histoire du commencement du xvii" siècle et elle renferme de très importants renseignements sur l'état des mœurs et des esprits à cette époque. L'œuvre de Brzézan a été publiée par Marech, dans la Starotciicska Bibliotliéka, vol. V, Prague i<S8o. Cs. aussi Rybitchka, les derniers Rosenberg, articles du Tchas. tcliesk. M. i8>So.

2. Les seigneurs et les chevaliers avaient conservé de la diète sanglante une extrême répugnance à se mettre en avant, mais si quelqu'un prenait la responsabilité, ils étaient fort empressés. — A la diète de i5g3, l'opposition l'emporta, et la diète se sépara sans avoir voté les propositions royales, ce qui n'était pas arrivé depuis fort longtemps : à l'avenir, avaient dit les frères Lobkovits, le roi ne commandera et ne tranchera plus. Sur les conseils de F'erdinand de Tyrol, Rodolphe agit énergiquement, Georges prit la fuite, et, quand la diète se réunit de nouveau, elle vota tout ce qu'on voulut (oct). \ . Tomek, Tchas. tch. M. i853, p. 21 5.

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ques années après, en une hostilité maladive contre les moines et les prêtres. Hors de la Bohême, la fortune revenait aux Protestants et l'étoile de Philippe II pâlissait devant celle de Henri IV. Pendant une quinzaine d'années, les Jésuites se renfermèrent dans une expectative prudente; les deux partis étaient aux aguets : aucun ne désarmait; personne ne croyait à la paix, et l'armistice était troublé par de brusques incidents, des raids sur le terrain ennemi, — assez semblable aux trêves des Hongrois et des Turcs, qui n'arrêtaient ni les razzias ni les coups de main, interdisaient seulement les vastes entreprises.

Avec le siècle s'ouvre une nouvelle période de guerre : cette fois, c'est l'attaque décisive. « En 1600, dit Slavata dans ses mémoires, Zdéniek Popel de Lobkovits fut nommé par Rodolphe grand chambellan du royaume tchèque. Dévoué à la véritable foi, il empIo3^a toutes ses forces à relever dans le royaume la sainte religion '. » Uni par d'étroites relations de famille aux ambassadeurs d'Espagne et de Rome, très pieux, il mit au service du Catholicisme des talents supérieurs et l'influence que lui valurent auprès de l'Empereur une tidélité éprouvée et une volonté inexorable. Long, très coloré, les yeux d'un bleu sombre, avec la moustache et la royale telles qu'on les portait à cette époque, il aflèctait les allures d'un hidalgo, et c'était en effet un passionné élevé à l'école espagnole. Instruit, parlant avec une égale facilité le tchèque, l'allemand, le latin et l'espagnol, il avait sur les autres conseillers l'avantage que donne l'idée fixe. Non pas que le fanatisme exclût chez lui la prudence, mais il repoussait toute idée de transaction sincère avec l'erreur, et pour l'écraser, il ne reculait devant rien. Les Protestants le détestaient et le redoutaient; ils le dénonçaient « comme l'ennemi de la paix », essayèrent par

T. I, p. 40. — Guillaume Slavata, 1572-1652 ; ses Mémoires sont une source de premier ordre pour la période de 1608 à 1619. Ils ont été publiés par J. Jiretchek, Prague 1866 et 1868, 2 vol. A côté de ces souvenirs, l'œuvre la plus importante à consulter est celle de Paul Skala, Histoire bohème de 1602 à 1623, en tchèque, publiée par M. Ticftrunk, 5 vol., Prague 1870.

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tous les moycMTs de se débarrasser de lui, l'accusèrent de malversations : — sans succès. Dans tous les moments décisifs, on retrouve son influence prépondérante: il refuse de contre-signer la Lettre de Majesté arrachée à Rodolphe par les Réformés et est un des plus actifs et des plus habiles ouvriers de l'élection de Ferdinand II. Lorsqu'on lui rappelait que Mathias avait rétabli la tranquillité dans la Haute et Basse-Autriche par une politique de conciliation, il haussait les épaules : si Mathias ouvre à ses sujets le chemin de l'enfer, c'est vraiment un bel exemple à proposer à Rodolphe! On ne transige pas avec le devoir, et le premier devoir d'un souverain est de défendre la vérité : le représentant et le serviteur de Dieu doit-il trahir son maître?

A côté de lui, deux hommes menèrent à l'assaut le parti catholique, Martinits et Slavata. Jaroslas Borita de Martinits descendait d'une très ancienne et très illustre famille qui ne s'était jamais séparée de Rome. Sa fortune était médiocre et il n'avait pas grand chose à perdre et tout à gagner à une perturbation: il ne convient pas de suspecter sa sincérité, mais l'âme de l'homme est complexe : heureux celui qui possède le royaume de Dieu; toutes les autres richesses lui seront données en surcroît! Slavata au contraire appartenait à une famille favorable à TUnité. Sa conversion au Catholicisme est curieuse, parce qu'elle résume les mobiles variés et les subtiles influences qui expliquent la défection d'un assez grand nombre de Protestants à cette époque : l'exemple des plus riches et des plus hauts seigneurs du royaume, Tespéranced'un grand mariage, le désir de se pousser auprès du roi, un peu de mépris d'homme du monde pour les Frères, « gens simples et vulgaires », un sentiment confus de l'impuissance de l'Unité qui, incapable de rallier la majorité, n'est plus qu'un élément de division et d'affaiblissement. Les Jésuites, avec leur Hair toujours en éveil, devinèrent les combats de cette conscience qui ne demandait qu'à être convaincue, apportèrent des arguments spécieux, suffisants pour enlever à l'apostasie

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une apparence trop odieuse de calcul. L'opinion publique ne prit pas le change complètement et, très émue (iSqy), accusa Slavata d'avoir visé surtout les biens de la grande maison des Hradetsdont il épousa en effet l'héritière. Slavata publia une apologie de sa conduite, puis s'éloigna, pour laisser aux rancunes le temps de se calmer. Les soupçons dont il avait été l'objet lui avaient été cruels, sans doute parce qu'ils n'étaient pas complètement calomnieux; il en garda une longue rancœur et, quand il revint dans le royaume, où la richesse de sa femme et la faveur du roi lui valurent bientôt une grande influence, il apporta dans sa conduite, avec l'obstination d'un esprit naturellement inflexible, un arrière-désir de vengeance. Il y a dans sa politique, comme dans celle de Martin its, une part d'ambition qui explique que la haine de leurs adversaires se complique d'un peu de mépris : quand on verse le sang à flots et qu'on précipite sa patrie dans un abîme de maux, il faudrait, pour obtenir, sinon le pardon, du moins l'indulgence de l'histoire, ne pas en tirer protit.

Bien que les mobiles qui guident Martinits et Slavata soient certainement plus complexes que ceux de Lobkovits, ils représentent comme lui l'avènement d'une nouvelle école; les papes avaient enfin en eux les instruments qu'ils désiraient. Pour eux, rien n'existait que l'Eglise; s'il était nécessaire, pour ruiner l'hérésie, de ruiner la Bohême, ils n'éprouveraient ni pitié ni remords. Les Catholiques jusqu'alors avaient été des patriotes et des nobles, qui n'entendaient faire bon marché ni de l'indépendance du pa3's ni de leurs propres privilèges : pour être sincère, leur dévouement à Rome admettait certaines limites. Ils étaient encore représentés en ce moment dans les conseils du roi par des modérés qui s'effrayaient de la furie de leurs collègues ; Adam de Sternberg par exemple, très pieux, ne consentait pas cependant à trafiquer des libertés publiques, défendait les droits de l'État et les prérogatives du souverain. L'attitude de ces poli/iqiies était pour les lervents un sujet de scandale; tout ménagement leur paraissait une

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