AUTRICHE OU BOHÊME
sent pas absorbés par une autre race; ils ont survécu au despotisme, auraient-ils résisté à l'anarchie?
Qui sait, dira-t-on, si l'usage de la liberté n'eût pas peu à peu élargi l'esprit des nobles et si leur patriotisme ne se fût pas éclairé et fortifié par l'habitude de la responsabilité? — C'est possible; lorsqu'on s'engage sur le terrain des hypothèses, toutes les conclusions sont admissibles. Ce qui est certain du moins, c'est que l'oligarchie bohème mérita sa défaite. Dans la crise définitive, elle ne s'affranchit pas de ses défauts ordinaires, l'étroitesse de cœur, la légèreté imprévoyante, l'inconsistance; elle engagea le pays dans une crise redoutable, sans réfléchir aux conséquences probables de son action, sans avoir mesuré ses forces et celles de ses adversaires, sans savoir nettement ni ce qu'elle voulait ni quels moyens elle emploierait. Il n'y a de révolutions victorieuses que les révolutions légitimes, et les révolutions légitimes sont les révolutions préparées, c'est-à-dire non pas celles qui ont été précédées par les intrigues de quelques chasseurs d'aventures, mais celles qui sont appelées par la conscience obscure du peuple, parce qu'elles sont le dernier terme d'une longue évolution préalable. Que la bataille de la Montagne-Blanche ait été funeste ou heureuse, elle était fatale; les fautes des hommes et l'enchaînement des circonstances acculaient la Bohême à une rupture avec ses souverains, et elle abordait ce duel dans de telles conditions que sa victoire était impossible. La constitution politique du royaume, les relations des diverses provinces qui le composaient et des différentes classes de la société, la condition matérielle et morale du pays, tout révélait un tel état d'anémie que le premier à-coup un peu grave devait être funeste. Les limites du royaume étaient encore fort étendues, puisqu'il comprenait toujours la Moravie, la Silésie et les Lusaces, et certaines traditions donnaient une valeur concrète apparente à cette union théorique. Les lois, par exemple, qui interdisaient aux étrangers d'acquérir des terres en Bohême, ne s'appliquaient pas aux habitants des provinces annexes; un Autrichien était un étranger à Prague, un Si-