LE HUSSITISME ET LA REFORME 6 I
époque dans les contrées voisines de la Bohême, avaient préparé le terrain à l'hérésie, et pendant longtemps on suit à la trace à travers diverses provinces de l'Empire comme un courant hussite, — plus ou moins altéré. Il importe cependant de ne pas exagérer l'importance de faits curieux, mais isolés: en général, la Réforme tchèque resta purement nationale, et les rancunes séculaires qui divisaient les Slaves et les Germains opposèrent un obstacle insurmontable aux progrès de la doctrine hussite. Non seulement des milliers de croisés répondirent à l'appel des papes contre les révoltés, mais la littérature allemande contemporaine témoigne d'un fanatisme très ardent ; les satires, les sermons, les poésies populaires, comme les traités des théologiens, accablent les Tchèques d'injures et de railleries; une des plaisanteries qui reviennent le plus souvent est qu'il faut faire rôtir l'oie bohème '. Les ravages des bandes taborites et les désastres des armées germaniques rendirent les rancunes plus atroces, et ceux même qui attaquaient en Allemagne les abus de l'Église s'attachèrent soigneusement à séparer leur cause de celle des Hussites.
L'hérésie tchèque, bien qu'elle ait compté un certain nombre de partisans dans l'Empire, n'y exerça donc qu'une influence très secondaire sur le développement de l'esprit anti-catholique. Il ne semble pas non plus que la doctrine de Hus ait eu une action sérieuse sur Luther. Les écrivains protestants, désireux de créer à la croyance nouvelle une sorte de légitimité, ont relevé avec soin tous les faits qui tendraient à établir une étroite relation entre les deux grands ennemis de Rome. Ils ont rappelé qu'André Proies, vicaire-général de l'ordre des Augustins, mort en i5o3, ne voyait pas dans Hus un hérétique, et que Grivenstein, l'un des maîtres de l'Université de Vittenberg, blâmait
ganda in Deutschland, dans le Hist. Taschenbiich de Raiimer {\888). Haupt met très clairement en lumière ce qu'il y eut de sérieux et de fécond dans lu Réforme tchèque, mais il exagère un peu l'action qu'elle exerça en Allemagne. Cp. GoU, La nouvelle littérature sur les Vandois (1887, p. 23). I. Hus en tchèque signifie oie.
()2 HIS ET Ll'THER
ouvertement la sentence du concile de Constance; Luther lui-même, peu de temps api es son entrée au couvent, tomba par hasard sur un recueil des sermons de Hus, et, après les avoir parcourus, se demanda avec angoisse comment un tel homme avait été condamné. En somme, tous ces menus détails n'ont pas grande signification ; il n'est pas certain que Luther ait connu l'opinion de Proies, et quant aux sermons de Hus, ils appartenaient sans doute à la première période de sa vie et ne contenaient probablement rien qui pût inquiéter l'orthodoxie la plus scrupuleuse; dans tous les cas, ce n'est certes pas là que le moine allemand a puisé l'idée première de sa théologie.
On a beaucoup abusé du mot de précurseurs de la Réforme : c'est une lourde erreur de voir des ancêtres directs de Luther dans tous ceux qui, d'une manière ou de l'autre, ont été en lutte avec Rome; — mais cette erreur est fort ancienne. De très bonne heure ainsi se répandit la légende de la prophétie de Hus. Le martyr de Constance avait annoncé la venue de Luther : brûlez l'oie, avait-il dit; dans cent ans vous entendrez chanter le cygne, et celui-là, il faudra bien que vous le supportiez '. — La veille du jour où Luther afficha ses thèses sur les indulgences, raconte une autre légende, Frédéric le Sage aperçut en songe le moine écrivant sur les portes de l'église ; sa plume était si longue qu'elle touchait à Rome la tiare du pape et que la couronne roulait par terre, et c'était une des plumes de l'oie brûlée à Constance. Des gravures nous représentent Luther allumant sa torche au bûcher de Hus. — Toutes ces prédictions sont naturellement postérieures à la rupture définitive de Luther et de Rome, et de fait, pendant les premiers incidents, ce sont les adversaires du Réformateur, non ses partisans, qui essa3'ent de confondre sa cause et celle de Thérétique condamné par un concile œcuménique. Le plus redoutable adversaire avec lequel il se soit mesuré dans
I. La légende s'appuie sur une lettre de Hus écrite de sa prison à ses amis de Bohème; mais, en réalité, ses paroles s'appliquaient aux amis qu'il avait laissés à Prague. V. Palatsky, Documenta, p. 33.
HrS ET LUTHER
cette période, Jean Eck, est aussi celui qui insiste le plus vivement sur la ressemblance de certaines affirmations de Luther avec les doctrines rejetées par les pères de Constance : dans ses Obélisques, il appelle le moine de Vittenberi^ « un Bohème » et dans la célèbre discussion de Leipzig en i5i(), il félicite ironiquement les Tchèques d'avoir conquis un pareil défenseur. — • Le premier mouvement de Luther devant cette imputation fut un élan d'indignation et de révolte : jamais, répondit-il, schisme d'aucune sorte ne m'a plu ou ne me plaira; les Bohèmes ont eu tort en se séparant de l'unité catholique de par leur autorité privée. L'après-midi cependant, tout en continuant à blâmer l'hérésie, il reconnut que parmi les articles enseignés par Hus quelques-uns étaient véritablement conformes à la vérité chrétienne et évangélique et que l'Eglise n'avait pas le droit de les condamner'. A ces mots, une agitation extrême se manifesta dans l'assemblée et Eck triompha bruyamment : la révolte était dévoilée, et il croj'ait dès lors tout danger conjuré; tous ceux qui avaient été abusés par l'enseignement de Luther se détourneraient avec horreur dès qu'ils apercevraient en lui le disciple de Hus. — Ce sont encore des défenseurs de la papauté qui, un peu plus tard, affirment que l'hérésiarque est né ou a été élevé en Bohème et qu'il se préparerait à y chercher un refuge.
Assez longtemps Luther au contraire ne sut pas très bien lui-même quelle attitude il prendrait vis-à-vis des Utraquistes. A la suite de l'extrême émotion provoquée par l'incident de Leipzig, il avait étudié d'un peu plus près la doctrine et la vie du mart3'rde Constance; l'ardeur et la fermeté de sa foi, la dignité de sa vie, le courage avec lequel il avait affronté la colère du concile et le bûcher avaient fait sur lui une profonde impression. « Jusqu'à présent, écrivait-il quelque temps plus tard à Spalatin, sans le savoir, j'ai enseigné et défendu toutes les opinions de Hus ; sans le savoir,
I. Goll, L'opinion de Luther sur Hus, dans le Journ. du musée boli., 1880,
64 HTS KT I.I THKR
Jean Staupitz les a enseignées; bi'ef, nous sommes tous Hussites sans le savoir; mais bien plus, Paul et Augustin sont des Hussites. » Dans son important traité de la Captivité de Babylone, il prend nettement parti en faveur des Tchèques : « S'il faut nommer hérétiques et schismatiques impies les uns ou les autres, ce ne sont pas les Grecs et les Bohèmes, c'est vous, Romains, qui l'êtes »; — et dans sa réponse à Eck : « A Leipzig, dit-il, je n'avais pas encore lu Jean Hus; sans cela ce n'est pas quelques-uns des articles condamnés à Constance que j'aurais défendus, mais tous, comme je le fais maintenant que j'ai lu le livre de Hus, d'une si haute raison, si noble, si chrétien et tel qu'il n'en a pas été écrit de pareil pendant quatre siècles )>. En i52i, il comparait Hus à Saint Jean.
Mais, à côté de ces déclarations, d'autres témoignaient encore d'une certaine hésitation. Tout en blâmant la conduite du pape qui avait violé le sauf-conduit accordé à Hus, il regrettait que les Tchèques n'eussent pas supporté cette injure avec une résignation chrétienne. « Je ne veux pas défendre l'erreur de Hus, écrivait-il, bien que ma raison n'ait rien aperçu d'erroné en lui. Je ne veux pas non plus honorer en lui, comme les Bohèmes, un saint et un mart^T. » Il y avait à ces incertitudes une double cause : d'abord, dans les premiers temps, alors que Luther ne s'était pas encore résigné à une révolte ouverte, il ne voulait pas faire le jeu de ses adversaires; mais surtout, et l'étude des livres de Hus le confirme de plus en plus dans son opinion, la théologie incomplète et inconséquente des Utraquistes ne satisiaisait pas sa science et sa logique ; il admirait leur courage, mais s'étonnait qu'ils se fussent décidés à un schisme pour des questions secondaires et de pure forme : le Calice est utile, mais à elle seule la Communion sous les deux espèces ne justifie pas la révolte contre l'Église. « Hus, disait-il dans les dernières années de sa vie, a arraché quelques ronces de la vigne du Seigneur, il a attaqué les vices du clergé et du pape; moi, le docteur Martin Luther, j'ai attaqué toute la doctrine enseignée par
LUTHER ET l'cTRAQUISME 65
le pape et je l'ai renversée. » Il mettait le doigt sur la plaie secrète de l'Utraquisme, sur la cause de sa faiblesse et de sa décadence: on ne triomphe d'une religion qu'en fondant une religion nouvelle, et c'est ce que n'avait ni vu ni voulu le Hussitisme. En dépit de toutes les tentatives de rapprochement, un malentendu sépara toujours les Protestants allemands des Réformés tchèques, des Freines bohèmes surtout qui représentaient plus directement sur ce point la tradition hussite : moins instruits, moins conséquents, moins hardis aussi, ceux-ci restèrent les disciples du Christ plutôt que les élèves de Luther; ils acceptèrent en principe la doctrine de la Justification par la foi, mais l'important pour eux fut, après comme avant, de bien vivre et non de bien croire.
Ces divergences passaient inaperçues pour la foule: l'opinion se répandait que Luther était en quelque sorte l'exécutetir testamentaire de Hus. Les abus de l'Église romaine avaient provoqué depuis longtemps la formation d'un parti qui, fort indifférent au dogme, poursuivait surtout TaflYanchissement de l'Allemagne du joug romain et la confiscation des domaines du clergé ; de très nombreux pamphlets prêchaient la guerre aux prêtres. Ace moment, cette faction radicale avait p>our principaux représentants Ulrich de Hiitten et le chevalier de Seckingen : comment n'auraient-ils pas songé à l'exemple que leur avaient donné les bandes taborites? Hutten, dans un de ces dialogues qui agitaient si vivement l'opinion, n'hésita pas à faire l'éloge de Zizka et le proposa pour exemple aux chevaliers allemands. Les adversaires de Luther de leur côté s'appuyaient, pour le condamner, sur le concile de Constance; c'était le continuateur de Wiclif et de Hus que la Sorbonne avait déclaré hérétique. A la diète de Worms, ce qui entraîna la décision de l'Empereur, ce fut le refus de Luther d'abandonner ceux de ses articles qui avaient été rejetés par l'Église Universelle '. Il avait d'ailleurs offert un nouveau prétexte aux
I. Les textes ont été réunis par Goll, op. cit., p. 70 et sq. Cp.. sur l'influence du Hussitisme en Allemagne, Bezold, Gesch. dcr deutschcn Reformation, dans la collection Oncken," 1886, p. 124 et 377.
5b LUTHER ET L UTRAQUISMË
accusations en se prononçant pour le rétablissement de la Communion sous les deux espèces.
Les Bohèmes suivaient avec une très vive attention les événements qui se produisaient à leurs portes. Un organiste de Prague, nommé Jacques, assistait à la discussion de Leipzig : était-ce un simple hasard? — Luther eut une entrevue avec lui, lui témoigna le désir de mieux connaître Hus. A peine revenu en Bohème, Jacques rapporta ses paroles, et bientôt arrivèrent à Vittenberg des livres et des lettres enthousiastes, dans lesquels on engageait le moine à poursuivre courageusement l'œuvre à laquelle il s'était dévoué.
Aces relations toutes personnelles succèdent bientôt des rapports officiels. Dès i52o, dans sa lettre, si célèbre, à la noblesse allemande, Luther insiste sur la nécessité de créer à côté de l'Eglise nationale allemande une Eglise nationale bohème et indique les moyens de rétablir la paix religieuse en donnant satisfaction aux Utraquistes, A ce moment, il admettait encore la possibilité d'une entente avec Rome, mais il reconnut bientôt son erreur.
Il envoie aux États tchèques, en i522, une lettre dans laquelle il exprime son admiration pour Hus et sa sympathie pour lesTchèques; l'année suivante, dans une lettre aux Praguois, il développe tout un plan d'organisation : Pourquoi s'entêter à demander l'ordination de leurs prêtres aux hommes qui ont envoyé Hus au bûcher et excommunié Podiébrad ? Là est la source de tous leurs maux ; ils sont inondés de mauvais prêtres qui répandent les mauvaises mœurs et les doctrines erronées : le proverbe ne dit-il pas qu'un Allemand qui mérite la corde est assez bon pour faire un prêtre bohème? Le seul moyen de remédier aces désordres est de secouer définitivement le joug du pape : chaque commune élira ses pasteurs et ceux-ci choisiront leurs chefs '.
Quand on connaît la lamentable décadence de l'Utraquisme, la médiocrité de sa doctrine et la faiblesse de son
I. De institueudis ministris ccclesicp ad claris. scnatiim Pragensem, i523.
LA RÉFORMF. LrTHÉRIENNE EN BOHÊME (i^
organisation, Tétroitesse d'esprit de ses chefs, leur obstination sotte qui se prenait pour de la fermeté, leurs hésitations qu'ils nommaient sagesse et politique, on ne s'étonne pas du peu de résistance qu'il opposa aux progrès du Protestantisme. Dès que cette ombre d'Eglise fut en présence d'une véritable Réforme, assez audacieuse pour avouer le but qu'elle poursuivait, assez profonde et assez large pour servir de point de départ à une véritable renaissance morale et intellectuelle, elle s'évanouit. Une faut pas nous laisser tromper par les mots : l'Utraquisme subsiste jusqu'à la bataille de la Montagne Blanche, mais le nom seul demeure et recouvre des croyances et des besoins nouveaux; les Calixtins ont cessé d'être les disciples de Hus pour devenir ceux de Luther; le Consistoire, qui représente les anciennes traditions, perd rapidement le peu d'autorité qu'il avait conservée, et ses décrets ne sont plus qu'une stérile protestation contre une révolution déjà terminée. En somme, ce qui surprend, ce n'est pas que l'Utraquisme officiel ait été emporté , c'est qu'il ait opposé quelque résistance et enrayé un moment le mouvement qui entraînait les dissidents vefs Vittenberg ; mais cela s'explique moins par sa force intrinsèque que par l'appui imprévu que lui prêtèrent les Catholiques.
Au début, rien ne parut devoir arrêter les progrès de la doctrine luthérienne ; la Réforme, dans ses premières années, s'élance à la conquête du monde avec une incomparable ardeur de jeunesse ; devant cet entrain, cette confiance, l'Église catholique fléchit sur tous les points. Là où s'écroulent de solides institutions, comment résistera cette construction mal équilibrée que les Calixtins n'ont jamais réussi à mettre complètement sur ses pieds? A côté des psalmodies mélancoliques de leurs piètres curés, avec quel éclat d'airain résonne la trompette de Saxe?
Avant même que l'on connût les idées de Luther, la lutte qu'il engageait contre l'autorité romaine avait eu son contre-coup en Bohême : une agitation extrême, — obscure dans son but, — s'était emparée des esprits. Les
MATHFAS L HERMITE
rancunes contre la papauté, longtemps oubliées au milieu de soucis plus cuisants, se rallumaient et débordaient dans un flot de gravures et de pamphlets. On traduisait, on répandait à profusion des satires qui couraient le monde depuis un quart de siècle, la V^érité de Marsile Ficin, divers traités de Pic de la Mirandole contre les vices du clergé romain, des dialogues d'Érasme, une conversation de saint Pierre et de Jules II qui essayait en vain d'obtenir l'entrée du paradis.
La plupart de ces traités sont antérieurs à Luther, et il est difficile d'apercevoir dans cette polémique trace de préoccupation dogmatique; — bien plutôt une recrudescence de l'ancienne piété, le réveil des espérances séculaires, des désirs de réforme universelle. La Bohême s'était heurtée jadis à la haine et à la guerre, mais maintenant l'Allemagne elle-même venait à elle et s'associait à son œuvre : l'heure allait enfin sonner où la loi du Christ serait véritablement rétablie sur la terre. Mais pour cela, ne fallait-il pas commencer par corriger les abus dont souffrait l'Église utraquiste, et pour convertir le monde, le plus urgent n'était-il pas de se convertir soi-même? Le contraste entre la sainteté poursuivie et la conduite des fidèles et des prêtres avait toujours attristé les âmes généreuses; l'enthousiasme nouveau rendait plus intenses les désirs de rénovation et les scandales plus odieux. La Bohême n'était-elle pas l'apôtre de Dieu, et lorsque son maîtYe l'appelait à la moisson, serait-elle indigne de prendre part au travail? — Ces ardeurs obscures, ces fièvres, s'incarnèrent dans un de ces mystiques qui semblent avoir pour mission de remuer les âmes et de les ouvrir aux idées nouvelles. De même que Hus, Luther eut ses précurseurs dans le royaume; le plus actif fut Mathias l'hermite.
C'était un pelletier, originaire de Zatets : « poussé par l'esprit », il s'était retiré dans la solitude et avait vécu pendant six ans sur une montagne, adonné tout entier aux macérations et à la méditation. En i5i9, sa conscience lui ordonna d'aller combattre « les vices et les injustices.