DÉSARROI MORAL
les mauvaises récoltes et la concurrence des Juifs; sur deux cents familles bourgeoises, il y en a déjà trente-deux de juives. Ils ont plus de confiance dans les ministres du roi, — même catholiques, — que dans les seigneurs rebelles. Ils suivent les Insurgés par peur, et, tout le temps, se repentent de cette révolte qu'on leur a imposée, marchandent les contributions. Les âmes sont mûres pour la servitude, s'inclinent devant le malheur, dans une prostration qui se pare du nom de résignation. Pas même de fanatisme : quand la cloche sonne pour la prière, personne ne s'en occupe, le tapage et les querelles continuent dans les auberges. Le capitaine du château, catholique, insulte et raille les bourgeois, interrompt le service divin par le son de ses trompettes; ses soldats répètent sans cesse que le moment de la punition approche : bientôt on coupera les têtes des Utraquistes ; personne ne relève ces bravades; pas de colère, une consternation universelle. Quelque temps après arrive l'armée des États : désagréable visite. Pour occuper leurs loisirs, les soldats maltraitent les habitants, pillent les boutiques des Juifs, saccagent la synagogue, se répandent dans les villages environnants, maraudent, brûlent les maisons. Les magistrats se plaignent aux officiers : ceux-ci craignent de mécontenter leurs hommes, et d'ailleurs, des bourgeois! Nouvelles plaintes, plus aigres. — Les griefs des habitants sont légitimes, mais ont-ils rempli tout leur devoir? Veillent-ils à ce que ces soldats ne manquent de rien? Comment ne comprennent-ils pas que ces troupes combattent pour leur cause et que la défaite de cette armée les livrera à des oppresseurs impitoyables? En réalité, les mercenaires de F'rédéric V n'inspirent guère moins de terreur que ceux de Ferdinand : quand on apprend leur approche, quelques centaines de miliciens se rassemblent en désordre pour garder les portes. Au milieu de toutes ces alertes, une seule pensée surnage : la paix, la paix à tout prix '. — A Kourzim, à Koutna-Hora, partout, le tableau est le même.
I. Histoire de la ville de Kollin, par Vavra (en tchèque), 1888.
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Les mcmoircs de Datchitsky de Heslov traduisent avec une douloureuse sincérité cet elVondrement moral de la bourgeoisie. Protestant, il est nettement défavorable à Thurn et à ses amis : ils ont agi « sans rélléchir au\ conséquences ». Il répète avec une évidente complaisance les bruits qui courent sur leur compte : on les accuse de s'être révoltés, non par un juste sentiment de colère, mais par envie, haine et orgueil; il blâme sans restriction cette journée de la Défenestration, où, « ayant rejeté le droit souverain du monarque, ils s'étaient institués accusateurs, ténioins, juges et exécuteurs... Dans la ville de Prague, il s'ensuivit une grande terreur, et beaucoup se cachèrent et s'enfuirent ' ». — C'est là le trait général de l'opinion publique, l'épouvante, la conviction que Ton roule à l'abîme, et l'impuissance à se ressaisir. Tous les ressorts sont détendus. L'obsession des souffrances prochaines hante les esprits; et personne ne songe que, mourir pour mourir, mieux vaut succomber les armes à la main, en tenant tète à l'ennemi. Parmi ces apeurés, combien cependant, au lendemain du désastre, se réveilleront des héros, accepteront, pour ne pas trahir leur foi, la misère, l'exil, les supplices et la mort! Il y avait encore en Bohême des Chrétiens; il n'y avait plus de citoyens et de soldats.
Aucun chef à qui se rattacher. Tout va à la dérive; les paroles de Datchitsky nous donnent la sensation de ce désarroi : « Les Protestants cherchaient, négociaient, s'agitaient çà et là, imploraient protection, appui et alliance. Personne ne savait avec qui il se trouverait ou quelle fin prendraient les choses. Beaucoup hésitaient, ne savaient que faire, à qui se rallier -. » La guerre, des deux côtés, n'est qu'une série de dévastations et de cruautés. « Il y avait de grands pillages dans les maisons et sur les routes : des deux partis, chacun prenait ce qu'il pouvait. Aucune apparence dt tranquillité. Les tribunaux étaient suspendus et personne